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Louise LABÉ

La poésie française a connu dans son histoire quelques années charnières : 1555, avec la parution des Euvres de Louise Labé, en est une. Ce mince recueil se place parmi ceux qui ont participé au renouvellement poétique de la Renaissance française. Profondément transformée par l’irruption du pétrarquisme quelques dizaines d’années plus tôt, une nouvelle génération de poètes imposait maintenant d’autres harmonies. 1549 voit l’impression de La Deffence et Illustration de la Langue Francoyse par Du Bellay. Ronsard publie ses Amours en 1552 et sa Continuation des Amours en 1555. Cette fois, c’est une femme qui inaugure un “moment unique de l’histoire poétique” (Mireille Huchon, p. 270) et fait entendre une voix à la vigueur inconnue. Si elle se place sans doute pour certains dans la lignée d’une écriture dite féminine (celle des Pernette du Guillet, d’Hélisenne de Crenne ou de Christine de Pisan), Louise Labé est surtout l’un de ces “auteurs d’une seule date” (ibid.) qui, comme Rimbaud, ont ouvert en grand le champ des possibles poétiques.

De la vie elle-même de Louise Labé, il est depuis longtemps connu qu’on sait peu de choses : “les documents qui la concernent personnellement sont rares : six ou huit” (M. Lazard, p. 29). Comme Maurice Scève, on ignore la date de naissance de la Belle Cordière comme celle de sa mort. Mais peu de choses ne sont pas rien, à la différence de Pernette du Guillet qui, elle, a toujours échappé au filet des historiens. Au moins a-t-on de Louise Labé ce testament qu’elle fit le 28 avril 1565, malade et alitée, sous la forme d’un acte notarié très typé à l’époque. Ce testament a été publié par F. Rigolot (Louise Labé. Œuvres complètes, Paris, 2004, pp. 205-213). L’exécuteur testamentaire est Thomas Fortin, riche financier originaire d’Italie qui fut sans doute son protecteur. Dès 1926, la thèse de Sorbonne soutenue par Dorothy O’Connor (Louise Labé. Sa vie et son œuvre, Paris, 1926) puis les travaux de Georges Tricou (“Louise Labé et sa famille”, Bibliothèque d’Humanisme et Renaissance, V, 1944) permirent d’analyser plus de deux cents pièces d’archives. Ainsi put-on découvrir l’entourage familial de Louise Labé et ce monde culturel de Lyon vers 1550 qui permit l’éclosion d’une telle poésie. Cependant, le mystère plane toujours sur des pans entiers de la vie de Louise Labé. Comment une fille de cordier, aussi fortuné que l’ait été son père Pierre Charly, devint-elle aussi savante ? L’éducation qu’elle suivit – et dont témoigne l’œuvre – demeure inconnue. Et, comme pour celle de Maurice Scève d’ailleurs, tout n’est alors qu’hypothèse.

Il est cependant certain qu’au XVIe siècle l’éducation n’obéit pas à la verticalité d’aujourd’hui. Louise Labé apprit davantage des cercles lettrés lyonnais que dans d’éventuelles écoles. Les humanistes ne s’instruisent pas seuls mais s’instruisent les uns les autres. Ils pratiquent une intertextualité permanente et orale que l’on retrouve dans leurs poèmes, comme ceux de Scève ou de Labé, lorsqu’on s’attache à en dégager les sources. Plus que jamais sans doute, la création artistique passe par l’imitation des anciens. Après la parution de Délie (1544), Maurice Scève devint l’un des maîtres du pétrarquisme en France. Les impressions d’ouvrages italiens se multiplient à Lyon où les imprimeurs célèbres (Gryphe, de Tournes, etc.) s’entourent de correcteurs d’italien. Par eux, les chefs-d’œuvre de la poésie italienne fécondent les cercles intellectuels de la bourgeoisie lyonnaise et créent ce climat artistique unique en son genre dont la poésie de Louise Labé est la fille.

Cette éclosion fut de brève durée. Plusieurs événements majeurs entraînèrent la disparition d’un art à peine né. En mars 1562, le massacre des protestants de Wassy par François de Guise marque le début des guerres de religion. Dès avril 1564, la peste ravage Lyon ; Charles IX doit y écourter son séjour. Désormais, les grandes initiatives artistiques seront le fruit du Prince et de sa Cour et non plus d’une ville de province, fût-elle Lyon, pour longtemps appauvrie. L’alexandrin de la Pléiade domine irréversiblement le décasyllabe des sonnets de Louise Labé. Maurice Scève, Pernette du Guillet et Louise Labé n’eurent pas de successeurs, sans pour autant entrer dans l’oubli.

La génération suivante conserva la trace de Louise Labé. En 1573, Guillaume Paradin publiait chez Sébastien Gryphe ses Mémoires pour servir à l’histoire de Lyon dans lesquels il dressait un portrait un peu trop louangeur d’une “nymphe” qui s’est “fait connaître par ses écrits” (liv. III, ch. 29). Dans les années 1580, interviennent deux auteurs célèbres dans l’histoire de la bibliographie. En 1584, François de La Croix du Maine publiait le premier volume de sa Bibliothèque… qui est un Catalogue général de toutes sortes d'auteurs qui ont escrit en français dans laquelle il mentionne Louise comme “femme très docte [qui] savait fort bien composer en vers et prose”. Enfin, Antoine du Verdier (1544-1600), contrôleur général de Lyon, ambitionne de créer avec sa Bibliothèque le catalogue de tous les auteurs qui ont écrit en français (1585). Cette prosopographie “ne retient donc que les auteurs dont [du Verdier] peut précisément citer les livres” (M. Lazard, p. 228). S’il parle de la générosité physique de Louise Labé qui “faisait part de son corps à ceux qui fonçaient ; non toutefois à tous et nullement à gens mécaniques et de vile condition”, il évoque aussi ces réceptions d’hôtes de marque pendant lesquelles elle “communiquait brièvement les pièces les plus secrètes qu’elle eut”. Sans doute parle-t-il de ces poésies manuscrites qui circulaient dans la sodalitas des humanistes lyonnais. Du Verdier lui confère alors la dignité d’auteur par cette phrase capitale : “ce n’est pas pour être courtisane que je lui donne place en cette Bibliothèque, mais seulement pour avoir écrit”. Au XVIIIe siècle, les ouvrages de La Croix du Maine et Du Verdier furent republiés par Jean-Antoine Rigoley de Juvigny en 1772 et devinrent prescripteurs pour toute une génération de bibliophiles.

