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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

27 May 2022

“TU ES VRAIMENT, CHÉRIE, UNE DÉESSE ABSORBANTE”.

JEU CALLIGRAPHIQUE DE FRANÇOIS MITTERRAND : CHACUNE DES QUATRE PAGES EST BARRÉE VERTICALEMENT D’UNE FORMULE AMOUREUSE.

PROPOS SUR JULES ROMAINS

LETTRE AUTOGRAPHE SIGNÉE

4 pp. in-8 (198 x 135mm), encre noire sur papier quadrillé

CONTENU : 

[Chaque phrase écrite VERTICALEMENT sur chaque page :] Je t’aime. Ma petite pêche chérie. Tu es la plus merveilleuse. Petite fiancée du monde

Mon amour, je reçois à l’instant ta lettre du 13 mise à Austerlitz. Je t’adore.

Le 16 mars 1940

Mon amour chéri, j’espère que ce soir le courrier sera plus généreux. Hier, j’avais quatre lettres. Ce qui est, malgré tout, rare… Mais rien de toi. Je préférerais infiniment une lettre de toi et rien d’autre ! J’étais vraiment très triste, chérie : tu ne peux croire à quel point tu m’es nécessaire. C’en est même inquiétant : dépendre ainsi d’un être, d’une femme ! Il est vrai que cette femme c’est toi, et que je t’adore… Et dans la mesure où c’est inquiétant, c’est merveilleux.

La nuit est souvent complice de mon amour pour toi. En effet, non contente de visiter ma pensée pendant le jour, tu la remplis à l’heure du rêve. Ainsi la nuit dernière, j’ai rêvé étrangement à toi. C’était le jour de notre mariage. Comme tu étais belle. Tous les détails vivaient, depuis la cérémonie jusqu’au soir où nous nous retrouvions seuls. Ce n’était pas, en somme, ce qu’on appelle un cauchemard !

Tu es vraiment, chérie, une déesse absorbante. Tu es liée à toutes les délices que j’ai ressenties, tu es la plus délicieuse, la plus ravissante petite fille. Avec toi, j’ai connu tous (ou à peu près) les enchantements qu’un homme peut désirer. Et ce qui nous reste à vivre de l’amour ne peut que nous réserver de plus grandes joies. Nous sommes assez mal tombés. Je ne réclame pas de notre époque la platitude et le calme (le désordre a du bon : on se sent vivre avec lui). Mais elle aurait pu nous offrir des luttes moins solitaires. Près de toi, mon amour, j’aimerais combattre, vivre intensément. Avec toi. Mais là, on exige de moi un effort complet alors que plus de la moitié de moi-même vit hors de moi. La guerre a ceci d’inhumain qu’elle demande un don qu’on ne peut accepter. Malgré tout, tu es la première. Le reste passe ensuite. Qu’on nous éprouve, oui, mais pas séparément. Ma vie est faite de toi, je ne puis la distribuer ailleurs.

Mon petit Zou, j’ai hâte de savoir ce que tu fais à Paris. Je m’ennuie de pouvoir te représenter exactement. Portes-tu parfois la jolie robe bleue de nos fiançailles ? (Cette robe sacrée, unie à tant de bonheur) ? Je t’imagine tantôt avec ton corsage rose, tantôt avec le corsage blanc qui va si bien avec ta jupe bleue claire, je te vois marcher. Je te sens presque appuyée contre moi, ta main dans la mienne. J’ai très souvent la sensation physique de ta présence (cette merveilleuse sensation qui me promet tant de douceurs). Tous vos instants de Paris et de Jarnac sont gravés en moi. Comme toi, je ne crois pas avoir connu de plaisir plus doux que celui que nous éprouvions, uniquement possédés par notre amour, dans notre chère chambre : tu étais tellement à moi, ma merveilleuse.

Ma douce chérie, ce que tu me dis de “nos heurts” me paraît très vrai. Nous ne sommes pas assez naïfs pour imaginer notre vie faite comme de la pâte d’amande ! Ou alors, nous serions bien invertébrés ! Mais précisément dans cette opposition rare, mais nécessaire de nos caractères, de nos volontés peut se mesurer la force de notre amour. Comme vite nous retrouvons la bonne note ! Comme tout se noie dans l’immensité de notre tendresse. Mon buju chéri, n’est-ce pas que c’est éblouissant de s’aimer ainsi ?

Je viens de terminer Mission à Rome tome XIII des Hommes de bonne volonté de Jules Romains. J’aime beaucoup les ouvrages de cet auteur. Ils portent la marque d’une intelligence raffinée, d’une précision de style et d’une mesure suprêmement élégantes. Avec ça, une poësie contenue, qui s’anime soudain devant certains spectacles (Paris, Rome). Peut-être vis-à-vis des hommes, cela manque-t-il d’émotion. On sent le scalpel, mais la sensibilité ne suffit pas pour recréer la vie. Que lis-tu ? Sors-tu quelque fois ? Qui vois-tu ? Raconte-moi tout cela.

Tu m’as habitué à beaucoup de simplicité. Tu m’as raconté, et notre amour, et ce qui fut hors de notre amour, avec tant de confiance que je crois nécessaire toute notre vie fondée sur ces bases. Ne pas avoir de secret l’un pour l’autre. Tout offrir de nos occupations, de nos travaux, de nos plaisirs, de nos propos l’un l’autre. Que notre vie soit la même, dirigée par les mêmes buts, commandée par les mêmes désirs.

Mon amour chéri, ma toute petite fille, je songe en souriant (au dedans de moi) à tes grands baisers de Grande personne. J’aime que tu m’embrasses ainsi, et puis que tu m’offres ensuite tes merveilleux baisers qui contiennent déjà tout ton être. Ma chérie, j’ai hâte de te retrouver tout contre moi. Je te promets toutes les caresses que tu aimes, qui me ravissent. Je t’adore et j’ai besoin de ton abandon, de ta tendresse. N’est-ce pas chérie que nous possédons des souvenirs communs plus doux, plus chers, plus délicieux que tout ? Mon amour, moi aussi, je te dis mal combien je t’aime, mais tu sais bien que je suis fou de toi.

François

Si tu veux lire un article idiot, achète le Paris-Soir du 16 mars. En dernière page, article sur les Marsouins.