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Le Voyage d’Urien
REMARQUABLE ENVOI DE PEINTRE À PEINTRE :
DE MAURICE DENIS À HENRI DE TOULOUSE-LAUTREC. L’ENVOI EST ÉGALEMENT SIGNÉ D’ANDRÉ GIDE.
“UN DES PLUS COMPLETS BIBELOTS D’ART QU’ON AIT EXÉCUTÉS DEPUIS LONGTEMPS” (TOULOUSE-LAUTREC).
UN LIVRE MYTHIQUE À LA NAISSANCE DU LIVRE DE PEINTRE
ÉDITION ORIGINALE ILLUSTRÉE
In-4 (200 x 191mm)
TIRAGE à 300 exemplaires sur hollande, celui-ci numéroté 21 à la plume
ILLUSTRATION : 30 lithographies originales de Maurice Denis, imprimées en deux couleurs dont 7 de grand format et une gravure sur bois imprimée en noir pour la couverture
ENVOI autographe doublement signé :
À M. de Toulouse-Lautrec
en bonne sympathie
Maurice Denis
et André Gide
BROCHÉ. Couverture rempliée
PROVENANCE : Henri de Toulouse-Lautrec (envoi) -- Patrick Le Lay -- Paris, 22 novembre 2021, lot 75
Henri de Toulouse-Lautrec, Maurice Denis et les Nabis
Henri de Toulouse-Lautrec et Maurice Denis fréquentent les mêmes peintres, les mêmes milieux littéraires – autour de La Revue blanche -, arpentent les mêmes rues du nord de Paris. Pourtant, jusqu’à la redécouverte de cet exemplaire, nous n’avions que très peu de traces directes de leur relation. Une seule lettre de Toulouse-Lautrec à Maurice Denis, conservée aux archives départementales des Yvelines (Saint-Quentin), est aujourd’hui connue. Elle répond justement à l’envoi de cet exemplaire :
“Merci de votre joli ou plutôt beau livre qui est un des plus complets bibelots d’art qu’on ait exécutés depuis longtemps. Il est d’ailleurs oiseux de vous faire des compliments, vous savez tout le bien que je pense de vous et je vous remercie de faire cas de l’appréciation d’un sauvage comme moi. Je vous prie aussi de transmettre mes remerciements à votre collaborateur Gide dont je n’ai pu avoir l’adresse. Bien cordialement à vous. T.-Lautrec” (cote 166J 67 [Ms 13344]).
Toulouse-Lautrec et Maurice Denis se rencontrent au moins sur les toiles de peintre et les carnets de dessins : Pierre Bonnard les a dessinés, se croisant, devant le Moulin Rouge (dessin conservé au Musée d’Orsay, dans un album Bonnard, cote RF 52756, 1, cf. infra). Maurice Denis possédait un portrait de Toulouse-Lautrec, “au feutre mou” (1898), peint par Édouard Vuillard, à Villeneuve-sur-Yonne, chez Misia et Thadée Natanson. Ce portrait est aujourd’hui conservé au Musée d’Albi (cf. infra).
Les relations ont été très amicales entre les Nabis et Henri de Toulouse-Lautrec. Il y a entre eux un même goût, au tournant du siècle, pour la rue, la mode et les salles de spectacle. L’Avant-garde ne se cantonne plus seulement dans le Quartier latin. Elle a conquis les boulevards, s’est réfugiée à Montmartre, et affronte le vaste spectacle du monde.
Les peintres s’ouvrent à d’autres techniques et supports que la peinture de chevalet. L’artisanat s’invite dans l’art. Les Nabis et Toulouse-Lautrec, admirateurs des estampes japonaises, s’initient à la lithographie et la gravure sur bois. Ces deux techniques dédaignées par les Impressionnistes connaissent un âge d’or entre 1880 et 1900 :
“il se peut que ce soit là que les Nabis aient créé le plus de formes neuves, modifié le plus la vision et le métier, exprimé le mieux leur message. L’ensemble de leurs lithographies n’a qu’un équivalent à l’époque, l’œuvre de Toulouse-Lautrec. Plus encore que la peinture, la gravure de notre temps est tributaire des Nabis” (Bernard Dorival).
