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MITTERRAND, François

Lettre autographe deux fois signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

02 October 2022

L’ILLUSION DE L’AMOUR CONTRE LE VRAI AMOUR. L’AMOUR DES BRUTES CONTRE L’AMOUR DES PURS.

“L’AMOUR EXIGE L’ABANDON TOTAL DE SOI-MÊME”.

GUERRE EN FINLANDE : MITTERRAND CONTRE DALADIER

LETTRE AUTOGRAPHE SIGNÉE

6 pp. in-8 (198 x 135mm), encre noire

CONTENU : 

Le 15 mars 1940

Ma fiancée chérie, j’ai reçu hier soir ta lettre du 12. Tu ne me précises pas la date de ton départ pour Paris ; je suppose que ç’a été hier. Tu dois donc maintenant avoir regagné l’avenue d’Orléans. Jarnac n’est plus qu’un souvenir ! Je serai très content que tu me racontes tes impressions, tes occupations, les gens que tu as vus. Un jour nous y retournerons ensemble. Il y a de jolis coins que j’aimerai te montrer moi-même, des promenades, des excursions qu’il sera délicieux de faire tous les deux. Ce sera pour ma prochaine permission ! Il y a trois semaines, nous ébauchions des plans pour cette fameuse permission de nos fiançailles : la réalité n’a pas été, je crois, moins belle. Surtout ne plus jamais se quitter, ne se séparer que dans la mesure extrême de la nécessité. Cela sera le seul programme de toute notre vie.

Tu ne trouves pas que cela procure une impression assez curieuse, amusante, de se trouver tout d’un coup dans la catégorie des gens “casés”. Et c’est un événement tellement grave : un seul être au monde désormais possède toutes vos chances de bonheur. Cet être on l’a attendu, espéré, façonné même d’après mille rêves. On regardait autour de soi, et chaque fois, même après l’illusion qu’enfin il était là, on s’apercevait qu’il fallait encore attendre, qu’il n’était pas venu. On finissait par penser qu’il ne viendrait peut-être jamais. On désespérait parfois. On était même dans son dépit, prêt à confondre, à mêler l’amour avec ses contrefaçons, comme pour s’acharner à retrouver l’image perdue. C’était dangereux, car à ce jeu, on finit toujours par ne plus connaître que le plaisir de la contrefaçon. On finit par oublier la première vision. Alors vient le miracle (ou ne vient pas). Tout disparaît. La vérité est aveuglante. On souffre atrocement de toutes les trahisons qu’on a pu faire envers l’amour. Quelle folie ! Pourquoi n’avoir pas attendu, on savait bien au fond de soi-même qu’il était nécessaire d’attendre. Mais l’amour est infiniment bon ; dans l’absolu qu’il réclame subsiste une sorte de pureté intangible ; l’amour est infiniment puissant. Et il est fait pour la joie, pour la paix. Tout resplendit de nouveau. Et la vie vaut la peine d’être entreprise.

Cela, chérie, je crois que c’est l’histoire la plus essentielle de l’homme. Tu comprends : si l’amour suscite tant de dérision, tant de blasphèmes, tant d’histoires basses, grossières, “pour faire rire”, c’est qu’on lui a enlevé une dignité, une beauté, une pureté indispensables. On parle bien souvent de l’amour sans savoir qui il est. Pour ceux qui aiment, elle paraît ridicule, grotesque, bête, cette certitude qu’ont la plupart des gens de connaître l’amour parce qu’ils le jouent en comédie (cette horrible définition “ils le font”). Même dans ce qu’ils croient leur domaine, ils se trompent. Ils n’aiment que le plaisir et leur plaisir n’existe pas, même sur le plan le plus physique, à côté de celui qu’éprouvent ceux qui “s’aiment d’amour”.

Remarque que je n’éprouve aucune haine à leur égard : n’avons-nous pas nous-mêmes été des leurs ? (Quel privilège nous a valu ce bonheur merveilleux qui est le nôtre, maintenant ?) Mais tu vois alors l’extraordinaire valeur de cet être sur lequel tout repose ! Avant lui, on a pu se laisser aller au découragement. On a pu oublier le vrai sens de la vie. Après lui, si le destin retire le bonheur entrevu, qui nous retiendra sur le chemin du dégoût, du désespoir ? Mais il est là : et tout est sauvé, tout est splendide, incomparable. C’est le bonheur.

