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KLEIN, Yves

Yves Peintures

[Madrid], [Fernando Franco de Sarabia], [18 novembre 1954]

EXTRAORDINAIRE REDÉCOUVERTE D’UN GRAND MANIFESTE ARTISTIQUE : L’EXEMPLAIRE DE PRÉSENT, UNIQUE, D’YVES PEINTURE OFFERT PAR YVES KLEIN À RENÉ HUYGHE.

CET EXEMPLAIRE DE PRÉSENT EST CONSTITUÉ PAR :

1. LA LETTRE-MANIFESTE SIGNÉE YVES KLEIN ADRESSÉE À RENÉ HUYGHE ET À LAQUELLE IL JOINT SON LIVRE YVES PEINTURES.

2. LE RARE LIVRE YVES PEINTURES AVEC SES FAMEUX 10 MONOCHROMES ORIGINAUX (LE BLEU PORTE AU VERSO DES TRACES DE PEINTURE) ET LA SIGNATURE AUTOGRAPHE DE KLEIN SUR LE PAPIER CRISTAL ENROBANT LE LIVRE.

3. UNE CARTE POSTALE DE KLEIN INVITANT RENÉ HUYGHE AU VERNISSAGE DE L’EXPOSITION “PROPOSITION MONOCHROME” DE MAI 1958.

ÉDITION ORIGINALE et UNIQUE, PREMIER ÉTAT

In-4 (246 x 190mm), avec la faute à la justification marque du PREMIER ÉTAT : “Tous droitis” au lieu de “tous droits”
COLLATION : 6 feuillets formés par 3 bifolium, pliés en deux, et 10 planches
CONTENU : f. 1 : blanc (le f. conjugué f. 6 servant d’enveloppe au texte et aux planches présente sur son recto la justification du tirage), f. 2r : titre, f. 3 - f. 4 : préface conceptuelle de Pascal Claude faite de lignes noires, f. 5r : faux-titre Planches + 10 planches de monochromes
TIRAGE : 150 exemplaires mentionnés à la justification, MAIS SEULS 12 SONT CONNUS À CE JOUR. Aucun exemplaire consulté ou rencontré n’a jamais présenté de signature ou de numérotation
ILLUSTRATION : 10 monochromes originaux d’Yves Klein, montés sur feuilles de papier vélin. Sur ces feuilles sont imprimées les légendes de chacun de ces monochromes
1. Monochrome vert pâle (90 x 146mm), Yves À Madrid, 1954 (146 x 89)
2. Monochrome jaune (65 x 100mm), Yves À Tokyo, 1953 (100 x 65)
3. Monochrome vert (81 x 130mm), Yves À Paris, 1951 (130 x 81)
4. Monochrome violet (97 x 195mm), Yves À Tokyo, 1952 (195 x 97)
5. Monochrome bleu turquoise (97 x 195mm), Yves À Londres, 1950 (195 x 97)
6. Monochrome gris (65 x 100mm), Yves À Tokyo, 1952 (100 x 65)
7. Monochrome ORIGINAL bleu (97x195mm), Yves À Paris, 1954 (195 x 97). AU VERSO : bande de peinture bleue sur 1cm de large
8. Monochrome rose (97x195mm), Yves À Nice, 1951 (195 x 97)
9. Monochrome orange (97x195mm), Yves À Paris, 1954 (195 x 97)
10. Monochrome terre de Sienne (81x130mm), Yves À Madrid, 1951 (130 x 81)

BROCHÉ sous sa couverture rempliée d’origine, LE PAPIER CRISTAL PORTE EXCEPTIONNELLEMENT DANS L’ANGLE GAUCHE DU PLAT SUPÉRIEUR LA SIGNATURE AUTOGRAPHE D’YVES KLEIN À L’ENCRE BLEUE

PIÈCES JOINTES :

1. LA LETTRE SIGNÉE D’YVES KLEIN à René Huigues (sic) “aux bons soins de Monsieur le Directeur des Musées de France”, 116 rue d’Assas, Paris, 12 septembre 1955, 1 p. in-4 (270 x 210mm) :

“Monsieur,

j’ai l’honneur de m’adresser à vous, tenant à vous faire connaître que j’avais prié M. Tournier de vous faire parvenir la lettre ci-jointe. Ayant reçu un mot de sa part, me conseillant de vous la communiquer directement, je vous l’envoie ce jour. Je vous demande d’être indulgent pour mes idées si mal exprimées et vous serais reconnaissant de bien vouloir me dire ce que vous en pensez”…

