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DREYFUS, Alfred

Cinq années de ma vie. 1894

Paris, Librairie Charpentier et Fasquelle, 1901

AVEC UNE EXTRAORDINAIRE LETTRE AUTOGRAPHE SIGNÉE DU CAPITAINE ALFRED DREYFUS DEPUIS LA PRISON DE LA SANTÉ, DATÉE DU 17 JANVIER 1895.

ELLE EST ADRESSÉE À SA BELLE-SŒUR SUZANNE DREYFUS, FEMME DE MATHIEU, ET À SA NIÈCE LUCIE VALABRÈGUE, FILLE DE SA SŒUR HENRIETTE DREYFUS ET ÉPOUSE DE HENRI BERNHEIM.

CETTE LETTRE EST RÉDIGÉE PAR LE PRISONNIER LE 17 JANVIER 1895 À “9 HEURES DU SOIR”, SOIT UNE HEURE AVANT SON DÉPART POUR LA PRISON DE SAINT-MARTIN DE RÉ, QUELQUES HEURES SEULEMENT APRÈS LA VISITE DE CES DEUX FEMMES AU PRISONNIER.

ELLE ACCOMPAGNE UN EXEMPLAIRE DE TÊTE SUR JAPON SPÉCIALEMENT IMPRIMÉ POUR LUCIE BERNHEIM ET PORTANT UN ENVOI AUTOGRAPHE D’ALFRED DREYFUS À SA NIÈCE

ÉDITION ORIGINALE

In-8 (232 x 154mm)

TIRAGE unique à 50 exemplaires sur japon, celui-ci nominatif, imprimé spécialement pour Madame Henri Bernheim

ENVOI autographe d’Alfred Dreyfus sur le faux-titre :

à ma nièce Mad. Henri Bernheim

En souvenir de grande affection

A. Dreyfus

RELIURE SIGNÉE DE STROOBANTS. Dos de maroquin brun à coins, couverture et dos orange d’origine, non coupé, témoins conservés

PIÈCE JOINTE, montée sur onglet en tête :

Lettre autographe signée d’Alfred Dreyfus, sur papier imprimé de la prison de la Santé, réservé aux prisonniers, encre noire, 2 pp. 1/2  :

“Prison de la Santé… [Le] : 17 janvier 1895… [Nom et prénoms] : Alfred Dreyfus [N° d’écrou] : 3885

Jeudi

9 heures du soir

Chères Suzanne et Lucie,

Je vous ai montré tout à l’heure une émotion très vive, presque violente. Merci beaucoup d’être venues me voir. Mais chaque fois que je vois ceux que j’aime, j’ai une violente crispation de tout mon être qui se révolte contre l’infamie dont on a couvert mon nom. Si ces entrevues me sont cruelles, par contre elles me laissent ensuite un souvenir singulièrement réconfortant.

J’ai pu m’épancher pendant quelques minutes dans des cœurs qui vibrent avec le mien, je suis pénétré par le sentiment puissant du soutien, du dévouement que je rencontre chez vous tous.

Croyez bien que, malgré mes moments de faiblesse, mon âme reste toujours forte et vaillante.

Je resterai sur la brèche jusqu’à ma dernière goutte de sang, jusqu’à mon dernier soupir. Il me faut mon honneur qu’on m’a volé ; déserter dans ces conditions serait plus qu’une lâcheté, ce serait un crime vis à vis de mes enfants.

Je puis avoir certains moments d’abattement ; mais toujours l’âme surnage forte et vaillante.

Que notre cri de ralliement soit toujours : Tout pour l’honneur, tout pour faire éclater mon innocence.

D’ailleurs je suis tranquille à ce sujet ; tel j’eusse été, tel Mathieu est.

Ma confiance en lui est illimitée.

Encore une fois, merci d’être venues consoler une pauvre victime.

Je souhaite que ce plaisir me soit encore donné prochainement.

Je vous embrasse ainsi que Mathieu.