La compréhension du phénomène Louise Labé est donc par nature irréductible à une démarche purement biographique, aussi fondée que celle-ci puisse l’être sur une compréhension remarquable du climat lyonnais, tant les pièces du puzzle semblent rares. Les Euvres elles-mêmes mettent pourtant en scène un sujet poétique puissant, une voix qui scande les différentes parties du recueil. Elle devient dans les Élégies (particulièrement la troisième, sorte d’autobiographie poétique) et les vingt-quatre sonnets, ce merveilleux sujet du désir féminin. Cette Persona proprement géniale est-elle le masque mis en scène de la narratrice, de Louise Labé ? Nul ne le sait. Et la contestation est ancienne puisqu’elle démarra dès le XVIe siècle. On la trouve chez des auteurs comme Philibert de Vienne et Claude de Rubys, ce dernier, fameux ligueur, proposant aux lyonnais sainte Blandine comme modèle. Pernette du Guillet comme Louise Labé se virent daigner tout mérite autre que sexuel. Les temps avaient changé, ceux des rigueurs de la Ligue n’ont rien à voir avec l’âge des Valois. Le climat, d’ouvert, s’était refermé. Une chose est sûre par conséquent, la réduction au “biographique” conduit nécessairement à une forme d’aporie qui recouvre l’originalité féconde des Euvres et que seul le retour au texte et à l’objet-livre lui-même permettent de contourner.

Édition originale de 1555 et deuxième édition de 1556

Il ne s’agit pas ici de faire cours de littérature ni de rappeler la lente redécouverte de la poésie de Louise Labé aux XVIIIe et XIXe siècles. L’apanage d’un grand texte littéraire, lorsque son édition originale est empreinte du sceau de la rareté, est sans doute d’être marqué par un certain nombre d’équivocités. Elles sont dues à une difficulté d’appréhension évidente : peu connu, puisque si rare, on néglige de les dissiper. Telles sont les Euvres de Louïze Labé Lionnoize.

Première équivocité : ce recueil obéit à un ordre

Le 13 mars 1554, le privilège d’édition est accordé à Fontainebleau à notre chère & bien aymee Louïze Labé, Lionnoize, soit à une femme “sans mention de mari ou sans l’indication “veuve de” [ce qui] reste tout à fait exceptionnel. G. Tricou affirme n’en avoir trouvé qu’un seul exemple : celui de Louise Labé” (M. Lazard, p. 75). Fait rare, Louise Labé est donc la seule femme au XVIe siècle à laquelle est accordé le privilège d’imprimer sans aucune mention d’une quelconque dépendance masculine (op. cit., 122). Elle obtient ce privilège pour lutter contre une circulation clandestine. Cet argument, fallacieux ou réel, évoque celui d’Antoine du Moulin dans sa préface à la publication des Rymes de Pernette du Guillet. Il a extrait des manuscrits de la défunte “un petit amas de rymes [trouvé] parmi ses brouillars en assez pauvre ordre” ; il entend les mettre “en évidence (…) quasi comme leur copie”. Il y a donc bien, dans les deux cas, une sorte de réécriture organisatrice qui préside à la publication de l’ouvrage. Clément Marot avait déjà voulu donner lui-même “belle forme de livre” à son Adolescence clémentine. Les poèmes de Pernette avaient été laissés en désordre. Or, à la lecture des Euvres de Louise Labé s’impose avec force la prééminence d’un ordre. La prose lyrique et théâtrale du Débat de folie et d’amour, si proche de Marsile Ficin par ses propos, ou, plus tard, de La Bruyère par sa forme, noue un lien si intime avec la poésie, celle des Élégies et des Sonnets qui la suivent, que réduire Louise Labé à ses seuls sonnets revient à manquer l’unité de l’œuvre. Avant même d’être auteur, Louise Labé est bien d’abord cette persona, ce sujet poétique mettant en scène son propre désir. L’identité des inspirateurs de sa poésie n’a alors que peu d’intérêt et demeure floue à jamais. L’attention du lecteur doit se concentrer sur cette persona ravagée par une “passion qui la ruine corps et âme” (M. Lazard, p. 176).

Seconde équivocité : l’ordre des éditions, rançon de la gloire

La gloire littéraire démarre dès avant la parution du livre lui-même. À l’intérieur même de ces Euvres, les poésies de Louise Labé (les Élégies et les Sonnets) sont immédiatement suivies par les Ecriz des divers Poëtes à la louenge de Louize Labé. Le recueil lui-même, placé sous le patronage incontestable de Clémence de Bourges, fille d’un puissant personnage lyonnais auquel une fille de très basse vertu ou un groupe de potaches n’auraient jamais oser dédier leur poésie, connaît quatre éditions en deux ans. L’édition originale est celle de 1555, “extraordinairement rare” comme le dit Jacques-Charles Brunet ; il n’en cite aucun exemplaire. En 1556, Jean de Tournes publie une deuxième édition relativement fréquente. Il publie une troisième édition cette même année, au format in-16 en 54 feuillets pour laquelle ni Tchemerzine corrigé par Scheler ni Brunet ne citent aucun exemplaire. Cette édition est incomplète puisque le manque de caractères grecs au format in-16 empêcha Jean de Tournes de publier l’ode en grec due très probablement à Henri Estienne et qui ouvre les Escriz de divers Poëtes. Il existe aussi une quatrième édition publiée à Rouen chez Jean Garou en 1556, au format in-16 en 87 feuillets. Brunet la dit “non moins rare que celle de 1555” mais il en cite quelques occurrences. Cette implantation rouennaise de la poésie de Louise Labé est sans doute due aux liens commerciaux que son protecteur Thomas Fortin, financier d’origine italienne, entretenait avec la cité normande. Quatre éditions en deux ans marquent un indéniable succès.

