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[JOULLAIN, Jean].

[Livre d'oraison].

[Saumur, vers 1680].

À SAUMUR : UN USAGE DU LIVRE BIEN RARE, ATTACHANT ET ORIGINAL.

CHARMANT MANUSCRIT DE DÉVOTION PERSONNELLE COMPOSÉ VERS 1680 PAR UN MARCHAND “DEMEURANT SUR LES PONTS À SAUMUR” ET UTILISANT LES FAMEUSES “CARTES DE PRIÈRES” DE LA SPIRITUALITÉ RHÉNO-FLAMANDE, LES “BIDPRENTJES” DES PAYS-BAS ESPAGNOLS.

INTÉRESSANTE TECHNIQUE MIXTE : LES GRAVURES DE FRANÇOIS HUBERTI (1630-1687), ARTISTE D’ANVERS, SONT IMPRIMÉES SUR PEAU DE VÉLIN, PUIS MISES EN COULEURS ET INSÉRÉES À SAUMUR DANS CE MANUSCRIT CALLIGRAPHIÉ SUR PEAU DE VÉLIN.

In-12 (128 x 80mm). Encre brune, d’une seule main, celle du dénommé Jean Joullain

COLLATION : [1]2 [2-4]4 [5]6-1 [6]4-1 [7]6-1 [8]4-1 [9]6 [10]4 [11]6 [12]4 [13]6 [14-15]2 [16]1, le premier et le dernier feuillet sont blancs

CONTENU (description partielle) : 1/1 blanc, 1/1r : au lecteur humblement suivi immédiatement de 12 vers tirés de Tristan L’Hermite (“Aimons l’auteur du monde”) qui forment les deux derniers tercets d’un sonnet intitulé La Sage considération publié pour la première fois dans Les Amours de Tristan (Paris, Billaine et Courbé, 1638), 2/1r : Petit exercice journalier, 2/2v : “Beauté qu’adore les anges et dont les appas sont si doux” : 132 quatrains sur 3 pages tirés de Jean-Joseph Surin (1600-1665), jésuite mystique, formant le “Cantique XVI” des Cantiques spirituels (1655), 3/1v : “Dix supplications à Dieu (...) Grand Dieu père de toute bonté”, texte que l’on retrouve dans un opuscule titré Exercices spirituels (Paris, Rocolet, 1646, p. 33 ssq.), 5/1r : “Litanies du saint Nom de Jésus”, en partie inspiré par l’Imitation de Jésus-Christ de Thomas a Kempis avec de nombreuses formules telles que : “Jésus armoire de perfection (...) Jésus étoile de la mer” se retrouvant dans Le Petit paradis de l’âme bigarré des plus rares Fleurs d’Oraisons & litanies (Lille, François Fiévet, 1683) lui-même inspiré du Paradisus animæ christianæ de Jacobus Merlo Horstius (1597-1644), comme le texte de la Prière à la très glorieuse Vierge Marie (“je ne sais à qui recourir ma chère Dame, très douce Vierge Marie”, 6/2v), 8/1v : Prière à dieu en faveur de saint François de Sales, 8/2v : Vous dont le Nom me fut donné, prière au saint patron du scripteur (Jean-Baptiste) est tirée de Tristan L’Hermite (Œuvres complètes, II, 2002, p. 379), 9/6r : Prière à Jésus pour les fidèles trépassés, 10/1v : Vespres en paraphrases, 11/5v : Hymne Lucis creator optime, 13/2r : Cantique de saint Siméon, 13/4r : Prière du soir avant se coucher, 14/1v : Méditation de Notre Seigneur Jésus Christ portant sa Croix, 15/2r : citation de Romains (8.31) en colophon, faussement donnée à l’épître aux Corinthiens : Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous

ILLUSTRATION : (1) : 1/2r : Crucifixion, (2) : 5/3v : Saint Sacrement, Laudetur sanctissimum sacramentum, signé François Huberti (Franciscus Huybrechts ; 1630-1687), (3) : 6/3r : Présentation au Temple, (4) : 8/1r : portrait de saint François de Sales, (5) : 8/2v : saint Jean-Baptiste, (6) : 8/3v : saint Roch, (7) : 9/5v : gravure macabre imprimée en noir contrecollée en bas du feuillet avec la mention imprimée : Le Miroir de la mort, pensez y, (8) : 13/6v : Sancta Familia Ste Anne, Jollain sculpsit, imprimé en noir, (9) : 14/1r : Chemin de Croix, (10) : 14/2r : Déposition, (11) : 15/2r : Crucifixion, avec la mention Solatium Exilii Nostri (La consolation de notre exil), imprimée en noir, SOIT EN TOUT 11 GRAVURES DONT 10 IMPRIMÉES À PLEINE PAGE ET UNE BANDEAU, 3 GRAVURES IMPRIMÉES EN NOIR ET 8 REHAUSSÉES D’UN BEAU COLORIS DE L’ÉPOQUE PEINT À SAUMUR, PARFOIS ENLUMINÉ