Votre dévoué

Alfred”

PROVENANCE : Madame Henri Bernheim (née Lucie Valabrègue, nièce d’Alfred Dreyfus par sa mère, Henriette Dreyfus, sœur aînée du capitaine Dreyfus) -- Hôtel Drouot, juin 2020, (provenance non assignée, catalogue polycopié non diffusé)

CENSUS : les lettres autographes signées d’Alfred Dreyfus envoyées depuis ses différentes prisons sont d’une insigne rareté. Aucun des répertoires informatisés de ventes aux enchères n’en fournit d’occurrence à l’exception de celle écrite de l’île de Ré et adressée au ministre de l’Intérieur le 26 janvier 1895 (Sotheby’s Paris, 29 mai 2013, lot 34, €457.500 préemptée par la BnF). Cette lettre avait quitté les archives de la famille Dreyfus pour parvenir à la Librairie Charavay.

L’intégralité de la correspondance privée d’Alfred Dreyfus n’est pas encore publiée. Mais la famille et ses différents héritiers ont toujours eu soin de ne pas les mettre sur le marché et de privilégier les institutions patrimoniales françaises. La famille Dreyfus avait eu l’intelligence de solliciter en 1940 l’aide de Julien Cain, célèbre administrateur de la BnF, résistant et déporté par les Allemands, pour protéger ces précieux documents dans les immenses collections de la Bibliothèque. Ces archives furent restituées à la famille qui fit un don considérable en 1972. Parmi ce don, se trouve la copie de notre lettre sans doute faite par Suzanne Dreyfus.

Ces lettres sont aujourd’hui dans leur quasi-totalité conservées par le Département des manuscrits de la BnF, par le Musée d’art et d’histoire du Judaïsme, le Musée de Bretagne à Rennes et les Archives nationales d’outre-mer à d’Aix-en-Provence. En ce qui concerne l’échange épistolaire d’Alfred et de Lucie, Vincent Duclert a identifié récemment un corpus de 463 lettres. Et pour autant que nous avons pu les compter, 219 lettres furent adressées par Alfred à Lucie. De son coté, Lucie envoya 208 lettres à son époux, ses enfants ajoutant 36 lettres. Parmi ces manuscrits, seules deux lettres concernant la détention en Guyane (septembre 1898 et mai 1899) ne semblent pas appartenir aux collections publiques françaises. La publication de la correspondance complète d’Alfred Dreyfus et de sa famille modifiera sans doute ces chiffres provisoires. Il est en tout cas certain que les lettres écrites par Alfred Dreyfus depuis son enfermement sur le territoire français sont d’une immense rareté sur le marché

Le capitaine Dreyfus est interné à la prison militaire du Cherche-Midi le 15 octobre 1894 après son arrestation au ministère de la Guerre, suite au sinistre épisode de la “dictée” devant le commandant du Paty de Clam. Il y est mis au secret le plus absolu. Le commandant de la place, Ferdinand Forzinetti, comprend son innocence et tente de le protéger. L’instruction judiciaire est ouverte par le Gouverneur de Paris le 3 novembre 1894. Au même moment se déroule une immense campagne de presse orchestrée par le journal antisémite d’Édouard Drumont, La Libre parole. Le commandant d’Ormescheville interroge à nouveau le capitaine Dreyfus et remet son rapport le 3 décembre 1894. Il se révèlera vide et sans aucune preuve. L’État-major devra avoir recours au subterfuge du fameux “dossier secret” transmis aux juges par le commandant Henry durant le procès à huis clos pour condamner Dreyfus. Le 4 décembre 1894, le capitaine Dreyfus reçoit enfin l’autorisation d’écrire à sa femme et de prendre un avocat, ce sera Edgar Demange, choisi par la famille. Dreyfus n’avait jusqu’ici pas le droit d’écrire quoi que ce soit dans sa cellule. Cette première lettre marque le début de la correspondance : “on me refuse le droit de te voir” (Écris-moi souvent…, p. 70). Toutes les lettres, reçues ou expédiées, sont lues par le commissaire du gouvernement, le commandant Brisset. Alfred Dreyfus écrit alors à sa femme Lucie mais aussi à toute sa famille :

“Il écrit des lettres conjointes à ses “frères et sœurs”, il écrit alors parfois spécifiquement à Henriette [épouse de Joseph Valabrègue, mère de Lucie Bernheim] avec qui il entretient une relation privilégiée puisqu’elle l’a élevé en partie, il écrit souvent à Mathieu. Et chaque jour, et même plusieurs fois par jour dans les moments importants, il écrit à sa femme. Ses lettres, Lucie ou un autre membre de la famille les recopie pour les envoyer aux frères et sœurs restés hors de Paris (…) toute une famille, (…) deux familles - puisque les Hadamard furent aussi présents que les Dreyfus - firent corps avec l’un des leurs et le portèrent jusqu’à sa réhabilitation” (V. Duclert, Alfred Dreyfus…, p. 143).