L’idée que la deuxième édition, relativement fréquente, était une copie transposée de l’édition originale, “édition extraordinairement rare” selon Brunet, a longtemps prévalu dans l’esprit de certains bibliographes et, par conséquent, chez quelques libraires et bibliophiles. La bibliographie détournée de sa rigueur sert souvent d’argument au commerce. J.-C. Brunet, lorsqu’il traite de la seconde édition de Tournes, celle de 1556, écrit : “c’est une simple réimpression où sont corrigées les fautes indiquées dans l’errata” de la première édition. Ce faisant, il renforce le statut de l’édition originale “extraordinairement rare”. L’édition de Rouen de 1556 est dite par Brunet à juste titre “non moins rare que celle de 1555 dont elle paraît être aussi une copie”. L’hypothèse marque là une ignorance. Brunet, que l’on prend rarement en défaut, n’a jamais vu aucun exemplaire de l’édition originale puisqu’il n’en cite aucun. De surcroît, il se trompe sur le privilège qui selon lui “n’est pas dans ce volume” de 1555 alors qu’il doit bien y figurer. Aurait-il vu l’exemplaire Falconnet incomplet du privilège mais qu’il ne cite pourtant pas ? Charles Nodier se sentit alors autorisé à faire écrire dans le catalogue de sa vente de 1844, à propos de son exemplaire relié “aux écussons” par Thouvenin : “Ce n’est ici que la seconde édition de ce livre si connu par sa rareté ; mais on sait que les deux éditions se valent, et qu’elles sont aussi rares l’une que l’autre”, ce qui est faux (Description d’une jolie collection de livres, 1844, n° 395). La bibliographie de Jean de Tournes par Cartier fait de 1556 la “réimpression textuelle de la 1ère édition de 1555”. On put alors les dire plus récemment “aussi précieuses l’une que l’autre” (Mignonne, allonz voir…, p. 100).

Dissipation de l’équivocité : 1556 est une véritable deuxième édition

Longtemps a donc prévalu l’idée que la deuxième édition était la simple copie conforme de la première. Il n’était dès lors pas nécessaire de posséder l’originale. Certes, et à la différence des éditions de Pernette du Guillet, le texte de Louise Labé ne connaît pas de variation de grande ampleur ; les deux éditions ont le même nombre de pages. Mireille Huchon note : “il n’existe aucune variante ou adjonction” (op. cit., p. 56). L’affaire semble plus compliquée. Nous présentons ici pour la première fois le repérage essentiel de variations et de modifications comme la découverte de deux corrections de sens. Il est possible de les regrouper en quelques rubriques.

1. L’errata de 1555 signale quatre fautes. Elles sont toutes les quatre corrigées à la plume dès 1555 dans cet exemplaire puis imprimées, dans leur nouvelle version corrigée, en 1556 (p. 33, 67, 102 et 141). Il conviendrait d’ailleurs de repérer la présence ou l’absence de ces corrections à l’encre dans les exemplaires connus de l’édition originale. La correction de la p. 141 se situe dans la célèbre Ode en faveur de Louise Labé écrite par Olivier de Magny. Preuve de son importance, elle est textuellement reprise dans sa nouvelle leçon de la même Ode publiée à Paris par A. Wechel en 1559 (p. 53). Il y a donc bien eu adjonction de mots.

2. Les ornements et le matériel typographiques. Le fleuron de la page de titre de 1555 diffère de celui de 1556. Le gros fleuron qui clôt les Élégies n’est plus le même en 1556 (p. 111). Le bandeau gravé sur bois ouvrant les Escriz de divers Poëtes en 1555 n’est plus le même en 1556 (p. 125). À la p. 125, la police de caractères grecs présente un d bien différent en 1555 et 1556.

3. Les variations dans les justifications. Aux pages 14, 29 et 64, un peu aussi aux pp. 44-52-79, on s’aperçoit que les renvois à la ligne de 1555 n’ont rien à voir avec ceux de 1556. À la p. 154, la marginalia désignant une figure de style (l’aphérèse), très souvent coupée dans les exemplaires aux courtes marges, présente une justification différente en 1555 et en 1556. En 1555, on lit “*apherese pour / sapins”, qui devient en 1556 “*apherese / pour sapins”. La seconde marginalia imprimée, située p. 166, est également justifiée différemment en 1556.

4. Les modifications dans les réclames. Au début des Élégies, à la p. 100, la réclame de 1556 n’est pas celle de 1555 ; de même p. 101. La réclame de la page 117 est rétablie dans le sens qu’elle doit posséder au Sonnet XIII, de “Ô si” (1555) en “Oh si” (1556) ; il n’y a pas de réclame à la p. 139 en 1555 alors qu’en 1556 la juste réclame apparaît : “double”. En 1555, la réclame de la p. 153 est “Parmi”’ alors qu’elle n’est plus que “Parm” en 1556.

5. Les variations orthographiques et phonétiques. Ce sont les plus nombreuses et nous n’en avons repéré que quelques-unes ici. Elles apparaissent dès la page 4 : “tãt” (1555) devient “tant” (1556), “comprendre” (1555) devient “cõprendre” (1556), “l’exercice” devient “lexercice”, “commander” devient “cõmander”, “gouvernent” devient “gouuernêt”. Page 5, parmi d’autres corrections, “recommandable” devient en 1556 “recõmandable” ; p. 7, “incessamment” est par exemple corrigé en “incessammêt”, l’article “vn” devient “un”. P. 63, “comme” devient “cõme”. En 1556, le mot “univers” de la p. 36 se voit doté d’une majuscule tandis qu’à la p. 90, “Amour” perd la sienne. À la page 46, les “soudars” de 1555 prennent la forme de “soudarz” en 1556. P. 65, “plus pronte” en 1556 se transforme en “prõte” en 1556. Il s’agit donc d’abord de corrections typogaphiques, orthographiques et de redoublement de consonnes. P. 106 : “En autre lieu, tu as tant demeuré” devient “demouré”. Dans l’édition des fameux Sonnets, dès le premier sonnet en italien, une correction orthographique rétablit “begliochi” (1555) en un plus correct “begli ochi”. De même, le “ß” de istesso (1555) devient un double “ff” en 1556. Au Sonnet V (p. 114), le mot “getera” (1555), pour le verbe “jeter”, est corrigé en l’orthographe plus conforme de “gettera” (1556). Au Sonnet XII (p. 117), le verbe “Feingnant” (1555) est corrigé en “Feignant” (1556). P. 127, la signature “P. D. T.” pour Pontus de Tyard n’est pas, en 1556, placée au même endroit qu’en 1555. P. 138, “hommes” en 1555 se transforme en “hõme” en 1556. P. 140, “donne” en 1555 devient “donné” en 1556. À la p. 150, les mots “acoutree” et “Rosiers” en 1555 s’écrivent “accoutree” et “rosiers” en 1556. P. 163, “aus vains pansers mortels” de 1555 devient évidemment “aus vains pensers mortels” en 1556. Le Privilège lui-même est recomposé puisque sur sa seconde page apparaissent deux transformations : “acomplis” et “confiscacion” de 1555 deviennent en 1556 : “accomplis” et “cõfiscacion”.