2. LA LETTRE SIGNÉE D’YVES KLEIN à Jacques Tournier, directeur des Nouvelles Littéraires, artistiques et scientifiques, 116 rue d’Assas, Paris, 5 août 1955, 3 pp. in-4 (269 x 210mm) :

“Monsieur,

j’ai été absolument enthousiasmé en vous lisant dans les Nouvelles littéraires du 14 juillet dernier aussi je me permets de vous écrire car je pense que vous serez peut-être intéressé par mes idées et mon art que je défends depuis cinq ans déjà.

Je crois appartenir à la “civilisation de l’image” car je suis peintre et fils de peintre : après être passé par plusieurs périodes, mes recherches m’ont amené à peindre des tableaux unis, monochromes.

Mes toiles sont donc recouvertes chacune par une ou plusieurs couches d’une seule couleur unie après une certaine préparation du support et par de multiples procédés techniques. Aucun dessin, aucune variation de teinte n’apparaît ; il n’y a que de la couleur bien unie. En quelque sorte la dominante envahit tout le tableau.

Je cherche ainsi à individualiser la couleur, car j’en suis venu à penser qu’il y a un monde vivant de chaque couleur et j’exprime ces mondes. Mes tableaux représentent encore une idée d’unité absolue dans une parfaite sérénité ; idée abstraite représentée de façon abstraite, ce qui m’a fait ranger du côté des peintres abstraits. Je vous signale tout de suite que les abstraits, eux, ne l’entendent pas ainsi et me reprochent entre autre chose de refuser de provoquer des rapports de couleurs (comme au dernier Salon des Réalités Nouvelles, par exemple, où a éclaté une véritable manifestation le jour du vernissage).

Je pense que la couleur “jaune”, par exemple, est bien suffisante en elle-même pour rendre une atmosphère et un climat “au-delà du pensable” ; de plus, les nuances du jaune sont infinies, ce qui donne la possibilité de l’interpréter de bien des façons.

Pour moi, chaque nuance d’une couleur est en quelque sorte un individu, un être qui n’est que de la même race de la couleur de base, mais qui possède bien un caractère et une âme personnelle différente.

Vous voyez donc déjà pourquoi j’ai été saisi de la correspondance de pensée avec M. René HUIGUES (sic).

Il y a des nuances douces, méchantes, violentes, majestueuses, vulgaires, calmes, etc. En somme chaque nuance de chaque couleur est bien une “présence”, un être vivant, une force active qui naît et qui meurt après avoir vécu une sorte de drame de la vie des couleurs.

Je me permets de vous signaler que je figure dans trois petites collections particulières, dont une à Paris : celle de M. Camille RENAULT, une autre à Madrid, celle de Sr. Don F. Franco de SARABIA [nous : l’éditeur de Yves peintures], une autre à Tokio, celle de M. YAMADA. Expositions à Tokio en 1953, à Madrid en 1954.

Une plaquette de reproductions de mes œuvres a été éditée à Madrid en juin 1954.

Deux architectes d’intérieur travaillent actuellement sur deux projets où ils prévoient des peintures “monochromes unies”.

En tout cas l’efficacité au point de vue thérapeutique de mes tableaux est surprenante : par exemple, voici deux cas : plusieurs personnes se sont trouvées très agréablement attirées et même en quelque sorte hypnotisées en présence de l’un de mes tableaux qui est bleu outremer foncé, mais par la suite se sont trouvées très incommodées et déprimées ; d’autres ont pleuré d’une joie incompréhensible devant un tableau “mine orange” et se sont retrouvés par la suite complètement régénérés.

Dans votre article j’ai été frappé par les exemples de Monsieur René HUIGUES (sic) tels que celui des robinets d’eau chaude et eau froide qui illustrent très bien l’évolution vers une image qui est une seule couleur ; “l’image”, en effet, est en prise directe sur l’inconscient ; et puis “l’image” contient à la fois ce que nous y mettons et ce que nous sommes.