L’affiche, image éphémère offerte à tous, placardée dans les rues, les cafés, les salles de spectacles, constitue le support emblématique des Nabis et de Toulouse-Lautrec. Le livre fut également investi par les gravures de peintres. Maurice Denis fit plus qu’illustrer Le Voyage d’Urien puisque les images ont autant de place sur la page que le texte de Gide. Félix Vallotton abandonna pratiquement la peinture pendant dix ans. Il réalisa, pour le Livre des Masques de Remy de Gourmont, de nombreux portraits, réels ou imaginaires, à la gravure sur bois. Toulouse-Lautrec illustra de vingt-deux lithographies les Histoire naturelles (1899) de Jules Renard.
Autour de La Revue blanche
Peintres et écrivains se croisent également autour de La Revue blanche fondée par les frères Thadée et Alexandre Natanson, en 1889, à Bruxelles, et déplacée en 1891, à Paris. Toute l'équipe de la Revue blanche défile dans le salon des Natanson, au n° 9 de la rue Saint-Florentin. Thadée collectionne les peintres d’Avant-garde et assure également leur promotion par des articles et des expositions au siège de la revue. Maurice Denis, Toulouse-Lautrec et André Gide y collaborent. En 1893, année d’édition du Voyage d’Urien, Toulouse-Lautrec commence à travailler assidûment pour la revue et devient un ami intime des Natanson. Il passe successivement trois étés avec eux, de 1896 à 1899, dans leur maison de Villeneuve-sur-Yonne où l’a justement peint Vuillard. L’une des plus célèbres couvertures de La Revue blanche représente Misia Natanson, par Toulouse-Lautrec. Maurice Denis confie aussi plusieurs lithographies à La Revue blanche qui sont publiées à la même époque que celles de Toulouse-Lautrec, par exemple, dans les numéros d’octobre 1893 ou de 1895. André Gide publie un fragment de Paludes dans La Revue blanche en janvier 1895. En 1900, il prendra la suite de Léon Blum à la direction de la critique littéraire.
Si Toulouse-Lautrec préfère les bordels et Maurice Denis les églises, ils appartiennent au même élan artistique d’une même époque. Ils reconnaissent leur talent réciproque, comme le rappelle Toulouse-Lautrec dans la lettre qu’il écrit à Maurice Denis à la réception de cet exemplaire : “vous savez tout le bien que je pense de vous”, se qualifiant au passage de “sauvage”, en opposition au sage Maurice Denis.
Cet exemplaire du Voyage d’Urien cumule une double rareté : celui d’un envoi de peintre à peintre - sorte d’envoi déjà rare en soi et inexistants sur ce livre ; cet envoi est d’autant plus remarquable qu’il est à Toulouse-Lautrec. Or la bibliothèque de Toulouse-Lautrec a disparu dans les aléas de sa vie mouvementée, et nous ne connaissons pas de livres lui ayant appartenu. Cet exemplaire doublement signé du Voyage d’Urien constitue l’unique et remarquable trace matérielle, sur un livre, reflétant la richesse et l’originalité d’une époque.
Bernard Dorival, Agnès Humbert, Catalogue de l'exposition Bonnard, Vuillard et les Nabis, 1888-1903, Paris, Musée national d'art moderne, 8 juin au 2 octobre 1955 -- André Gide-Maurice Denis, Correspondance 1892-1945, Paris, 2006 – Anne-Marie Christin, “Un livre double : Le Voyage d'Urien par André Gide et Maurice Denis (1893)”, in revue Romantisme, 1984, n°43 -- Œuvres complètes d’André Gide, I, Paris, 2009, p. 1970 et suiv. -- Frank Lestringant, André Gide l’inquiéteur, Paris, 2013, p. 212 et suiv. -- catalogue de l’exposition Bonnard, Vuillard et les Nabis, 1888-1903, Paris, Musée national d’art moderne, 1 janvier 1955, p. 38
WEBOGRAPHIE : dessin de Pierre Bonnard représentant Toulouse-Lautrec et Maurice Denis : https://collections.louvre.fr/ark :/53355/cl020512901 -- Édouard Vuillard, portrait de Toulouse-Lautrec “au feutre mou” : https://musees-occitanie.fr/oeuvre/portrait-de-toulouse-lautrec/