6. Les corrections de sens.

6.1. À la page 105, le vingt-sixième vers de la deuxième Élégie de Louise Labé prend un tout autre sens : “O combien ha de pensee & de creinte / Tout aparsoy, l’ame d’Amour ateinte” devient en 1556 un plus juste : “O combien ha de pensee & de creinte / Tout à par soy, l’ame d’Amour esteinte”. Cette nouvelle version n’est pas même corrigée dans l’édition très fautive de la Pléiade, ni dans l’édition de Françoise Charpentier (Poésie/Gallimard, 1983, p. 102) ni encore par celle de François Rigolot (GF, 1986, p. 111).

6.2. Une seconde correction importante de sens est faite en 1556 à la p. 140. Les vers de 1555, qui ne veulent rien dire : “Ie n’osois pas declairer mon tourment / saisir de peur, delaissé d’esperance”, voient leur véritable sens rétabli : “Ie n’osois pas declairer mon tourment / saisi de peur, delaissé d’esperance”. Cette faute de 1555 est présentée sous son aspect corrigé de 1556 dans l’édition de F. Rigolot (2004, p. 167).

À l’évidence, il y a donc eu une véritable recomposition typographique d’une édition à l’autre, de 1555 à 1556. D’ailleurs, le rythme serré des publications par l’atelier de Jean de Tournes rendait impossible le maintien des formes typographiques complètes d’une année sur l’autre. L’édition de 1556 n’est pas celle de 1555 ; cette deuxième édition n’est pas l’équivalent de l’édition originale. Les bibliophiles ne doivent pas s’y tromper. Les variations qui définissent les éditions postérieures à l’originale pour Candide, Swann, ou L’Esprit des loix ne sont pas aussi multiples et nombreuses.

Ce grand nombre de corrections orthographiques et phonétiques marque la signature de l’atelier de Jean de Tournes. Le souci orthographique préoccupait en effet le cercle de lettrés qui accompagnait les succès de l’imprimeur lyonnais. Et cette sodalitas de poètes se trouve en même temps à l’origine des Escriz de divers Poëtes.

Jacques Peletier du Mans

Parmi eux, Jacques Peletier du Mans (1517-1582) occupe une place de choix. Il est à la fois poète et mathématicien. On le considère comme le précurseur de François Viète (1540-1603) dont la révolution algébrique découle d’une question de notation des symboles mathématiques. Peletier du Mans, autrefois proche de Marguerite de Navarre lors de son séjour à Paris, s’était installé à Lyon à la fin de 1553. Ses liens avec Maurice Scève et Jean de Tournes furent étroits ; il était professeur de mathématiques du fils de ce dernier. Il signe d’ailleurs de son nom l’une des pièces des Escriz. Après la mort d’Antoine du Moulin, Peletier occupa quatre ans durant la place de correcteur d’imprimerie dans l’atelier de Jean de Tournes, au moment précis où s’imprimaient les Euvres de Louise Labé.

Cette même année 1555, il fait paraître chez Jean de Tournes la deuxième édition de son Dialogue de l'ortografe et prononciation françoese (première édition en 1550). Poésie, orthographe et mathématiques ont bien dans son esprit partie liée. En 1555 également, il publie chez le même de Tournes son recueil Amour des amours. Il marque ainsi son retour à la poésie et le fait imprimer selon son système orthographique. Nina Catach a su montrer le lien entre l’édition des Euvres de Louise Labé et les théories orthographiques de Peletier du Mans (cf. L’Orthographe française à l’époque de la Renaissance, Genève, 1968). Sans entrer dans des recherches pourtant nécessaires, on peut déjà remarquer que certaines des transformations de 1556 s’apparentent à la logique de Peletier du Mans. Par exemple, la correction déjà citée de “getera” (Sonnet V, p. 114, 1555) en “gettera” (1556), la suppression de certaines consonnes doubles en 1556, ou d’autres encore en relèvent (cf. M. Huchon, p. 185). Mais, pour autant, l’intégralité de la nouvelle logique orthographique réclamée par Peletier, que l’on voit se déployer dans son A Louise Labé, Lionnese, Ode publiée encore en 1555 dans son Art poëtique, ne trouve pas chez Louise Labé une implantation intégrale. Il n’en demeure pas moins que l’édition de 1556 ne duplique en aucun cas celle de 1555. Les corrections très réelles apportées à la deuxième édition appartiennent à une logique qu’il conviendrait maintenant à d’autres de mettre mieux en lumière.