En souhaitant ne pas vous avoir ennuyé avec mes idées encore fragiles et surtout bien mal expliquées, je vous remercie encore pour le plaisir que j’ai eu à lire votre si intéressante et nécessaire enquête sur la “civilisation de l’image (…) Yves Klein (mon nom de peintre est “Yves”)

Je vous serai très reconnaissant de bien vouloir communiquer ma lettre et mon livre à M. René HUIGUES, avec lequel il me serait agréable d’entrer en rapport le cas échéant.”

3. Carton d’invitation à la double exposition des galeries de Colette Allendy et Iris Clert, en mai 1957, AVEC ADRESSE DE RENÉ HUYGHE AUTOGRAPHE D’YVES KLEIN À L’ENCRE BLEUE, timbre bleu IKB, au verso de l’invitation monochrome IKB D’YVES KLEIN (150 x 103mm)

« Il nous faut penser que nous vivons à l’ère atomique, où tout ce qui est matériel et physique peut disparaître du jour au lendemain pour céder la place à tout ce que nous pouvons imaginer de plus abstrait » écrivait Yves Klein dans le premier numéro de la revue ZERO d’avril 1958.

Qu’est-ce qu’Yves Peintures ? Sa rareté.

Pour Klein, il ne s’agit plus de voir la couleur, mais de la percevoir. Cette nuance subtile consiste à dépasser le monde visible pour atteindre l’univers sensible. Cette quête du tableau total et de l’art absolu trouve une origine précoce dans la conscience artistique d’Yves Klein. Son service militaire effectué en 1948 dans une Allemagne en ruines avait en effet relayé la matière, le corps et les lignes au second plan de son âme.

Entre 1949 et 1953, Yves Klein voyage en Angleterre, en Irlande et au Japon. Il écrit durant cette période des scénarios de film sur l’art et peint quelques monochromes sur des cartons alors qu’il travaille dans un atelier de dorure à Londres. À Tokyo, il pratique le judo et s’inscrit au dojo Kodokan pour passer le grade de ceinture noire quatrième dan. Il est le premier français a atteindre ce rang dans cette discipline spirituelle qu’est le judo. Ses carrières de judoka et de peintre sont intimement liées. Pour Klein, les couleurs sont vivantes et relèvent des multiples manifestations naturelles que l’artiste transcende. Celui-ci perfectionne alors la couleur par l’esprit. En d’autres mots, le peintre interprète, conditionne et immortalise la couleur.

En effet, pour Klein une œuvre ne doit plus être considérée comme un objet concret ou comme quelque chose d’abstrait, mais doit tendre vers ce qu’Eugène Delacroix appelait déjà l’ “indéfinissable”. Klein reprend ce concept et l’appelle “immatérialité”. Ce qui rapproche Klein et Delacroix est très certainement la volonté de pétrir leurs œuvres à la ressemblance de leurs âmes alors que leurs époques respectives se soumettent aux immuables lois de la Physique. Yves peintures demeure justement “indéfinissable” car peu d’artistes ont donné matière de livre à un projet qui restera capital pour la totalité de leur vie. Ainsi, Yves Peintures offre davantage qu’un ready-made à la Marcel Duchamp. Ces dix monochromes forment une sorte de clavier des couleurs dont une seule, le bleu, est la note harmonieuse de l’âme d’Yves Klein.

La préface signée du compositeur Claude Pascal (1921-2017), écrite ici sous le pseudonyme de Pascal Claude, témoigne de l’effet musical produit. Sur trois pages, le musicien développe l’immatérialité de l’œuvre d’Yves Klein par des lignes noires et muettes. En guise d’ouverture aux dix monochromes d’Yves Klein, Claude Pascal fait côtoyer l’immensité et le néant. Il montre ainsi que les mots sont inutiles pour décrire l’indéfinissable. Claude Pascal comprend lui aussi que formuler une phrase musicale ou lexicale s’avère plus fastidieux que la contemplation d’une simple image. La préface ressemble à une partition vide. Mais avec le vide survient les pleins pouvoirs. Loin d’être un personnage fantasque, Claude Pascal était en 1954 un compositeur consacré plusieurs fois par la critique. Il reçut en 1945 le Grand Prix de Rome et enseignait au Conservatoire national supérieur de musique de Paris. Avec le peintre Arman, Claude Pascal était l’ami intime d’Yves Klein. Les trois amis se connaissaient depuis leur adolescence.
En août 1955, au moment où Yves Klein écrit la lettre jointe à notre exemplaire d’Yves peintures (1954), l’artiste-judoka n’a pas encore peint de tableau. Son bleu IKB n’est pas encore finalisé. Cependant, les prémices de son génie se font déjà sentir par les dix monochromes qu’il réalise pour ce livre. Yves peintures ressemble au jeune peintre. D’une part le livre est publié à l’étranger, à Madrid, alors qu’il est conseillé technique de la fédération espagnole de judo. D’autre part, Klein mentionne 150 exemplaires d’Yves peintures alors que douze seulement sortent des presses de Franco de Sarabia selon le recensement fait par la BnF lors de l’exposition Éloge de la rareté (Cat. BnF, 2014 p.160).