Mon amour chéri, tu es pour moi cet être. La femme que j’aime plus que tout au monde, et je voudrais être pour toi celui qui apporte toute la joie du monde. Tu me l’écrivais hier : “à nous deux, quelle somme d’amour nous représentons !”. Cette somme, ma bien-aimée, nous la maintiendrons telle, infiniment lourde et belle à porter. Ô ! Comme il nous faudra toujours être dignes des merveilles qui nous attendent. Et c’est une dignité délicieuse qui repose sur le don parfait, total de soi. L’amour exige l’abandon très doux de soi-même. Ma chérie, ne crois-tu pas que nous obéirons à cette exigence le plus facilement du monde ? Je ne désire qu’une seule chose : être à toi, te posséder, vivre de toi. Je t’adore.

Décidément, je vois que je te parlerais interminablement d’Amour, si le temps ne s’évertuait à écourter mon discours ! Ma petite pêche, j’espère que cela ne t’ennuie pas trop d’être l’objet de tant de dissertations. D’ailleurs, pour me faire pardonner, pour résumer tout mon désir d’amour, je connais un moyen : je t’aime, chérie chérie. Et je t’embrasse comme tu le désires. Et je te prends contre moi comme si c’était si bon, si délicieux. Mon amour, je te donne toutes mes plus douces caresses.

L’ennui de tout cela c’est que 300 kms nous séparent. Mais notre amour franchit les distances plus vite que la Poste. Mon Zou très chéri, je suis sûr qu’au moment où j’écris : je t’adore (et je te le dis à voix basse), tu l’entends et me réponds doucement. Et puis, ce n’est pas éternel malgré les apparences, une séparation.

Je ne t’ai pas parlé de mon emploi du temps depuis hier. Une tempête s’est abattue sur la région. À 19 heures, on est venu me chercher car des arbres tombaient dans “mon” dépôt de munitions, menaçant de tout détruire, et d’abattre la cabane où vivent mes sept hommes. J’y suis allé. C’était un spectacle grandiose et effrayant. 12 grands arbres (des trembles d’au moins 60 cm à la base, avec au moins 2 mètres cubes de terre dans les racines) sont tombés avec des craquements brutaux. Les hommes n’étaient pas très rassurés. Enfin, il n’y a pas eu de mal hors des dégâts matériels. Je suis revenu au village vers 21 heures, la neige tombait par bourrasque et giflait le visage. Mais ce n’était pas désagréable. Ce matin, j’y suis retourné et ai disposé de 15 hommes qui commencent les travaux de déblayage.

Les nouvelles de Finlande nous parviennent. C’est plutôt lamentable. On manque vraiment en France de présence d’esprit. Toujours le juste milieu. Il faut savoir choisir. Ou abandonner la Finlande et s’entendre avec la Russie, ou la soutenir coûte que coûte. Ainsi, le jeu continue. Qui peut croire en nous ? Ni audace, ni diplomatie. Daladier est pourtant professeur d’histoire. Veut-il la faire ? Qu’il change de méthode.

Ma Mariezou bien aimée, j’attends maintenant le courrier de ce soir et ta lettre quotidienne si chère. Tu m’écris “ne sois pas triste”. Aide-moi chérie à chasser toutes les pensées qui peuvent me rendre triste. J’ai tant besoin de toi.

Raconte-moi de temps en temps ce que tu fais : cela m’intéresse car je puis reconstituer mieux ta vie extérieure. N’oublie pas de me dire parfois comment tu es habillée au moment où tu m’écris et comment tu penses être habillée au moment où je reçois tes lignes (de Jarnac, tes lettres mises avant 19 heures me parvenaient normalement le surlendemain à 16 heures - de Valmondois, une lettre qui partait à 8h20 (le matin) me parvenait le surlendemain également de Paris, je crois que tu peux compter également 48 heures. Je vérifierai).

Chérie, embrasse-moi. J’aime te sentir : tu sais bien que tu sens bon, que tu es douce, enivrante avec un seul “n”. Je t’aime, et vraiment j’ai un désir fou de toi. Ai-je tort ? Alors, gronde-moi mon amour.

François

Mon chou chéri : rien de toi ce soir. Je suis très triste. Une lettre de Colette du 13 me dit que tu pars demain pour Paris avec Jacques. Pourvu que tu penses à m’écrire. Deux jours sans rien, j’en aurais trop de peine. Je t’embrasse et je t’aime.
F.