Comme Alde cinquante ans plus tôt, Jean de Tournes avait donc su créer un “comité éditorial” de poètes et d’intellectuels avec lequel il travaillait en étroite association. La dédicace à Maurice Scève de son édition italienne d’Il Petrarca, en 1545, soulignait déjà ces liens. En 1555, Jean de Tournes est entouré par Peletier du Mans et ses amis, soit : Maurice Scève, Pontus de Tyard, Guillaume des Autels, Claude de Taillemont, Antoine du Moulin… Dans ce groupe, dont Maurice Scève (1501-1564) est sans doute le chef, “se manifeste une réflexion sur les genres poétiques et prennent place un certain nombre d’expérimentations, signes d’une attention scrupuleuse aux formes et aux modèles d’imitation, italiens ou grecs (M. Huchon, p. 155 et 162). Peletier et ses amis eurent sans aucun doute l’initiative de rassembler les textes d’hommages des Escriz puisque le sonnet d’ouverture lui est attribué. Ils pouvaient avoir “valeur de caution pour excuser l’audace de qui osait s’afficher en public comme femme auteur” (M. Lazard, p. 204). Un siècle plus tard, Madame de Lafayette elle-même n’avouera que par une simple lettre à Ménage être l’auteur de la Princesses de Clèves, “honneur dont elle ne rougirait point”. On sait la part de création collective que possède ce chef-d’œuvre, à l’écriture duquel participèrent La Rochefoucauld et son secrétaire Segrais.

Une créature de papier ?

À propos de Louise Labé, ce discrédit de la femme auteur a trouvé en 2006 un nouveau soutien avec l’ouvrage de Mireille Huchon, Louise Labé. Une créature de papier. S’appuyant sur les propos de Claude Ruby, fort défavorables à Louise Labé dans laquelle il ne voyait qu’une indigne courtisane, elle a renforcé ceux tenus par Pierre de Saint Jullien en 1584 (“le discours de Dame Louise Labé [est] une oeuvre qui sent trop mieux l’érudite gaillardise de l’esprit de Maurice Scève que d’une simple courtisane”). Mireille Huchon fait “l’hypothèse d’une supercherie qui est plausible” (p. 68). Les Euvres de Louise Labé seraient alors l’“ouvrage collectif d’un groupe mixte” réuni autour de Scève. Mireille Huchon pose alors “la question de l’authenticité d’une écriture féminine lyonnaise… Jeux de plume dans cette cité où prime l’esprit de fête” (ibid.).

Négligeant la persona lyrique de Louise Labé, Mireille Huchon ne peut pas pour autant entrer dans la recherche génétique de sa poésie, puisque précisément les sources de l’auctoritas manquent. Si l’aveu de l’auteur définit bien une édition originale, il manque singulièrement pour Louise Labé comme pour tant d’autres. On le sait depuis longtemps. “On imagine volontiers que la notion d'auteur a toujours existé. Or rien n'est moins sûr. Il s'agit bien plutôt d'une notion qui a émergé lentement, avant de se fixer, telle qu'elle nous est familière, entre les Lumières et le romantisme.” (Antoine Compagnon). Mireille Huchon a donc recherché la marque de ce groupe d’écrivains entourant Jean de Tournes dans l’objet-livre lui-même.

Selon elle, le célèbre portrait de Woeiriot, connu à deux exemplaires seulement (BnF et Albertina), aurait dû figurer au verso du titre (op. cit., p. 100 et 108). Analysant le premier cahier de l’édition de 1555 (a4) qui contient les trois feuillets de la dédicace à Clémence de Bourges, Mireille Huchon estime que le texte de la préface de l’exemplaire de la Bibliothèque municipale de Lyon présente des différences importantes avec la leçon du texte des autres exemplaires de l’édition de 1555 qu’elle a pu rencontrer : “l’exemplaire conservé à la BML est divergent de l’exemplaire de la BnF. Ces pages ont été modifiées (…) celui-ci [nous : l’exemplaire de Lyon] correspond au premier état” de cette préface (p. 109). Il y aurait donc maintenant deux états de l’édition originale. Et Mireille Huchon interprète cette disctinction d’état comme l’aveu de la présence d’un conflit (p. 111) à l’intérieur du comité éditorial de Jean de Tournes. Maurice Scève devient alors un “metteur en scène hors pair” (p. 272). Les poèmes louangeurs des Escriz ne sont plus dès lors adressés à la persona lyrique mais bien le reflet de l’autocélébration ludique d’un groupe de poètes, “de jeunes amis de Maurice Scève, louant celui qu’il considère comme leur soleil” et qu’ils placent en double fond de la figure de la femme représentée par Louise Labé (op. cit., p. 167). Le texte de Louise Labé devient alors hétérogène. Le recueil n’a plus d’unité. Certes, Mireille Huchon propose une remarquable étude de l’intertextualité poétique de Louise Labé, montrant que certains de ses vers trouvent un écho dans d’autres œuvres. Mais d’autres, comme Verdun-Louis Saulnier, l’avaient déjà remarqué. Ces mises en harmonie des Euvres ne sont pas des preuves, simplement des échos. La dédicace à Clémence de Bourges fut ainsi heureusement rapprochée d’un texte de Claude de Taillemont dès 1824 par Bréghot du Lut (Discours des champs faëz). Pour Mireille Huchon, la preuve est apportée par la découverte sensationnelle de deux états différents de la préface. Elle peut alors conclure son ouvrage d’une formule cinglante : “Claude de Taillemont est certainement l’auteur de la préface féministe des Euvres dédiée à Clémence de Bourges… qui offre des corrections sous presse (telle la subsititution de grâces aux idées) et des développements philosophiques qui signent l’imposture” (p. 272-273).

Seulement voilà ! La démonstration de Mireille Huchon aurait gagné à s’appuyer sur la bibliographie matérielle. Car, dans l’exemplaire de la Bibliothèque municipale de Lyon, celui de Louis-Antoine Coste relié par Bauzonnet, les feuillets a2, a3 et a4 sont formés par un fac-similé datant du XVIIIe siècle, ce qu’on appelait à cette époque une copie figurée (cf. exemplaire 5 de notre census, voir infra). Le pire est qu’elle reproduit cette copie figurée aux pages 467-462 de l’édition de sa thèse par Droz en 2006. L’évidence s’impose au premier coup d’œil : il n’y a pas deux états de la préface. Rien ne “signe” une quelconque “imposture” et donc la création d’un être de papier.

De quoi Louise Labé est-elle alors le signe ?

