J'accuse...! Lettre au Président de la République
PRÉCIEUX EXEMPLAIRE EN SUPERBE ÉTAT : PLIÉ DEUX FOIS ET NON QUATRE, ET DONC SANS LES PLIS HABITUELS QUI CAUSENT DES DOMMAGES AU PAPIER PAR LES USURES QU’ILS PROVOQUENT.
EXEMPLAIRE D’ÉTIENNE FLANDIN, DÉPUTÉ DE L’YONNE, SANS DOUTE DISTRIBUÉ À L’ASSEMBLÉE NATIONALE ET NON ENVOYÉ.
“UN MOMENT DE LA CONSCIENCE HUMAINE” (ANATOLE FRANCE).
J’ACCUSE : LE TOURNANT DE L’AFFAIRE DREYFUS
ÉDITION ORIGINALE de la si fameuse lettre publiée dans L’Aurore. L’édition originale est reconnaissable au trait continu sous le prix “Cinq Centimes”
Livraison in-plano de deux feuillets (623 x 457mm) paginés 1-4. Le texte paraît en première page sur six colonnes et occupe deux colonnes de la seconde page. Deux très légers plis et non quatre
EN FEUILLES, sous une chemise de plastique. Le dernier feuillet a été contrecollé pour encadrement
PROVENANCE : Éric Flandin (1853-1922), éminent juriste, député de l’Yonne (1893-1898 et 1902-1906), puis sénateur de 1909 à sa mort et Résident général de France en Tunisie au lendemain de la Première Guerre mondiale. Ses papiers personnels sont conservés au Archives nationales (423AP). Par descendance familiale et acquis privément
Le célèbre article d’Émile Zola, J'accuse, fut écrit à la hâte dans les quelques jours qui précèdent le 13 janvier. Le titre fut trouvé au dernier moment par Georges Clemenceau. Mais la gestation de J’accuse fut précédée par divers événements et publications. Dès le début de janvier 1898, Zola avait depuis longtemps tout en tête.
Au départ éloigné de la cause de Dreyfus, il change d’avis dans les derniers mois de 1897. Le 6 novembre, il rencontre Bernard Lazare qui lui présente les dernières analyses détaillées du “bordereau”, faux en écriture évident. Le 13 novembre, il déjeune avec le vice-président du Sénat, Scheurer-Kestner, qui achève de le convaincre. Le 24 novembre paraît dans Le Figaro le premier article de Zola précisément intitulé “M. Scheurer-Kestner”. S’ensuivent deux autres articles, les 1er et 5 décembre : “Le Syndicat” et “Procès-verbal”. L’histoire de l’Affaire est maintenant exposée par Émile Zola, grande figure du Paris littéraire d’alors. Le Figaro subit des pressions et lâche Zola. Il se tourne alors vers son éditeur Fasquelle et publie Lettre à la jeunesse le 14 décembre et Lettre à la France le 7 janvier 1898.
Tout est désormais en place pour la grande synthèse du 13 janvier. Ce sera J’accuse publié par L’Aurore, journal de Clemenceau et d’Ernest Vaughan. Le 10 janvier a commencé le procès du sombre Esterhazy ; le huis-clos a été immédiatement réclamé. Le 11 janvier, le Conseil de guerre vote à l’unanimité l’acquittement d’Esterhazy. Le sentiment d’effondrement et d’abattement domine chez les dreyfusards.
Le jeudi 13 janvier 1898, Zola “accuse” et démonte point par point la procédure. Il met en cause les généraux, les experts en écriture, l’État-major et les conseils de guerre de 1894 et 1898. En tête de chaque paragraphe, la litanie des "J'accuse" scande le réquisitoire. Il accuse sans preuves puisqu’il les réclame à la justice en démolissant celles de la culpabilité jusqu’ici reconnues. Pour la première fois, le public dispose d’une véritable histoire de l’Affaire. Le but de l'écrivain est d'être poursuivi : "Qu'on ose donc me traduire en cour d'assises et que l'enquête ait lieu au grand jour ! J'attends." Zola sait qu’il tombe sous le coup de la loi sur la liberté de la presse de juillet 1881. Mais le succès est considérable. Le tirage de 300.000 exemplaires s'écoule ; 200.000 exemplaires se sont vendus dès les premières heures. L’agitation antisémite prend alors, en réaction, une ampleur inédite. Surtout en Algérie : Zola est brûlé en effigie, il y a deux morts et les magasins juifs sont pillés. “François Mauriac raconte que, petit garçon, il ne s’étonna pas que son pot de chambre fût appelé “Zola”” (cité par J.-D. Bredin, L’Affaire, p. 393). D’un autre côté, les pétitions dreyfusardes s’enchaînent dans les journaux, principalement dans L’Aurore. Elles réclament la révision du procès. Le 18 janvier, Jean-Baptiste Billot, ministre de la Guerre, déposera plainte pour diffamation. Zola sera condamné, incapable de prouver son accusation que le Conseil de guerre avait acquitté Esterhazy sur ordre. Il dut prendre le chemin de l'exil.
Désormais, l’espoir a changé de camp. Selon Charles Péguy, “le choc fut si extraordinaire que Paris faillit se retourner (...) Il y eut un sursaut (...) la bataille pouvait recommencer.” De France et de l'étranger parvinrent des milliers de lettres et de marques de soutien. Zola publia bientôt d’autres textes qui seront tous regroupés dans La Vérité en marche, publié en 1901. Le manuscrit autographe de J'accuse est conservé à la Bibliothèque nationale de France.
Étienne Flandin (1853-1922) fut surtout un éminent juriste. Élu député de l’Yonne en 1893, puis sénateur en 1909, il siégea avec l’Union républicaine, groupe des députés et sénateurs du centre créé par Léon Gambetta en 1871. Son influence essentielle fut surtout juridique avec la publication en 1897 de sa Réforme de l’instruction criminelle : avant cette fin du XIXe siècle, la phase d'instruction était entièrement secrète et à charge : l'inculpé était seul face au juge, sans accès à son dossier. Étienne Flandin devint rapporteur à la Chambre d’un texte qui allait devenir la loi Constans-Iselin-Flandin. Elle introduisait la présence obligatoire de l'avocat dès la première comparution devant le juge d'instruction et donnait le droit de consulter le dossier. C'était une révolution pour les droits de la défense en France, qui brisait le secret absolu de l'instruction inquisitoriale. Elle deviendra immédiatement l’un des piliers de la défense d’Alfred Dreyfus.
En tant que député, Flandin reçut cet exemplaire du J’accuse par distribution spéciale. Comme bon nombre de journaux, un tout premier tirage était chaque jour réservé à une distribution spéciale aux deux Chambres et aux différentes instances de l’État, d’où ici la conjugaison remarquable de l’édition originale - avec le trait continu sous “5 centimes” - et l’absence de plis. Cet exemplaire n’a donc jamais été envoyé, d’où sa remarquable condition de préservation.
En français dans le texte, 1990, n° 297 - M. Drouin, L’Affaire Dreyfus, p. 293-299 -- A. Pagès, Émile Zola, un intellectuel dans l’affaire Dreyfus, 1991 -- Dictionnaire d'Émile Zola, pp. 195-197
