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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

24 May 2022

L’UNE DES PLUS LONGUES LETTRES DE FRANÇOIS MITTERRAND À CATHERINE LANGEAIS.

“J’AI VOULU TE RACONTER TOUS LES RECOINS DE MON AMOUR, AUSSI BIEN CEUX QUE JE TAIS QUE CEUX QUE J’AI COUTUME DE TE DÉVOILER”

LES DEUX CRAINTES DE CATHERINE LANGEAIS : ÊTRE IDÉALISÉE OU ÊTRE “UNE FEMME CHOSE, UN OBJET DE LUXE”

LETTRE AUTOGRAPHE SIGNÉE

12 pp. in-12 (209 x 155 mm), encre noire

CONTENU : 

Le 25 mars 1940

Ma petite pêche chérie, tu veux donc que je t’écrive une lettre pas folle du tout ? Ou que je ne sois qu’assez amoureux de toi ? Comment ferai-je ? Je puis te dire :

“Mon Zou que j’aime bien, c’est un plaisir pour moi de continuer notre conversation. Je sais bien que jusque-là, j’ai vécu d’illusions. Aussi as-tu parfaitement raison de me dégriser. Tu es plutôt agréable à voir : c’est certain, il y a plus laide que toi. D’un autre côté, tes études fort satisfaisantes t’ont donné une culture, un goût de culture qui peut faire prévoir d’excellents résultats, qui assure tout au moins d’une ouverture d’esprit non négligeable. Je t’aime beaucoup, et beaucoup n’est pas de trop. Qu’est-ce que ça veut dire aimer, quand on n’ajoute pas “beaucoup” (ou “bien”) après ? Enfin, tout cela me conduit à constater que j’aurais pu, certes, faire beaucoup plus mal, et que je ne regrette pas le choix qui décide de toute ma vie. Comme tu m’y invites, je mets toute chose en place : une femme est une femme. Il faudrait être un poète, et même un poète inconscient pour confondre femme et divinité. Puisque nous sommes d’accord sur le point de nous garder des exagérations, des embellissements, des compliments inexacts, il n’y a pas de raison pour conserver un soupçon d’illusion. Nous nous marierons donc dès que possible. Avant tout, nous devons penser à la tapisserie de notre chambre, au nombre de couverts d’argent que nous pourrons réclamer de nos amis en guise de cadeau de mariage. Le jour venu, nous songerons aussi à la couleur des layettes de notre premier enfant : ce sera le premier agrément sensible qu’il nous donnera en récompense… ”.

Si je t’écrivais ceci, c’est que je n’aurais rien compris à toi. Et puis c’est trop insupportable. Non. Non. Chérie, mon Zou, je t’adore et je ne puis pas penser un seul mot d’un tel discours. Tu comprends : je t’aime et ce n’est pas de la folie, c’est de la vérité. Je suis obligé de te dire que tu es belle, parce que tu l’es et que j’aime ta beauté, que tu es délicieuse parce que tu l’es et que tout en toi est doux et ravissant. Si je te dis : “ma petite déesse”, cela signifie : ma petite femme entre toutes les femmes, ma douce petite fille chérie entre toutes les petites filles. Mon aimée, ma chérie, dois-je te le crier une fois encore : oui, je t’aime. Pas bien, pas beaucoup. Je t’aime et ces mots suffisent.

Et puis, je ne veux pas que tu m’admires : auprès de toi, je suis petit, humble. Je suis à toi, je ne veux pas être sur un piédestal. Je veux que tu puisses venir contre moi, que tes lèvres soient presque à la hauteur des miennes, que je puisse baisser tes yeux sans me baisser, que lorsque ton corps est tout offert au mien, je puisse le prendre simplement parce qu’il est fait exactement pour moi, pour connaître un bonheur, un plaisir extrêmes. Mes bras sont longs juste assez pour t’envelopper ou pour te caresser, ta bouche, ton cou, ton corps sont doux et ravissants exprès pour mon propre ravissement. Mon amour, n’as-tu pas compris, lorsque nous vivions les moments les plus enivrants de notre tendresse, lorsque tu m’appartenais comme nous l’avions voulu, et seulement comme tes volontés l’acceptaient, que nous étions parfaitement égaux ? Que notre plaisir était le même, notre amour le même ? N’as-tu pas senti en toi, je dirai même physiquement, que le jour où je pourrais, où nous voudrions vivre notre amour complètement, que le jour où je te posséderai enfin, nous serons infiniment égaux dans le bonheur et le don définitif de nous-mêmes ?

Je te parle brutalement ? Non, ma bien-aimée, je te parle au contraire tout doucement, et pendant que je dis ces paroles, je te couvre de caresses. Je ne suis pas fou le moins du monde, ni exalté, ou alors c’est devenu un état, ma nature exacte. Je t’avoue mon amour dans ce qu’il a d’immense, avec au contraire un calme absolu, une paix incomparable, une véhémence sûre d’elle et qui ne craint ni un geste ni un mot de trop.