Les événements s’enchaînent. Dans la bataille d’experts du procès à huis clos, certaines lettres de Dreyfus à sa femme saisies par Brisset seront même utilisées à charge pour tenter de confondre Dreyfus, en vain bien sûr, avec l’auteur des pièces.

La condamnation est proclamée le 22 décembre 1894. Durant la nuit qui suit, Dreyfus songe au suicide. Le commandant Forzinetti, et après lui l’avocat Edgar Demange l’en dissuadent. Puis, Alfred Dreyfus écrit à sa femme, au lendemain de sa condamnation, le 23 décembre : “j’essaierai donc de vivre pour toi, mais j’ai besoin de ton aide” (op. cit., p. 80). Ce même jour, Dreyfus demande à sa femme de solliciter la permission de le voir. Le 24, il trouvera pour Lucie cette superbe formule : “c’est ta pensée qui arrête mon bras” (op. cit., p. 83). Lucie lui répond : “mon cher adoré, il faut, il faut absolument que nous nous retrouvions ensemble, que nous vivions l’un pour l’autre, car nous ne pouvons plus exister l’un sans l’autre” (24 décembre, op. cit., p. 82). Puis, le mardi 25 décembre 1894, le pacte épistolaire de vie et de courage est signé entre les époux séparés par la prison, et Lucie écrit à son mari : “Vis pour moi, mon chéri, je t’en conjure, rassemble tes forces, lutte, luttons ensemble jusqu’à la découverte du coupable” (op. cit., p. 85). Le couple, de martyrs, deviendra héros de la lutte pour la vérité et la justice.

Le 2 janvier, Lucie est autorisée à rencontrer Alfred à la prison du Cherche-Midi. L’entrevue se déroule à distance, dans le parloir, derrière des grillages. Alfred lui écrit aussitôt : “cette entrevue m’a violemment secoué” (op. cit., p. 109). Ce registre de la violence éprouvée par le prisonnier devant le corps réel des êtres aimés se retrouve point pour point dans notre lettre du 17 janvier : “Je vous ai montré tout à l’heure une émotion très vive, presque violente. Merci beaucoup d’être venues me voir. Mais chaque fois que je vois ceux que j’aime, j’ai une violente crispation de tout mon être qui se révolte contre l’infamie.” Lucie écrit aussitôt à sa belle-sœur Henriette Valabrègue une lettre qui circule parmi la famille : “c’est un véritable héros ; malgré toutes mes souffrances, j’ai un orgueil, je suis fière d’avoir un mari tel que lui” (V. Duclert, Alfred Dreyfus, p. 177). Le lendemain 3 janvier, le bon commandant Forzinetti adoucit les conditions de la nouvelle entrevue. Elle se déroule cette fois dans le bureau du commandant. Les époux peuvent s’embrasser. Dreyfus fait la promesse à sa femme de vivre et de surmonter la dégradation, si tragique pour un officier. Il dira au procès de Rennes : “si j’étais innocent pour elle et pour mes enfants, je devais aller au supplice la tête haute ! Si je suis ici, c’est à madame Dreyfus que je le dois, mon colonel” (ibid., p. 178)

Dans les jours qui précèdent sa dégradation, Alfred Dreyfus écrit à plusieurs membres de sa famille. D’abord à Henriette, mère de Lucie Bernheim : “je suis terrassé par la douleur (…) tôt ou tard vous finirez par trouver le coupable” (cité par V. Duclert, op. cit., p. 180, qui ne connaît des lettres à Henriette que les copies dactylographiées conservées par un descendant). Surtout Alfred écrit à son frère Mathieu Dreyfus : “Si mon âme a sombré un instant sous le coup épouvantable qui m’était porté, par contre je n’ai jamais baissé la tête, j’ai toujours regardé le monde en face. Préparez le terrain, prenez vos informations, construisez lentement mais sûrement et avec une sombre énergie” (ibid.)