RELIURE STRICTEMENT DE L’ÉPOQUE (vers 1680). Maroquin noir, dos à nerfs

PROVENANCE : Jean Joullain (né en 1630 à Saumur) : “Ce petit manuscrit est à Jean Joullain marchand demeurant sur les ponts à Saumur” -- Barthélémy Hardouin (mort vers septembre 1711), gendre du précédent, également marchand à Saumur : “J’appartiens à Barthélémy Hardouin, marchand à Saumur 1693” (ex-libris manuscrit au contreplat) -- Étienne Dezaunay (1772-1848), fils de Louise Marguerite Marin (1751-1830), arrière-petite fille de Barthélémy Hardouin ; Dezaunay écrit à l’encre au contreplat à propos de Barthélémy Hardouin : “gendre de M. Jean Joullain qui [légua] ce manuscrit et qui était neveu de M. Jacques Savary (1622-1690), auteur du Parfait négociant et du Dictionnaire du commerce” et il ajoute sur un feuillet blanc contrecolllé : “Moi Étienne Joseph Dezaunay, l’un des descendants de l’auteur de ce manuscrit, désirant qu’il se perpétue dans la famille, j’en ai fait don à mon petit-fils Édouard Auguste Bonamy en 1843” -- Édouard Auguste Bonamy (1828-1877)

Ce manuscrit de poche a été rogné à la reliure due à un artisan saumurois, en quelques lieux le coloris a légèrement déchargé sur le texte

Ce petit manuscrit pourrait sembler d’intérêt local, propre à l’Anjou et à Saumur, avec cet auteur-scripteur nommé Jean Joullain. On ne sait pas grand-chose de cet homme né vers 1630, si ce n’est qu’il demeure “sur les ponts de Saumur” (merveilleux emplacement) et qu’il accède à l’échevinage de sa ville le 2 novembre 1686, soit un an après la Révocation de l’Édit de Nantes le 18 octobre 1685. Ce jour marque un temps lourd pour les protestants français et pour la ville de Saumur dont la fameuse “Académie de Saumur” créait la gloire intellectuelle. Elle était formatrice des pasteurs de l’Europe entière, guidée depuis sa fondation en 1599 par le célèbre ami de Henri IV, Philippe Duplessis-Mornay (1549-1623). Le temple de Saumur est d’ailleurs détruit en 1685. Jean Joullain apparaît le 17 février 1679 dans la fondation de l’hôpital de Saumur réclamée par le Roi à cette époque dans toutes les villes de France, ce sera l’Hospice de la Providence. Joullain contribue également à la poursuite des travaux sur la superbe chapelle de Notre-Dame des Ardilliers construite aux XVI e et XVIIe siècles en bordure de Loire, à la limite immédiate de la protestante Saumur. Cette chapelle avait été confiée par Marie de Médicis en 1619 à l’ordre des Oratoriens. Face aux brillants philosophes et théologiens protestants, ils firent de Saumur l’une des places fortes du débat d’idées et de la controverse au XVIIe siècle.

“Entre 1619 et 1685, la ville de Saumur se trouve sur une frontière confessionnelle, lieu idéal pour étudier les relations entre clergés catholique et protestant. Là se font face deux institutions, l’académie réformée et les Oratoriens. L’académie ouvre ses portes effectivement en 1607, grâce à Philippe Duplessis-Mornay. L’Oratoire est présent dans trois lieux : le pèlerinage de Notre-Dame des Ardilliers qui lui est confié en 1619, le collège en 1624, et l’école de théologie en 1630. Les deux institutions de l’académie et de l’école de théologie jouent un rôle identique, à savoir former les futurs responsables des deux Églises, calviniste et catholique.” (Bruno Maes, “Oratoriens et professeurs de l’académie de Saumur : une « République des Lettres » au XVIIe siècle ?”)

C’est dans ce contexte que ce petit livre catholique de dévotion personnelle et intense est créé par son scripteur. Il utilise, dans ce qu’il faut bien appeler une “confection” entre textes et illustrations, des images imprimées sur peau de vélin créées par le grand centre de gravures pieuses que fut Anvers, selon une tradition du lien entre image et prière propre à la Devotio moderna. Les gravures, ces ‘bidprentjes’ ou cartes pieuses, ici sur peau de vélin, dues à François Huberti ou Franciscus Huybrechts (1630-1687), sont donc imprimées à plusieurs par feuilles et diffusées dans un courant spirituel proche des oratoriens et des jésuites, loin de tout jansénisme. Arrivée sur la place, elles sont alors coloriées, puis épinglées à des murs ou insérées dans des livres. La création et l’usage de ce livre, par “Jean Joullain marchand demeurant sur les ponts à Saumur”, en témoigne.

WEBOGRAPHIE : 

sur la gravure anversoise et sa mise en couleurs, cf. https://www.dbnl.org/tekst/_gul005193001_01/_gul005193001_01_0006.php -- cf. aussi E. Verhegge, https://www.evelyneverheggen.nl/Documenten-website-Evelyne/Te-versnijden-devotieprenten.pdf, et Filip Lemmens - Alfons K.L. Thijs, “De iconografische collectie van het Ruusbroecgenootschap. Een rijke bron voor de studie van de vroomheidsbeleving in de oude Nederlanden”, https://medialibrary.uantwerpen.be/oldcontent/container2726/files/Lemmens%20and%20Thijs%20-%20De%20iconografische%20collectie.pdf -- sur Jean Joullain et son rôle d’échevin de la ville de Saumur : http://archives.ville-saumur.fr/_depot_amsaumur/_depot_arko/articles/759/archives-anciennes-serie-bb.pdf -- B. Maes : https://books.openedition.org/pur/47299?lang=fr