La poésie de Louise Labé ne peut que demeurer abstraite si l’on ignore le contexte et l’actualité poétique dans laquelle elle s’insère. Le temps n’est plus aux rondeaux de François Ier et de Barthélémy Aneau (mort en 1561). Ces premières années de la décennie 1550 sont marquées par la redécouverte d’Anacréon et de Sappho. F. Rigolot a identifié Henri Estienne comme l’auteur du poème imprimé en caractères grecs qui ouvre les Escriz de divers Poëtes (“Louise Labé et la redécouverte de Sappho”, Nouvelle Revue du seizième siècle, n° 1, 1983). Le texte débute par ces vers :

Le Temps, dévorateur de tout, avait détruit
Les odes de Sappho à l’harmonieux bruit.
Mais Louise Labé, qui connaît les Amours
Et le sein de Vénus, nous les rend pour toujours.

À Estienne est due la publication de l’editio princeps des poésies d’Anacréon en 1554 dans laquelle figurent deux poèmes de Sappho : l’ode à Aphrodite et le poème sur la solitude de minuit.

Le renouveau anacréontique allait marquer les esprits tout au long du siècle. Cette même année, en août 1554, paraissait à Bâle le traité Du Sublime de Pseudo-Longin. Le savant Francesco Robortello avait offert cette éditio princeps dans laquelle il présentait la fameuse Ode à l’aimée. Catulle avait adapté cette ode dans ses Carmina. Marc-Antoine Muret la publia à son tour en latin et grec en octobre 1554 dans son édition aldine des poésies de Catulle. Estienne s’était entretenu avec Muret à Venise ; il l’intégra dans sa seconde édition d’Anacréon en 1556. La publication des fragments saphiques conjuguée à la redécouverte de la poésie anacréontique fut un événement majeur dans le monde de l’humanisme. Elle “exerça sûrement une influence décisive sur Louise Labé… Il était opportun de se réclamer d’une magnifique poésie féminine et d’un modèle antique par surcroît” (M. Lazard, p. 113). Par Sapho et Anacréon, la poésie de Louise Labé renversait le modèle pétrarquiste. Ce n’est plus l’Amant qui s’adresse à l’Aimée, mais bien l’inverse : “Je suis le corps, toi la meilleur part” (VIII, v. 3). Le modèle prétrarquiste, qui avait dominé jusque-là, subissait une sorte de bouleversement lyrique. Sa prégnance continua néanmoins. Mais, avec Louise Labé, la poésie française s’était ouverte une fois encore à de nouveaux horizons. Même si ces Euvres sombrèrent assez vite dans l’oubli, l’âge moderne le dissipa, par les nouveaux hommages de Marceline Desbordes-Valmore, d’Aragon en 1941 et de Rainer Maria Rilke, son traducteur en allemand. Ainsi, ces pages d’amour enflammé demeurent aujourd’hui encore parmi les plus vibrantes de la littérature.

Rareté d’hier : Jacques-Charles Brunet

La cinquième et dernière édition du Manuel de Brunet date des années 1860-1865. La consultation du Manuel sur CD-rom (nous remercions là M. André Jammes) permet de préciser que Brunet n’emploie l’expression “extraordinairement rare” que pour sept autres livres :

1. La deuxième édition des Cronicles of England (William Caxton, 1480) imprimées à St Albans [ca. 1485]. Brunet n’en cite à l’époque qu’un seul exemplaire (I, col. 1703). ISTC en repère huit aujourd’hui.

2. Maurice de Sully, Exposition des évangiles en roman (Chambéry, Neyret, 1484) : connu de Brunet (II, 1138) par deux exemplaires incomplets (BnF, vente Leber) et recensé à deux exemplaires complets par ISTC (British Library et Pierpont Morgan Library).

3. Martin Franc, L’estrif de fortune (attribué à Colard Mansion [vers 1484], le célèbre imprimeur de Bruges). “Nous ne connaissons que deux exemplaires de ce livre” (Heber et Sainte Geneviève, mais ce dernier est incomplet). ISTC ne recense aujourd’hui comme exemplaires complets que Glasgow UL et BnF.

4. Horace, Epistolae et Odae (Ferrare, Augustinus Carnerius, 1474) “dont il se trouve un exemplaire dans la bibliothèque de Lord Spencer”, et qui n’est aujourd’hui connu par ISTC qu’à deux exemplaires.

5. Lascaris, Erotemata (Milan, Dyonisus Paravisinus, 1476). Premier livre imprimé en grec, moins rare que Brunet ne le dit ici.

6. Le Pentateuque imprimé à Constantinople par les frères Nachmias en 1505, premier ou deuxième livre imprimé dans cette ville (Brunet, IV, 481).

7. Psalterium hebraicum (s. l., 1477). Premier psautier imprimé en hébreu recensé par Brunet (IV, 920).

8. Virgile, Opera (Venise, Adam de Ambergau, 1471) connue par Brunet à un seul exemplaire (V, 1268) et par ISTC à quatre exemplaires.

Dans la langue de Brunet, “extraordinairement rare” signifie donc surtout qu’il n’en a pas ou très peu rencontré d’exemplaire.

Rareté aujourd’hui

L’”extraordinaire rareté” de Brunet, aujourd’hui, se quantifie, dans la limite bien réelle de la réapparition possible d’un exemplaire inconnu. Ce qui était rare en 1865 peut l’être moins aujourd’hui. Les bibliothèques publiques ont été cataloguées ; de grandes collections sont passées en vente ; l’âge d’internet permet aussi d’établir des recensions plus fiables. On compte aujourd’hui ainsi quinze exemplaires de l’édition originale de Louise Labé, tous dans des conditions les plus variables.

1. Paris, BnF (Rés. Ye. 1651) : l’exemplaire est incomplet du dernier feuillet contenant le privilège. On en a déduit à tort l’existence de deux états de l’édition originale, avec ou sans privliège. Il a été médiocrement relié en veau bleu vers 1970. L’exemplaire est rogné en tête : les numéros de page et les titres courants sont atteints comme le côté droit de l’encadrement du titre.