Le 5 janvier 1895, le capitaine Alfred Dreyfus est dégradé dans la cour de l’École militaire devant une foule de 20.000 personnes. Au-delà de l’épreuve elle-même, Dreyfus courageux ne cessa de crier son innocence. Il dut en même temps se rendre compte des ravages créés dans l’opinion par le climat antisémite qui s’était déchaîné durant sa détention à la prison du Cherche-Midi. Dreyfus, plusieurs fois d’ailleurs dans ses lettres, pardonna à la foule égarée, ici comme bientôt dans quelques jours à La Rochelle. Les cris de “À mort !” fusèrent. Maurice Barrès titra sa chronique “La Parade de Judas”. Léon Daudet parla du “nez ethnique” d’Alfred Dreyfus. Dès le 1er novembre 1895, La Libre parole avait en effet annoncé “l’arrestation de l’officier juif A. Dreyfus”. Un concert de fake-news antisémites s’en était suivi dans la quasi-totalité de la presse. Le journalisme n’avait alors qu’une faible déontologie. Sa dépendance au colportage de rumeurs infondées trahissait un souci constant du gros tirage.

Depuis sa dégradation, Alfred Dreyfus, en tant que prisonnier, n’est plus militaire. Il ne dépend plus maintenant de l’armée mais de l’administration pénitentiaire. Dreyfus arrive à la prison de la Santé le 5 janvier à midi. Il y sera détenu de ce jour à celui de notre lettre, le 17 janvier 1894. Sous la direction de l’administrateur Gustave Durlin, Alfred Dreyfus put voir sa femme deux fois par semaine dans le bureau du directeur, plus agréable que le parloir froid du Cherche-Midi. L’échange épistolaire n’a pas cessé. Sans doute même a-t-il encore plus de vigueur. La colonne imprimée dans la marge de gauche de notre lettre, à la rigueur si bureaucratique, montre dans sa quatrième ligne que Dreyfus ne s’est pas vu fixé de nombre de lettres maximal par mois.

Lucie Dreyfus rend visite à son mari le vendredi 11 janvier et le lundi 14 janvier 1894. Puis elle tombe malade. Sa prochaine visite est prévue pour le vendredi 18 janvier. Le jeudi 17 janvier, ce sont sa belle-sœur Suzanne et sa nièce Lucie Bernheim qui la remplacent. Depuis le 2 janvier, mari et femme se sont donc vus quatre fois.

“Après cette rencontre, Lucie, épuisée et de santé fragile, tomba malade. Mais elle espérait être remise pour la prochaine entrevue prévue le vendredi suivant. Ce fut un espoir vain. En revanche, le jeudi 17 janvier, Alfred reçut la visite de sa belle-sœur Suzanne, la femme de Mathieu, et de sa jeune nièce qu’il adorait, Lucie Valabrègue, épouse Bernheim, elle qui portait le même prénom que sa femme. Elle était venue exprès de Bâle. Alfred fut bouleversé de les revoir” (V. Duclert, Alfred Dreyfus.… , p. 229)

