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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

27 May 2022

“NOUS AURONS LA GUERRE. LA VRAIE : BRUTALE, SANGUINAIRE”.

“NOUS DEVONS ÊTRE PRÊTS À FAIRE FACE À TOUTES LES SITUATIONS GRAVES”.

FRANÇOIS MITTERRAND ENVISAGE UNE TRANSFORMATION DE LA SITUATION INTERNATIONALE ET LA DÉROUTE DE LA FRANCE

LETTRE AUTOGRAPHE SIGNÉE

2 pp. in-8 (271 x 210 mm), encre noire, papier à en-tête du “Rex”

CONTENU : 

Le 18 mars 1940

Ma pêche chérie, hier soir j’ai reçu ta longue et si douce lettre du 14. Tu me dis ta solitude, et c’est vrai que c’est dur de vivre ainsi séparés alors que notre seule joie est de passer nos jours ensemble. Heureusement que nous avons la présence de notre amour. Pense, chérie, qu’au moment où tu sens la peine te gagner, moi je rêve à toi ; qu’à l’instant même où ton esprit revient vers nos souvenirs, vers nos caresses si merveilleuses, moi aussi je te retrouve là. Nous avons encore nos rendez-vous puisque nos cœurs se rejoignent aux mêmes endroits, aux mêmes heures de joie, de bonheur. N’est-ce pas une preuve splendide d’amour que cette sensation incessante, presque physique de notre présence ?

D’ailleurs, il ne m’est pas difficile de revivre notre bonheur. Je suis lié à toi par tant de choses, par une telle somme de ravissements. C’est un aveu très simple : tu es et seras ma femme d’une manière parfaite : c’est-à-dire celle qui donne toutes les joies, tous les plaisirs. Et celle-là seule ( !), c’est maintenant que nous pouvons comprendre ce qu’il y a d’irremplaçable, d’incomparable dans l’amour. Ce qui ne serait qu’un plaisir ordinaire et momentané, devient ce merveilleux don de soi qui nous attend, dont nous savons déjà les premières douceurs. Ce qui ferait des journées agréables, passées avec une femme qui plaît, mais comme toute autre femme pourrait plaire, devient un enivrement délicieux : celui que donne la présence de la femme qu’on aime au-delà de tout.

Mon amour, je viens de me promener : le soleil tape dur ; il fait même subitement trop chaud. J’ai reçu ta lettre du 15, à l’instant (postée le 16). Les photos ne sont pas dans l’ensemble très reluisantes. Toi tu es toujours ravissante. Mais je regrette d’avoir raté celles où tu te trouves sur le seuil de la maison et où tu salues avec sur la tête la casquette de Jacques. Moi je ne suis pas très séduisant ! Toutefois, cinq ou six sont assez bonnes. (J’aime celle qui nous représente presque en mouvement, moi légèrement derrière toi, dans le petit jardin). Si tu dois en envoyer, c’est celle-là que je préfère. À la rigueur, celle où nous sommes assis sur la “potiche”, toi de 3/4, moi de profil. Peut-être aussi celle où nous nous regardons, de profil. Celles où je suis de face me déplaisent quand ce ne serait que pour mon ceinturon, manifestement de travers ! Enfin, merci pour l’envoi. Il me ramène vers des jours bien heureux.

Oui, chérie, tu as raison de vouloir notre mariage. Il n’y a pas de doutes, l’amour ne peut se contenter de promesses ; l’amour total, absolu, vrai, qui est le nôtre, s’identifie avec le désir de notre union. Ce sera si merveilleux. Pourquoi te cacherais-je le désir fou que j’ai de toi ? Comment attendre de longs mois ! Ma délicieuse chérie, je t’aime tant.

Retiens bien ceci : je vois que nous sommes à un carrefour au point de vue international. Bientôt il y aura une tentative de paix. (Mussolini, Roosevelt, le Pape ?). Qui échouera vraisemblablement. Ce sera la dernière. Et nous aurons la guerre. La vraie : brutale, sanguinaire. Sitôt que les premiers bombardements auront commencé, je ne veux pas que tu restes à Paris. Tu iras soit à Valmondois, soit à Jarnac, où tu voudras, mais tu ne dois pas t’exposer au moindre danger. C’est assez de moi. Notre bonheur exige le maximum de précautions. Cette aggravation de l’état des choses peut éclater tout d’un coup, à bref délai (peut attendre un mois aussi : mais cela revient au même). Notre correspondance peut être coupée : affolement de l’arrière, troubles des transports, déplacements. Qu’il soit entendu que notre amour veille. Prie sans cesse.

Nous devons être prêts à faire face à toutes les situations graves. Notre point de ralliement sera : Jarnac (moins exposée). Cas de déroute, qui arrêterait notre conversation, risquerait de nous perdre l’un l’autre un temps assez long. Ne t’affole pas non plus si tu ne reçois rien de moi plusieurs jours de suite, et je t’en conjure, continue de m’écrire quotidiennement malgré tout. (Tout cela, mesures de précaution).

Au revoir chérie, à demain. Je t’adore. Je t’embrasse. J’aime tes baisers, tes caresses, ma petite pêche. Je pense à toi toute la journée, la nuit. Tu es belle. Et je te donne mes plus douces caresses.

François