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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

27 May 2022

“TOUTES MES LETTRES NE SONT QUE DES VARIANTES ET MODULATIONS SUR UN MÊME THÈME ! JE T’ADORE.”

“QUELLE GUERRE IDIOTE”.

“DANS LA LIMITE OÙ L’AMOUR EST UN CHOIX, JE T’AI CHOISIE”

LETTRE AUTOGRAPHE SIGNÉE

4 pp. in-8 (198 x 132mm), encre noire

CONTENU : 

Le 14 mars 1940

Mon amour chéri, j’ai passé toute cette matinée auprès de toi. Depuis deux jours, je suis chargé d’un dépôt de munitions : sept hommes habitent dans une baraque, en plein bois, et je vais leur rendre visite une ou deux fois par jour. Ce n’est pas un gros travail ! Et cela me vaut d’agréables promenades solitaires (extérieurement). Ce matin, le ciel était chargé de tempêtes, parcouru par un vent lourd des annonces de la pluie ; j’ai longtemps marché, la pensée lointaine. Et c’était bon d’être avec toi.

Le temps sans toi est si vide que je ne réalise plus la période écoulée entre Noël et ma dernière permission. J’ai l’impression que tu ne m’as pas quitté. Janvier ? La première moitié de février ? Oubliés, ces instants mornes : seule, tu restes, mon amour, seuls résistent à l’oubli les jours qui furent pleins de toi. Comme je t’aime. Si parfois j’éprouve une sorte d’effroi à la pensée, qui me visite malgré moi, de la cruauté du sort qui me refuse ta possession exclusive, je chasse vite cet ennemi de notre amour. Et la récompense vient : je sens comme la certitude presque physique que l’amour n’a pas existé avant moi, avant toi. Pour moi, tu es l’amour du Monde. Il faut que pour nous, notre amour soit tout l’amour, toute la tendresse. Que nous soyons seuls au monde. Chérie, chérie (ce nom m’amuse et me plaît ; je revois ton cher visage, et ton sourire), j’ai la sensation que tout naît avec nous.

Dans la limite où l’amour est un choix, je t’ai choisie, mon Zou aimé, avec la conscience que tout ce que j’attendais de l’amour, tu me le donnerais. Ne crois pas chérie à ma déception. Ne t’ai-je pas dit depuis deux ans que je t’aimais ? Il serait piètre, cet amour, s’il n’allait pas au-delà de l’orgueil, de la jalousie. Mon amour pour toi, tu le sais, est total, tout-puissant. Ce que je pense, maintenant que tu es ma fiancée ? Je t’adore.

Oui, je suis sûr que ta tendresse me donnera tous les bonheurs, tous les plaisirs. C’est si doux de t’aimer, ma peau douce chérie, ma délicieuse petite pêche. Mais moi, parce que je t’aime, je n’attends pas seulement de toi un don, très doux, mais incomplet. Pourquoi ai-je la certitude que jamais une femme n’aurait pu, ne pourrait me donner autant que toi ? De tout ce que j’ai vécu avec toi, je ne retire que de merveilleux souvenirs. Avec toi, l’amour sera une perpétuelle création. Ma toute petite fille bien-aimée, n’est-ce pas que nous chercherons ensemble la perfection qui sauve et magnifie toutes les tendresses ? Je veux connaître avec toi toute la folie de vivre.

Que fais-tu de tes journées à Paris ? Je t’imagine chez toi, dans cet appartement que maintenant je connais. Tu t’assoies sur le divan à côté de tes poupées, et tu me laisses la place que j’aime, à ta droite. Quand tu es dans ta chambre, pense que j’y suis venu ; que jamais je ne te quitte. J’aimerais que tu dormes dans mes bras. Je t’avoue, chérie, mon désir fou de te prendre bientôt. Quelle guerre idiote, mais que vite tu sois ma femme. Que sera le reste du monde lorsque tu m’appartiendras ?

Ne parle pas d’estime imméritée à ton égard. Cette estime va de pair avec mon amour. J’ai une confiance totale en toi, et pourtant je n’ignore pas que tu attires ceux qui te voient, car tu es belle ma chérie et délicieuse. Tu comprends, autrefois, tu as pu te tromper, mais maintenant, tu m’aimes. Et j’ai confiance dans notre amour. Nous ne devons rien faire qui gâche cet amour. Tu me l’écrivais, pendant les grandes vacances 38, “ce serait un crime”. Et pourtant beaucoup te voudront, te désireront, te demanderont de leur céder. Ma merveilleuse, jamais je ne douterai de toi. Je t’aime et mon amour dédaigne ce qu’on pourrait appeler de la naïveté, de l’imprudence ou de la présomption. Je crois en toi, parce que tu es toute ma vie, parce que je sais tout ce que tu vaux, parce que j’ai besoin de croire que notre amour est plus beau que tout, plus fort que tout. Et puis, j’éprouve une merveilleuse sensation quand je pense que c’est à moi que tu m’appartiens, que tu es ma fiancée.

Je t’assure mon amour que cette sensation-là n’est pas loin de l’orgueil. Ne crois pas, je ne veux pas que tu croies que pour t’aimer j’aie besoin de vaincre une révolte de mon amour propre, j’aie besoin d’oublier qui que ce soit, de me créer des chimères. Notre amour est infiniment plus haut que cela. Je t’aime et ne sais pas autre chose. En somme, toutes mes lettres ne sont que des variantes et modulations sur un même thème ! Je t’adore. Je veux espérer que cela ne t’ennuie pas trop…

Tu devrais lire un article d’André Rousseaux en première page du Figaro du 11 mars sur “Les Mariages de guerre”. Il ne doit pas être difficile de te procurer le numéro de ce jour. Ça t’intéresserait. As-tu parlé à papa de l’annonce de nos fiançailles ? Il faudrait voir pour les journaux et sans tarder. C’est un moyen très pratique. J’ai lu récemment Le Combat entre les ombres de Duhamel [1939]. Je t’en parlerai. Je t’enverrai un poème (rien que pour nous, ou un cercle restreint. Je fais ça parce que ça me plaît, et sans fignolage) : il ne te laissera pas je crois indifférente. Qu’as-tu fait du paquet de tes lettres, et des diverses notes que je t’ai laissées à Jarnac ?

Pense bien à moi Marie Zou chérie. Je t’adore et je m’ennuie de toi. J’ai besoin de ta pensée, de ton amour. Je t’embrasse. J’aime la douceur de tes lèvres, de ton cou, ma peau de pêche. J’embrasse aussi ta main qui porte ta bague de fiancée. Je t’aime, mon amour, plus que tout.

François