PROVENANCE : G. Boloeus, ex-libris manuscrit du XVIe sur la page de titre -- Nozerethii 1596 3 aa. : ex-libris, date et mention de prix manuscrits -- Camille Falconnet (1671-1762 ; cachet). Médecin de Louis XV, collectionneur possédant une bibliothèque de 50.000 volumes, il offrit par testament au Roi le premier choix dans sa collection. 11.000 volumes furent ainsi sélectionnés ; un cachet spécial ici présent fut alors confectionné. C’est l’exemplaire n° 11562 du catalogue Falconnet (Paris, Barrois, 1763).

2. Paris, BnF, (fonds Rothschild). Reliure de Trautz-Bauzonnet en maroquin rouge doublé de maroquin orange.

PROVENANCE : trouvé sur les quais par la veuve Hénaux, libraire -- acheté à elle par Aguillon, avocat -- vendu en 1872 par Aguillon à Ernest Quentin-Bauchart, qui commanda la reliure de Trautz -- vendu par Quentin-Bauchart avec sa collection à James de Rothschild en 1874.

3. Paris, Bibliothèque Mazarine, 8-36516(1) RES. Dans un beau recueil poétique de six éditions de Jean de Tournes (dont Pernette du Guillet de 1552). La reliure est en parchemin vert. PROVENANCE : Du Bouchet, ex-libris daté de 1615 -- bibliothèque de l’abbaye de Saint-Victor, avec cette reliure caractéristique en parchemin vert aux armes de l’abbaye. L’exemplaire est cependant court de marges (153 x 100mm) et rogné en tête.

4. Paris, Bibliothèque Mazarine, 8-22206 RES. Exemplaire incomplet de la page de titre, dédicace à Clémence de Bourges très lacunaire. Aucune provenance. Reliure effroyablement refaite en 1968.

5. Lyon, Bibliothèque municipale, Rés. 3556915. Exemplaire incomplet. Reliure de Bauzonnet en maroquin rouge. PROVENANCE : Louis-Antoine Coste (1784-1851) membre de la Société des Bibliophiles françois ; la section lyonnaise de sa collection fut donnée à la Bibliothèque de Lyon. Les feuillets a2, a3 et a4 ne sont pas d’origine mais remplacés par une copie imprimée au XVIIIe siècle, avec un matériel typogaphique imitant malhabilement celui de Jean de Tournes.

6. Versailles, Bibliothèque municipale, fonds Goujet-69 (G 8° 69). C’est le plus bel exemplaire connu conservé dans les collections publiques du monde entier. Il mesure 164 x 95mm, contre 168 x 106mm pour le nôtre qui demeure le plus grand connu. Les deux marginalia imprimées des pp. 154 et 166 sont ainsi rognées. La reliure du XVIIIe siècle en veau fauve est intacte. Le dos est très orné et doré avec une pièce de titre qui suit le titre de l’ouvrage : “Louis Labb Lionoi”, gardes de papier marbré, tranches rouges. Sur une garde, un grand chiffre à l’encre brune : 1327, sans doute une cote de bibliothèque. PROVENANCE : Vollant, ex-libris manuscrit sur la page de titre d’une écriture qui doit dater des années 1730-1740 -- Claude-Pierre Gouget (1697-1767), abbé fortement teinté de jansénisme et bibliographe notoire dont la remarquable collection de poésie du XVIe siècle a été récemment étudiée (cf. T. Peach et J. Brunel, Le « Fonds Goujet » de la BM de Versailles. Textes littéraires des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles. Catalogue alphabétique, Genève, 1992).

7. Londres, British Library, C. 8.g.20. Exemplaire incomplet d’une laideur consumée : dans une reliure des années 1950, incomplet du feuillet h7. Il présente cependant la particularité d’avoir une provenance française d’époque puisque datée de 1560.

8. Londres, British Library, C. 40.b.1. L’exemplaire est complet. Ses dimensions sont de 167 x 103mm. Les titres-courants sont pourtant touchés par le couteau du relieur ; une mouillure occupe le sommet des pages de la seconde moitié du volume. La reliure est dans un veau anglais du XVIIIe, malheureusement très abîmée. PROVENANCE : prestigieux exemplaire relié au chiffre du roi Georges III (1738-1820 ; chiffre au dos) avec son cachet rouge au verso de la page de titre, marque de sa collection. Donnée en 1826 par Georges IV, elle est appellée “the King’s Library” et représente “one of the most significant collections of the Enlightenment” (site de la British Library ; cf. Seymour de Ricci, English provenances, pp. 54-56).

Les deux seuls exemplaires aux États-Unis

9. Harvard, Houghton Library (*FC5 L1125 555o). Exemplaire Sunderland, Techener, Guyot de Villeneuve, Lebeuf de Montgermont puis Edmée Maus. C’est l’exemplaire de Barthélémy-Henri de Fourcy (1669-1754), abbé de Saint-Wandrille, dont il porte encore l’ex-libris collé sur une garde blanche. L’abbé de Fourcy, grand collectioneur de livres, était proche parent de Jean-Paul Bignon, bibliothécaire du Roi. Cet exemplaire passa ensuite en Angleterre chez les Spencer pour finir dans les ventes de Lord Sunderland, titre des Spencer (1880-1882) ; les Spencer lui conservèrent sa reliure d’origine. Il réapparaît ensuite dans la vente de Léon Techener (cat. III, 1889, n° 97, 3.130frs) puis chez Guyot de Villeneuve (cat. I, 1900, n° 542) où il réalise le prix de 5.000frs, soit le plus élevé de la section poésie pourtant fort bien fournie. Il y est décrit comme “vélin (Rel. anc.)” ; la provenance Fourcy-Sunderland y est précisée. Il est alors acquis par Morgand et se retrouve chez Lebeuf de Montgermont (cat. 1914, n° 268) : “mar[oquin] citron… milieux en mar[oquin] rose avec pointillé d’or”. Qu’il soit qualifié de “volume rarissime, l’un des plus précieux et des plus célèbres parmi les recueils de poésie du seizième siècle” n’avait pas empêché le désossement de la reliure de vélin ni le travail de Mercier qui en fit une (trop) “riche reliure en mosaïque” (cat. L. de Montgermont). Cet exemplaire a passé ensuite dans la collection d’Edmée Maus. Roger Stodard a pu alors l’acquérir chez André Jammes en 1975 pour le compte d’Harvard. M. John Overholt, conservateur à Harvard, nous en a envoyé une photo. Cet exemplaire ne doit pas être confondu avec l’exemplaire Bordes dont la reliure de Mercier est doublée de maroquin bleu. L’exemplaire Sunderland-Guyot de Villeneuve-Lebeuf de Montgermont était le seul exemplaire qui aurait pu rivaliser avec l’exemplaire Berès-Bergé

