-10% pour tout achat sur le site
800 - 1200 €
Acheter
Estimation d'un livre ou d'un manuscrit
MITTERRAND, François

Lettre autographe deux fois signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

06 October 2022

“JE SAIS QUE JE PUIS FORCER LA CHANCE ET GAGNER LES PREMIÈRES PLACES, DÉPASSER LA PLUPART DES HOMMES”.

FRANÇOIS MITTERRAND ENVISAGE L’ÉVENTUALITÉ DE SA PROPRE MORT

LETTRE AUTOGRAPHE SIGNÉE

8 pp. in-8 (179 x 139mm), encre noire

CONTENU : 

Le 24 mars 1940

Ma petite fille adorée, j’aimerais voir aujourd’hui, par cette belle matinée tranquille de Pâques, ton beau visage, ton corps si doux, j’aimerais voir dans tes yeux le bonheur de vivre. Chaque jour davantage je souffre de notre séparation, et chaque jour je sens nos liens me serrer plus encore que la veille jusqu’à me meurtrir. Ne nous unissent-ils pas parfaitement ? Pourquoi faut-il alors que nous vivions ces longs jours loin l’un de l’autre ? Pourquoi nous enlève-t-on ces merveilleuses heures qui pourraient nous appartenir, si les hommes n’étaient pas si bêtes ? Chérie chérie, je t’aime à la folie, passionnément. Je ne sais plus quel mot trouver pour te dire que tu es toute ma vie, tout mon bonheur, tout mon amour. Si j’ai cru aimer avant toi, je sais bien maintenant que c’était faux. Je n’aimais que moi et mon plaisir et mon désir. Je n’aimais que moi, et l’amour. Mais toi, je t’aime plus que moi, plus que l’amour, plus que tout. Mon amour chéri, je voudrais que tu sentes en cet instant la douceur de mes caresses, la présence de ma tendresse infinie.

Ta lettre d’hier était triste. Seulement parce que tu étais loin de moi ? Je pense souvent qu’il doit t’être difficile de vivre complètement enveloppée de mon amour. Tu es si ravissante, comment pourrait-on s’empêcher de te désirer ? Et de te le dire. Alors, parfois, je tremble, non pas par manque de confiance en toi, mais par instinct. Mais aussitôt mon cœur, bien avant ma raison, se pénètre de toi, de ton merveilleux amour de femme, de cette certitude que tu lui as donnée, et il sait qu’un jour viendra où tu seras mienne, où tu m’appartiendras. Et ce sera la beauté de toute notre vie. Mon amour, je t’aime. Je n’ai envie que de te parler de mon amour. J’ai une telle foi en toi. Je crée (et c’est ma joie de ces jours pénibles) notre vie future. Jj’en compose les détails ; tout se modèle sur toi. Tu es la reine, la déesse de mon présent, de mon avenir. Je ne conçois ma situation, mon ambition qu’en raison de toi. Autrefois, j’imaginais ma vie comme un long travail, une préoccupation perpétuelle de satisfaire mon orgueil. Désormais, tu es le centre. Si je veux être grand, c’est pour toi. Tu seras toujours avant moi tellement je t’aime, tellement je veux que tu sois ma compagne, aussi bien dans l’esprit de ceux qui ne nous connaîtront pas que dans le cœur de nos amis. Ma Marie Zou à moi, mon tout petit Zou, n’est-ce pas que nous sommes forts et beaux ensemble ? N’est-ce pas que notre union sera merveilleuse ? De toi, j’attends toutes les révélations de l’amour, les plus élevées, les plus immatérielles, et celles aussi que donne l’entente parfaite des désirs, ce plaisir éblouissant du don total de soi quand il est pétri, animé par l’amour, par notre amour.

Oui, ma chérie, il faut que nous nous marions bien vite. Je te veux tellement. J’ai tellement besoin que tu sois ma femme adorée. Penses-tu à la douceur de ce possessif : ma femme, et moi, je serai ton mari. Nous nous appartiendrons et nous nous donnerons l’un à l’autre. Quelle merveille ! Mais attendre ! Attendre encore ! Mon Zou délicieux, ma peau douce aimée, comment pourrons-nous attendre davantage ?

Chérie, je suis émerveillé par toi. Je suis ébloui par toi. Je ne suis pas humble. Je sais que je puis t’apporter beaucoup, que je puis forcer la chance et gagner les premières places, dépasser la plupart des hommes. Mais devant toi, je le suis infiniment. Je t’adore. Je me mets à tes pieds. Je suis à toi. Je suis enfant devant toi, quand tu prends ma tête sur ton épaule. Tu es belle, belle, belle. Tu es ma fiancée ravissante, adorable que j’adore. Tu es tout.