La destinataire de l’envoi du livre est en effet Lucie Valabrègue (1870-1939), fille de Henriette Dreyfus (1848-1932), sœur aînée d’Alfred qui épouse Joseph Valabrègue (1839-1903) en 1889, d’une ancienne famille d’origine juive du Comtat Venaissin. Lucie Valabrègue, épouse de Henri Bernheim, est la seconde destinataire de la lettre d’Alfred Dreyfus. Elle a réuni la lettre au volume dédicacé pour faire de son exemplaire de Cinq années de ma vie une sorte de temple. La première destinataire est Suzanne, l’épouse du frère si aimé d’Alfred, Mathieu Dreyfus, l’une des âmes du combat dreyfusard et dont il est deux fois question dans la lettre (“tel j’eusse été, tel Mathieu est” ; “Je vous embrasse ainsi que Mathieu”). Suzanne Schwob d’Héricourt (1869-1964) a épousé Mathieu Dreyfus en 1889. Elle est issue d’une puissante famille d’industriels du textile qui entra dans la finance au XXe siècle. Suzanne Dreyfus et Lucie Bernheim sont toutes deux de la même génération, nées avec l’avènement de la IIIe République, comme Lucie Dreyfus, valeureuse femme d’Alfred, née elle aussi en 1869, et dont l’historiographie récente de l’Affaire a su éclairer le rôle d’un jour nouveau. Ces trois femmes, toutes trois du même âge (du même jeune âge puisqu’elles ont à peu près vingt-cinq ans en 1894), ont été au premier plan de l’affaire Dreyfus non seulement par leur soutien moral au prisonnier grâce aux lettres tendres et courageuses de Lucie, mais aussi par leur participation au combat pour la vérité que mena la famille Dreyfus dans son ensemble.

Vincent Duclert cite le long passage de notre lettre commençant par “je vous ai montré tout à l’heure une émotion très vive”. Car le texte de notre lettre est connu par une copie de l’autographe faite dans le cercle étroit de la famille Dreyfus et de ses proches. Cette copie est conservée à la BnF (Nafr. 17387, f° 127, “cette lettre n’est pas de l’écriture d’Alfred Dreyfus, elle a probablement été recopiée par Suzanne, la femme de Mathieu, pour le reste de la famille”, p. 1084, note 113). Ici est donc redécouvert l’original perdu d’un manuscrit connu par une copie.

Quelques jours après cette visite, le 20 janvier, Lucie Bernheim, pleine de douleur et de compassion, écrit à son frère Paul Valabrègue :

“j’ai vu oncle Alfred, mon chéri. Bien courte a été la visite mais bien cruelle (…) tout son être respire une souffrance si atroce (…) il est toujours plein de courage, décidé à vivre, il ne veut pas mourir déshonoré. Pauvre cher oncle Fred, j’aurais voulu le prendre dans mes bras, endormir sa souffrance et je n’osais lui prendre la main ! Ces entrevues ont lieu dans le cabinet du directeur en sa présence. Tu comprendras combien dans ces moments pareils, il est pénible d’être surveillés par un étranger plus qu’indifférent. Je voudrais le revoir encore, notre pauvre cher ami, mais hélas comment faire ? Il est à l’île de Ré, loin déjà de nous tous qui l’aimons”

Durant l’enfermement du 18 janvier au 21 février dans le bagne de l’île de Ré, les conditions de détention seront bien plus pénibles. Le régime de la correspondance est transformé. Alfred Dreyfus ne peut plus écrire que deux fois par semaine à sa femme et plus au reste de sa famille. L’usage du papier, de l’encre et du crayon lui est retiré. Lucie peut le voir deux fois par semaine. La première visite a lieu le 13 février. Il y en aura une autre le lendemain, dans des conditions tout aussi pénibles. Épuisée, Lucie repart pour Paris. Elle revient les 20 et 21 février pour deux entrevues. De retour dans sa cellule, le 21, Alfred Dreyfus apprend qu’il part immédiatement pour une destination qui ne lui est pas donnée. Au final, sa femme Lucie put voir huit fois son mari. La visite de Suzanne Dreyfus et Lucie Bernheim s’intercale comme un maillon entre la quatrième et cinquième entrevue. De même, la lettre qu’Alfred Dreyfus leur adresse prend place dans le contexte sémantique de la grande correspondance du prisonnier.

À l’île du Diable, le prisonnier sera encore plus étroitement surveillé. Toute autre correspondance autre qu’à sa femme lui est interdite. Les retards du courrier sont multiples, interminables et torturants. Geôliers et militaires sont persuadés que Dreyfus code ses lettres. À partir de septembre 1896, les conditions de détention se resserrent. Dreyfus est mis au fer après la fausse nouvelle de son évasion. Le courrier n’arrive plus que par à-coups et très en retard. Le pire est à venir. Dès mars 1897 ce ne seront plus, pour la plupart, que des copies des originaux autographes qui parviennent à Lucie et Alfred Dreyfus. Le ministère des Colonies tenu par André Lebon entend bien pousser lentement Dreyfus vers la mort puisque seules les lettres le maintiennent en vie.