On pourrait dire de ces dix monochromes qu’ils sont les prolégomènes de toute son œuvre artistique. Son projet reste instable comme un judoka avant sa prise. Néanmoins, il a l’ambition de mettre au tapis les anciennes problématiques de l’art devenues anachroniques dans le nouveau contexte de la guerre atomique.

Sa rareté.

Ce livre est aujourd’hui connu à seulement 12 exemplaires selon le catalogue de l’exposition faite à la Bibliothèque nationale intitulée Éloge de la rareté. On ne recense en France que deux exemplaires, l’un à la Bibliothèque Kandinsky du Centre Pompidou qui est dépourvu de monochrome bleu et dont les planches marquent une grande hétérogénéité par rapport aux dimensions requises par les légendes. L’autre se trouve à la BnF (RES 8-NFV-94). Ce livre essentiel est absent de toutes les bibliothèques américaines que nous avons pu consulter. Via Libri et OCLC ne renseignent que le reprint de 2006 présent à Yale, à Princeton, au MIT et au Kunsthaus de Zürich.

L’édition originale n’apparaît nulle part dans les catalogues des bibliothèques du Congrès, de la British Library, du Getty, du MOMA, ni dans ceux de la NYPL, ni celles de Harvard ou de la National Gallery of Art de Washington. Yves Peintures est passé en vente aux enchères chez Christie’s dans des ventes d’art contemporain le 2-3 décembre 2014 pour un résultat de 75 900 euros avec les frais. Une seconde fois dans la même maison de vente et encore dans une vente d’art contemporain en juin 2015 pour un prix de 61 500 euros. Le livre est aussi passé à Paris, à Drouot, en 2012 pour 32 500 euros.

Notre exemplaire est signé de la main de Klein dans le coin supérieur gauche du papier cristal recouvrant le livre. Aucun des exemplaires cités ne possède cette distinction.

Pour ce qui est de la lettre dactylographiée, il en existe une autre version conservée par les Archives d’Yves Klein. On repère une variante dans cette lettre : “mon père Fred Klein est Figuratif, ma mère Marie Raymond est abstraite”. Nous avons toutefois une phrase supplémentaire qui est “ vous voyez donc déjà pourquoi j’ai été saisi de la correspondance de pensée avec M. René Huyghe”.

La véritable valeur de notre lettre dactylographiée est la signature autographe d’Yves Klein. Celle-ci manque dans l’exemplaire des archives Klein. On recense quatre occurrences de publication partielle de cette lettre : Stich, Catalogue d’exposition à Stuttgart, 1994, p.64, 257, Annette Kahn, Yves Klein le maître du bleu, p.129-130, J-Y Mock, Yves Klein Centre Pompidou 1983, p. 100 et V. de Caumont, Yves Klein, l’aventure monochrome, p.303. Les archives d’Yves Klein conservent par ailleurs le brouillon, à l’encre bleue, (12 pp. sur 6ff. in-12) de la lettre envoyée à Jacques Tournier

L’exemplaire de René Huyghe

René Huyghe (1906-1996) fut un célèbre conservateur et un grand professeur de l’histoire de l’art en France. À l’âge de vingt-quatre ans, il fut chargé de monter la grande exposition consacrée au centenaire du Romantisme au Louvre en 1930. Profondément marqué par les théories artistiques que Delacroix développa dans son journal intime, René Huyghe les plaça en pierre angulaire de toute la peinture romantique en France.

Dans les années 1930, il réalisa l’un des premiers films sur l’art consacré à Rubens et qui fut primé à la Biennale de Venise. Avec Jacques Jaujard, René Huyghe organisa durant la Seconde guerre mondiale l’évacuation des tableaux du Louvre et leur protection jusqu’à la Libération. Pour continuer de promouvoir ses idées, René Huyghe fonda la chaire de psychologie de l’Art au Collège de France.