11. Yale, Beinecke rare books and manuscripts Library (cote BEIN 1974 1967). Exemplaire relié en maroquin bleu par Rivière vers 1900, imparfait comme le décrit le catalogue : “imperfect : sides silghtly bled on p. 154 and p. 166, many leaves silked and repaired”. C’est l’exemplaire de Pierre Louÿs passé dans la vente de sa collection (cat. 1927, n° 2229 ; nous remercions pour ces informations M. Stephen Young)

12. Marquis de Ganay (cat, 1881, n° 112). Exemplaire incomplet du titre qui a été refait en fac-similé, relié par Bauzonnet. On le retrouve dans la vente d’Achille Seillière en 1890 (n° 459).

13. Comte de Lignerolles (cat. I, 1894, n° 929). L’exemplaire est décrit comme relié en “v. ant., fil., coins fleurdelisés. (Rel. du XVIe siècle)”. Il fut acquis à la vente par Morgand. La description du décor de sa reliure rend cet exemplaire suspect tant les “coins fleurdelisés” n’existent pas au XVIe siècle. Cet exemplaire n’est pas réapparu depuis lors. On peut faire l’hypothèse qu’il a été rerelié.

14. Henri Bordes. Il s’agit de l’exemplaire de Morgand qui passa dans son Bulletin X (1902-1904) sous le n° 45085 au prix de 6.000frs. Il a été relié par Mercier (décidément) en maroquin citron à compartiments “en mosaïque de maroquin rouge et bleu, doublé de maroquin bleu”. Il y fut acquis par Henri Bordes, puis passa dans la collection de Henri Burton avant d’être adjugé 485.000 $ chez Sotheby’s New York (11 juin 2013, n° 10). L’exemplaire a été lavé et restauré. Son titre est dit : “skilfully inlaid… top and fore-margins cut close catching side notes on pages 154 & 166 and pagination on p. 7”. Ses dimensions sont de 158 x 95 mm, soit 10mm de moins en hauteur et largeur que celui-ci. C’est le seul exemplaire cité par Tchemerzine corrigé par Scheler.

15. Morgand. Ce pauvre exemplaire a en effet figuré par deux fois au Bulletin Morgand, au t. V (1889-1892, n° 19847) puis en 1893 sous le n° 2970. L’exemplaire était complet “mais court de marges et fatigué, les ff. ayant été mal placés par le relieur, les titres courants sont souvent atteints”. Cet exemplaire a disparu, à moins qu’il n’ait été rerelié. Marqué au prix de 300frs, il était bien en dessous de la valeur d’un exemplaire même rerelié. Gageons qu’il subît une transformation radicale.

Sur ces quinze exemplaires, cinq sont incomplets ; il n’en reste donc que dix. Sur ces dix exemplaires, six sont conservés dans des institutions. Parmi les quatre derniers, le n° 15 était déjà considéré par Morgand comme une épave. Il n’en reste donc que trois : l’exemplaire Bordes-Burton-Sotheby’s 2013 relié par Mercier au titre “skilffuly inlaid” (ce qui signifie au moins doublé) et celui du comte de Lignerolles à la reliure fortement douteuse.

Seul cet exemplaire, celui de Pierre Berès et de Pierre Bergé, se trouve être dans la plus pure condition d’époque qu’un amateur de livres puisse imaginer. Aucun des exemplaires préservés par les institutions américaines ou européennes n’est conservé dans sa reliure d’époque. Le plus intéressant, celui de Versailles, est en reliure du XVIIIe siècle ; le plus étonnant, celui du roi Georges III est dans l’état de délabrement irréversible propre aux reliures anglaises ; le plus sympathique, celui de Sainte Geneviève, est dans une reliure du XVIIe siècle qui a rogné l’ensemble du recueil.

Bon nombre de grandes collections n’ont pu compter sur leurs étagères cette précieuse édition originale de 1555. Elle manqua au baron Pichon, au comte de Fresne, à Yeméniz, à Octave de Béhague, à Armand Bertin, à Ambroise Firmin-Didot qui avait pourtant la Délie de Maurice Scève en maroquin vert aux armes de la Pompadour, à La Roche-Lacarelle et au baron Double qui eurent le même exemplaire. Ils n’eurent la chance que de posséder une deuxième édition. Le duc d’Aumale, le baron de Ruble, le marquis de Clinchamps et Félix Solar n’en possédèrent aucune des deux. Au XVIIIe siècle, le duc de La Vallière même, s’il possédait l’édition originale de Pernette du Guillet de 1545 reliée en veau marbré (n° 3155) ou un exemplaire de l’édition de 1546 relié en maroquin citron (n° 3156), ne put rencontrer l’édition originale de Louise Labé. Le catalogue de sa vente présentait deux exemplaires de l’édition de 1556, l’un en veau fauve (n° 3155), l’autre relié en maroquin rouge (n° 3156). De même, Châtre de Cangé ne rencontra qu’une deuxième édition.

Il est rare que pour un grand texte de science, de littérature ou de tout autre domaine, le marché puisse présenter un exemplaire d’une condition supérieure à ceux conservés dans les collections publiques.

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Littérature › Poésie

LABÉ, LouiseEuvres de Louïze Labé Lionnoize

L’UN DES PLUS GRANDS TEXTES DE LA POÉSIE FRANÇAISE.UNE ÉDITION ORIGINALE “EXTRAORDINAIREMENT RARE” SELON JACQUES-CHARLES BRUNET. CETTE ÉTUDE MONTRE QUE LA DEUXIÈME ÉDITION (1556), LOIN D’ÊTRE UNE SIMPLE RÉPLIQU…