Ma bien-aimée, je t’aime. Quel ennui de me trouver là, devant ce papier que tu ne liras que dans deux jours, quel ennui de n’être pas près de toi, debout, ou mieux encore, étendu tout contre toi, avec le seul paysage de ta beauté, de ta douceur, de ton attrait. Je t’aime, vois-tu, et je ne sais pas comment te le prouver. Comprends-tu tout ce que contient cette lettre ? Comprends-tu que je t’aime, ma fiancée ? C’est si merveilleux de penser que celle que j’aime, que le seul être que j’aime au monde sera ma femme, mon bien, ma petite pêche. Quel privilège, quelle raison de croire en la vie !

Chérie, dis-moi que tu m’aimes. Cette séparation me rendra fou. Je pense à chaque instant que si tu étais ma femme, tu serais peut-être là, on se débrouillerait bien pour te trouver un laisser-passer, et tu resterais avec moi quinze jours, trois semaines. Le jour, je suis actuellement assez libre. De toutes façons, le soir quand je rentrerais, je te trouverais dans notre chambre. Nous dînerions, et puis nous aurions la nuit à nous. Comme ce serait bon d’avoir de longues heures faites uniquement pour s’aimer. Aussi, ce serait tellement plus facile de se voir au moins tous les mois ! Tu vas me dire, Zou chéri, que c’est précisément ce que tu veux et que je suis le seul (de nous deux !) à avoir élevé des objections. Mais je me rends compte que je ne peux pas me passer de toi, que tu m’es nécessaire, d’une nécessité absolue, intellectuelle, physique. Tu es en moi, identifiée à tous mes désirs, à toutes mes volontés.

Mon Buju chéri, tu vois que je te dis mon amour sans périphrases ! Mais je t’aime tant. Si j’ai pensé que notre mariage pouvait être dangereux pour toi (et c’était la seule raison de mon opposition), c’était à cause de l’enfant que nous pouvions avoir. Il est évident que je ne peux te laisser courir le risque de te trouver seule, avec cette charge, cette responsabilité. Tu es assez grande. Tu sais, mon amour, que ce n’est pas inévitable. Chérie, pourquoi n’est-ce pas la paix, pourquoi ne pouvons-nous vivre avec le bonheur qui nous est offert, qui peut être le nôtre (ou pourrait) sans tarder ? Pourquoi ces questions se posent-elles alors qu’il pourrait être si facile de s’aimer, et de ne penser qu’à s’aimer merveilleusement ?

Je reçois à l’instant ta lettre postée le 22 à 15h30. Chérie, que vas-tu dire en lisant cette lettre, toi qui me traites d’un peu fou parce que je te dis ce que je pense et ce qui est vrai ! Non, tu dois me dire que c’est exact, que tu es vraiment une merveilleuse petite déesse, que je serais fou si je n’étais qu’assez amoureux de toi. Ou alors, je serais fou de t’aimer pour toute la vie. Je suis un peu vexé. Cet après-midi, j’ai joué au football. J’ai lu une bonne partie des Enfants gâtés d’Hériat [prix Goncourt 1939]. Maintenant, un Sénégalais m’embête. On vient de lui donner une lettre et il s’installe sans vergogne en face de moi, au mess, en poussant des exclamations baroques “tiau, phtio, Paou” etc.

Je t’aime. Mais je suis fâché que tu me parles de folie alors que je voudrais que nous soyons précisément fous à lier tous les deux. Je ne t’embrasse que du bout des lèvres, et Dieu sait si c’est dur. Je t’adore.

Fr.

Zut pour l’”assez”. Je ne serai jamais trop amoureux de toi.
Ma petite fille, ne crois pas que cette lettre n’est qu’une lamentation. Elle exprime deux sentiments : ma tristesse de ne pouvoir vivre avec toi, et ma joie, mon bonheur de fond, de vivre avec la pensée de notre amour. Je t’aime, je t’aime, je t’aime. Aujourd’hui [ ?] la journée est belle. L’an prochain tu seras ma femme. Quel bonheur ! Chérie, je compte sur toi pour faire avancer notre projet. Tu en mesures la nécessité, la douceur. Je m’irrite contre le destin. Je ne m’incline que de mauvaise grâce. Je prie mal. Mais, chérie, toi qui peux tout, dis-moi qu’il faut attendre, que tu m’aimes, mais aussi que tu seras bientôt ma merveilleuse petite fille toute à moi.

François