En 1955, alors Directeur des Musées de France, il signa un ouvrage intitulé Le Dialogue avec le visible dans lequel il prit le temps de définir la civilisation de l’image. La peinture, la photographie, le cinéma et la télévision émergente forment pour lui une culture visuelle explosive qui métamorphose le dialogue avec le visible. Toute conception intellectuelle est raccourcie par le contact de nos sensations optiques. Dans son article des Nouvelles littéraires du 14 juillet 1955, René Huyghe expliquait plus clairement que la civilisation de l’image était un corollaire de celle de la vitesse.

C’est à l’occasion de la lecture de cet article que le jeune Yves Klein décida de lui adresser un exemplaire d’Yves peintures et de lui écrire une lettre. Il avait dû lire auparavant Le Dialogue avec le visible. Klein a été par la suite influencé par Eugène Delacroix. Ces deux peintres interrogent la civilisation de l’image si ce n’est que l’un vit au début de l’ère industrielle, l’autre à l’ère atomique. Les idées de René Huyghe sont apparues pour Yves Klein comme le lien philosophique entre lui et Delacroix.

La réaction de Klein à la civilisation de l’image

Selon Huyghe, l’évolution des hommes ne s’étudie plus par l’histoire, mais au travers des mutations formelles de leur psyché. Le moteur de cette évolution n’est autre que la quête de la mobilité. Plus la vitesse s’accroît moins l’homme a le temps de construire et d’élaborer une phrase pour se faire comprendre. Le logos se mécanise et l’homme a donc recourt à l’image. Celle-ci est globale, incontestable, totalitaire. À nouveau, plus la vitesse augmente et plus notre vision commence à se détordre pour suivre la cadence. Si la vitesse peut nous faire perdre pied, l’image peut être perverse. Il suffit aujourd’hui de constater l’état d’hypnose dans lequel les spectateurs sont plongés devant la télévision ou leurs smartphones pour s’en rendre compte et comprendre ce que la thèse de Huyghe a eu de prophétique.

Dans la lettre jointe au présent exemplaire, Yves Klein raconte cet état d’hypnose qu’ont pu traverser certains de ses admirateurs devant ses toiles. Il vante même “l’efficacité thérapeutique de ses tableaux”. L’image est en prise directe sur l’inconscient puisqu’ “elle contient ce que nous y mettons et ce que nous sommes” comme l’explique René Huyghe. Klein fait de l’art une hygiène mentale nécessaire à notre équilibre d’homme moderne. Il répète cette conviction dans le discours prononcé à l’occasion de l’exposition de son ami Jean Tinguely à Düsseldorf en janvier 1959 : “ Les artistes savent ce que c’est que la RESPONSABILITÉ d’être un HOMME vis-à-vis de l’UNIVERS.”

Pour illustrer ce propos, nous pouvons nous placer au début du siècle précédent au moment de la révolution fordiste. À cette époque, on estimait les tableaux impressionnistes impossibles à lire car l’œil du spectateur se perdait dans la confrontation entre la réalité et l’âme de l’artiste. Sous l’effet de la vitesse et de notre aptitude à industrialiser l’univers, la psychologie des peintres comme des spectateurs a changé. Le temps où les artistes retranscrivaient l’insouciance et la joie de vivre est terminé, et c’est bien là l’opinion d’Yves Klein.

Cette transformation de l’image par les peintres pour suivre les mutations psychologiques des hommes commence entre autre avec la série de Cézanne intitulée Les joueurs de cartes (1892-1895) dont les physionomies ne sont plus que des natures mortes. Puis survient Les Demoiselles d’Avignon (1906) dont l’érotisme féminin a été remplacé par des corps bigarrés et mécanisés.

Chez Yves Klein, soixante ans plus tard, l’homme a été effacé. Sa monochromie demeure le meilleur moyen de lier la terre, le ciel et les eaux, de briser le temps et l’horizon. En somme, dès Yves peintures, Klein capte par ses monochromes le contexte atomique de la guerre froide. Il vit avec son époque comme un non-fumeur traversant un fumoir. Les odeurs, les effluves de rêves et de saleté se collent à lui, mais Klein parvient à dégager l’expression pure de son âme, ce qui deviendra le bleu IKB (International Klein Blue). Pour motiver sa démarche, Yves Klein dit “sentir l’âme sans l’expliquer, sans vocabulaire et représenter cette sensation”.

