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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

03 October 2022

ÉTONNANTE LETTRE.

“SI UN JOUR JE FAIS DE LA POLITIQUE, J’AURAI BESOIN INFINIMENT DE TA TENDRESSE… ”

“COMMENT PLUS TARD (…) POURRONS-NOUS SAUVER CES HOMMES QUI NE NOUS AIMENT PAS, QUI SE DÉFIENT DE NOUS ? (…) COMMENT POURRONS-NOUS VIVRE ET COMMANDER ?”

ÉVOCATION DE TOUVENT, LIEU MAGIQUE DE SON ENFANCE CHARENTAISE

LETTRE AUTOGRAPHE SIGNÉE

2 pp. in-8 (271 x 210 mm), encre noire, papier à en-tête du “Rex”

CONTENU : 

Le 17/3/40

Mon tout petit amour chéri, tu dois t’étonner de la suscription bizarre qui orne ce papier ! Je viens de terminer mon bloc et n’ai pas de remplaçant. Aussi ai-je dû recourir à l’un de mes camarades. Mon buju chéri, je pense qu’il y a quinze jours, c’étaient nos fiançailles ; quel souvenir merveilleux je garde de cette fête ! Comme je t’aimais, et comme je t’aime.

Ce matin, j’ai communié : les Rameaux évoquent pour moi tout un passé charmant, émouvant. Toute mon enfance a été illuminée par ces rameaux de palmiers et d’oliviers que le peuple jetait au passage du Christ. Je me souviens des messes dites dans une petite chapelle, lorsque nous habitions Touvent. Nous y allions, porteurs d’un gâteau d’anis triangulaire, dont un des angles était percé pour laisser passer la branche de buis que nous tenions avec ferveur. Comme les Rameaux sont toujours proches du printemps, les champs et les routes étaient pleins de bonne humeur. Nous revenions à la maison, l’âme légère et avec un appétit féroce.

Aujourd’hui, je t’ai offert tout ce passé. J’ai reçu comme autrefois le rameau de buis. Il signifiait l’alliance du passé et du présent, la réunion de ma vie autour d’un seul objet, d’un seul être : toi. Dans cette coutume qui me paraît parfois, dans ma vanité d’homme, enfantine, j’ai goûté un parfum d’humilité, de simplicité. On aurait tort de trop s’attacher aux symboles, au fastes du rite (et je m’en défie, pour mon compte), mais tout n’est pas faux dans ce culte extérieur. On y peut loger de la substance.

Ma petite fille bien-aimée, j’arrive mal à secouer ma peine de vivre loin de toi. Et pourtant, tu m’es d’un grand secours. Je suis parfois extrêmement découragé, déconcerté. Je croyais partir dans la vie avec peu d’illusions, donc protégé par une carapace de scepticisme. Et je m’aperçois que je souffre toujours aussi cruellement de la bêtise, de la méchanceté. Si un jour je fais de la politique, j’aurai besoin infiniment de ta tendresse, la seule véritable tendresse qui puisse assurer ma force. Les catastrophes extérieures (guerre, ruines, échecs) ne m’abattent guère. Mais un rien, un signe, une manifestation de l’hypocrisie, de l’envie, me révoltent et me font souffrir durement. Je me rends compte de cette faiblesse d’autant plus que je vis actuellement et perpétuellement en société. Tu serais étonnée de voir l’amoncellement de bassesses, de petitesses, qu’on trouve dans presque tous les hommes. Ici, j’ai un rôle très difficile. Je ne dis jamais un mot, hors du service, aux officiers : par orgueil ; je n’aime pas les attitudes humiliées. Avec les sous-officiers, je suis dans une situation fausse. Pour un peu, je sens que beaucoup me reprocheraient mon éducation, mon instruction. C’est au bord des lèvres et ça ne demande qu’une occasion pour sortir. Pourquoi ? Tout simplement parce que tout ce qui a l’apparence d’une réussite ou d’une élévation au-dessus de la moyenne est une injure pour beaucoup. Avec les soldats, je m’entends bien, en général. Mais je ne puis avoir avec eux que des relations nécessairement très hiérarchisées. Je souffre moins de ma solitude que de cette espèce d’hostilité que je sens. Et cette hostilité m’accable parce que je devine qu’elle ne s’adresse pas à moi en particulier, mais à moi représentant d’une caste. S’il ne s’agissait que de moi, je réagirais violemment et facilement : je saurais gagner la partie. Mais j’ai le sentiment que moi, intellectuel ou considéré comme tel, je suis condamné, épié, discuté, parce que je porte le poids d’une vieille haine fondée sur l’envie. Et cela m’écrase, me fait désespérer. Comment plus tard, lorsque le débat sera porté sur un plan plus général, pourrons-nous sauver ces hommes qui ne nous aiment pas, qui se défient de nous ? Cela nous prépare bien des tristesses. Comment pourrons-nous vivre et commander ? Sans doute la solution de la force qui impose ses lois est-elle tentante. Mais à quoi bon ? Chérie, si je n’avais pas ton merveilleux amour, je n’aurais pas de raison de croire à la beauté. Tu es tout. Si je ne te possédais pas, mon amour, je serais mûr pour toutes les révoltes. Ne me dis pas, chérie, que j’ai tort (que j’aurais tort). Tu sais bien que tout cela est vrai, ou tu le devines. Tu sais bien que tu peux tout : il suffit que tu me dises “je t’aime”.

Si je suis triste, mon petit Zou, ce n’est que pour toutes ces raisons extérieures. Elles n’atteignent pas la paix, le bonheur si profonds qui règnent en moi grâce à toi. Mais ne dois-tu pas prendre part à toutes les forces de ma vie ? Plus tard aussi tu vivras avec moi, complètement, parfaitement. Nous vivrons tout ensemble.

Ma chérie chérie, je termine cette lettre après avoir passé un bout de l’après-midi auprès d’un bon cognac et de player’s cut, avec ce camarade dont je t’ai parlé, ex directeur du Rex et de la Madeleine. Madagascar, Hollywood, Maurice, Bourbon, Prague, tout cela [ ?]. Le monde est éclairé d’aventures… Mais là le ciel est gris et la terre morne. Heureusement que tu existes, toi, ma merveilleuse que j’aime et que j’embrasse follement.

François