L’histoire de cette grande correspondance, bridée et empêchée, suit donc pas à pas celle des développements de l’Affaire. Alfred Dreyfus n’est en rien au courant de l’évolution de l’Affaire proprement dite. Chaque mention du monde extérieur est empêchée et ce depuis les premiers jours de l’enfermement. Ce souci bureaucratique du vide créé autour des prisonniers se relève déjà dans les mentions imprimées de notre lettre : “Ils ne doivent parler que de leurs affaires de famille et de leurs intérêts privés”. Dès les premiers mois de la correspondance de Dreyfus avec les siens se dessine donc cet espace de liberté et d’objectivation qui lui permet d’espérer la restauration de son honneur, qui lui permet aussi d’aimer sa femme et les siens. Le papier et l’encre sont la seule humanité qui lui reste. Ainsi, pour les lettres du Cherche-Midi comme pour celle de la Santé, le rythme des visites et de la correspondance a son importance. Il se retrouve dans le contenu des lettres. Dans les lettres de prison, le drame intime d’Alfred Dreyfus et de sa famille se noue autour de pensées qui deviendront les ressorts de la grande histoire. On lit ces lettres toutes tressées de la même dialectique infernale de la souffrance et de violence, de l’absence et de la présence, de la misère et de l’héroïsme. Dans cette lettre comme dans les autres, on voit sous sa plume se constituer les idées qui vont guider sa vie enfermée : recouvrer son honneur, refuser le suicide et une mort qui plongerait son histoire dans l’oubli, se donner le courage de faire face.

Mais ce courage, il ne pourrait pas le trouver sans les femmes de sa famille et au premier plan bien sûr, sans Lucie. Ces femmes, Lucie Dreyfus, Suzanne Dreyfus, Lucie Bernheim sont les Antigone de la grande correspondance d’Alfred Dreyfus. La conscience de la tragédie donne une force absolue à leur amour et par conséquent une lucidité d’amour et d’action que la société ne leur concédait pas auparavant. De nombreux chercheurs, comme Florence Rochefort et Michelle Perrot, se sont récemment attachés à analyser ce rôle des femmes dans l’Affaire, d’où qu’elles viennent.

Ces lettres exercèrent aussi une force de conviction réelle sur les premiers défenseurs de Dreyfus comme plus tard sur le public. Ainsi Joseph Reinach convaincu de l’innocence du capitaine par la lecture des lettres, encouragea-t-il Lucie Dreyfus à accepter la publication d’une partie de la correspondance. Quelques-unes paraîtront peu de temps après J’accuse dans Le Siècle du 18 janvier 1898. Puis sous forme de livre, ce sera à proprement parler un “livre-événement” (V. Duclert) : les Lettres d’un innocent publié en 1898. Alfred Dreyfus se servira de ses lettres pour composer Cinq années d’exil. Puis, sa famille en publiera d’autres dans les années 1930. En 1898, Émile Zola les lut et écrivit ses phrases célèbres :

“Elles sont admirables, je ne connais pas de pages plus hautes, plus éloquentes. C’est le sublime dans la douleur, et, plus tard, elles resteront comme un monument inépuisable. Elles sont le sanglot même, toute la souffrance humaine. L’homme qui a écrit ces lettres ne peut pas être un coupable. Lisez-les, lisez-les un soir, avec les vôtres au foyer domestique. Vous serez baignés de larmes.”

BIBLIOGRAPHIE : 

Alfred et Lucie Dreyfus. Écrire c’est résister. Correspondance (1894-1899). Éd. établie par M.-N. Coche et V. Duclert. Paris, 2019 -- Alfred et Lucie Dreyfus. “Écris-moi souvent, écris-moi longuement… ” Correspondance de l’île du Diable. Éd. établie par V. Duclert. Paris, 2005 -- Vincent Duclert. Alfred Dreyfus. L’honneur d’un patriote. Paris, 2006 -- Jean-Denis Bredin. L’Affaire. Paris, 1993 -- [Drouin, Michel, Dict. sous la dir.]. L’Affaire Dreyfus. Paris, 2006