Telle est peut-être la raison pour laquelle il explique dans la lettre adressée à René Huyghe vouloir “individualiser la couleur”. Même s’il est dans un premier temps laissé pour incompris, il sait que la gloire est pour lui un dû. Le Salon des Réalités Nouvelles de 1955 refuse d’exposer ses individualisations des couleurs et notamment son monochrome intitulé “Expression de l’univers de la couleur mine orange”. Dans une lettre adressée au jury du Salon des Réalités Nouvelles et en date du 5 juillet 1955, soit un mois avant celle jointe à notre exemplaire d’Yves peintures, Yves Klein s’explique :

“Messieurs, ce matin, je reçois votre lettre m’annonçant que vous refusez d’accrocher mon tableau “ Monochrome” dans votre salon. Je vous fais savoir que mes intentions sont absolument sérieuses et sincères [… ] J’aimerais savoir les raisons pour lesquelles le Comité a pu refuser mon œuvre, étant donné que je suis en parfait accord avec vous.”

Pour Klein, l’évolution de l’image tend vers une seule couleur. En est-il de même pour notre pensée ? Il s’explique notamment par cette phrase : “la dominante envahit tout le tableau”. Son bleu IKB absolu ultime, libératoire autant qu’hypnotique ouvre aussi une fenêtre sur l’univers sensible. Chez Klein, la réflexion a été substituée par le réflexe. L’âme moderne en a fait tout autant. Son expérience de judoka sort ici au grand jour. L’exemple que prend René Huyghe dans l’article de Jacques Tournier paru dans Les Nouvelles littéraires du 14 juillet 1955, soutient cette théorie artistique. René Huyghe explique qu’au début du XXe siècle on écrivait sur les robinets “eau chaude et eau froide” pour les départager. Puis, seules les lettres C et F. Huyghe finalise son propos par dire qu’aujourd’hui seules une couleur chaude, le rouge, et une couleur froide, le bleu, signalent la différence entre les deux robinets.

Klein a dû être frappé par la puissance de l’article des Nouvelles littéraires. Même si sa lettre à René Huyghes est aussi audacieuse que son livre Yves Peintures, le jeune peintre donne l’impression de vouloir prouver quelque chose à son interlocuteur. Il évoque le scandale des Réalités nouvelles, ses recherches qu’il mène depuis cinq ans et ses quelques œuvres dans de petites collections, pour justifier sa position face à un ancien directeur du prestigieux département des peintures du Louvre dont la réputation est solidement établie. Cette quête de reconnaissance rend Yves Klein entreprenant, mais aussi fragile. Il est unique et sait que le monde peut le laisser incompris. Avec un pied ancré dans la modernité, il ne se « considère en [aucun cas] comme un artiste d’avant-garde. [Je] crois être un classique, peut-être même l’un des rares classiques de ce siècle (Yves Klein, Le Dépassement de la problématique de l’art, Beaux-Arts de Paris, 2011, p.113). Yves Klein a cette particularité d’être un peintre abstrait et classique à la fois, d’être l’un de ces créateurs qui imposent leur force de vie intérieure par l’usage de la monochromie. Cela porte le nom de génie.

BIBLIOGRAPHIE : 

Éloge de la rareté, Paris, BNF, 2014, p.160 -- Le dépassement de la problématique de l’art et autres écrits, Yves Klein, Édition des Beaux-Arts, Paris, 2013, p. 49, 113, 330-- Teodoro Gilabert, Outremer 1311, Calvados, Arléa, 2011 -- Taschen, Yves Klein, p.7-- René Huyghe, Une Vie pour l’Art, p.210-211 et suiv. -- René Huyghe, l’Art et l’Âme, p.325 et suivantes-- Robert Fleck, Yves Klein-- Stich, Catalogue d’exposition à Stuttgart, 1994, p.64, 257 -- Annette Kahn, Yves Klein le maître du bleu, p.129-130 -- J-Y Mock, Yves Klein Centre Pompidou 1983, p. 100 -- V. de Caumont Yves Klein, l’aventure monochrome, p.303