Dois-je te cacher mon désir de toi ? Nous n’en sommes plus là. Oui, je te désire ardemment. Oui, je t’aime comme une femme adorable et non comme une divinité ou une entité. Oui, j’attends de toi tout ce que l’amour d’une femme a de merveilleux. Oui, je t’adore et te veux avec la violence de tout mon être. Et cela, j’en suis certain, ne t’effraie pas. Tu sais ton pouvoir. Tu sais que tu peux donner beaucoup d’amour, tu sais que tous les plus doux plaisirs peuvent être notre partage si nous nous aimons toujours comme nous nous sommes aimés. Et tu es assez femme et sûre de ta puissance pour ne pas redouter l’amour.

Ce que je devine dans plusieurs de tes lettres, c’est une crainte plus subtile. Tu ne veux pas être aimée seulement pour ta beauté, ton charme, tu ne veux pas être aimée seulement pour le plaisir malgré tout extérieur de l’amour. Il y a longtemps que j’ai compris cela. En toi, j’ai toujours discerné deux blessures prêtes à s’ouvrir : celle d’autrefois, qui nous a séparés ; une autre aussi, plus actuelle. Je veux dire : d’abord la frayeur d’un amour trop intellectuel, trop idéal qui ne ferait pas la part du désir, et de la simplicité de la tendresse, qui s’éloignerait du réel pour te dépouiller. Ensuite, la peur de n’être pour moi que le petit animal admirable, mais seulement ce petit animal, cette femme-chose, qui n’est plus qu’un objet de luxe, d’agrément, que le plaisir de la nuit, le divertissement. Et ces deux craintes ne tiennent qu’à une seule cause, dérivent de la même source : tu veux être aimée pour toi-même, seulement pour toi-même, et non pour les rêves qui peuvent naître de l’amour ou de l’admiration qu’on éprouve pour toi, et non pour le plaisir qu’on peut tirer de toi. (Je ne sais si tu peux bien me suivre, je n’exprime pas assez clairement encore à mon gré, je ne dis pas exactement ma pensée. Mais c’est si difficile).

Alors, tu es prête à rejeter un amour qui ne tiendrait pas compte de toi. Avec toi, chérie, il ne faut pas te mettre aux pieds de ton image, ni essayer de te rendre esclave de tes désirs : il faut t’aimer infiniment pour la personne que tu es. C’est pourquoi, mon aimée, je ne veux plus te parler des divers domaines de l’amour, c’est pourquoi je suis gêné par les mots corps, esprit, âme. Mon amour est une unité qui te prend toute. Comment te l’exprimer ? Deux exemples : quand je te donner les baisers, les caresses que j’aime et qui sont comme l’explosion de nos désirs, quand je te donne cet amour violent que je te dédie, je voudrais que tu sentes mon esprit te caresser avec autant de douceur, t’envelopper. Également quand nous parlons des choses les plus éloignées (apparemment) des caresses que nous avons connues, quand nous parlons des problèmes les plus spirituels, je voudrais que tu sentes en toi la même caresse de mes mains, de mes lèvres. Vois-tu chérie, je voudrais que tu sentes que tout est lié ; que mon amour t’a choisie et te prends pour toujours telle que tu es et toute entière.

Tout cette explication peut paraître compliquée. Elle ne l’est pas, ni pour toi, ni pour moi. Elle commente un fait très simple. Mon amour total. Mais il est bon d’aller jusqu’au bout des choses, comme nous l’avons fait lors de notre retour du “Bœuf sur le Toit”. Tes lettres ne m’ont pas inquiété, non. Mais j’éprouve une sorte de peine à sentir ton inquiétude à toi. Quand tu me cites “ces gens qui nous jugent en nous voyant de l’extérieur… et qui te donneraient envie d’être défigurée”. Ma merveilleuse, comme je t’aime de me parler ainsi. Comme je comprends ton sentiment, comme il est associé, uni aux miens.

Voyons, ma pêche chérie, tu penses bien que j’ai longuement réfléchi à notre amour. Déjà, avant que tu reviennes à moi, j’étais décidé à t’accepter, à te prendre sans conditions, ou plutôt à une seule condition : que tu m’aimes. Je ne t’attendais pas comme une repentie, comme quelqu’un qui a à se faire pardonner une faute ! Ô ! Mon aimée, jamais je n’aurais pu penser cela, penser que tu me devais quoi que ce soit ! J’avais réfléchi autant sur moi-même que sur toi. Et si j’avais pris cette décision inébranlable de te dire mon amour et mon vœu de t’aimer toujours comme ma femme, le jour où tu reviendrais de toi-même à moi, c’était que j’avais compris que désormais j’étais capable de te donner le merveilleux bonheur qui t’est dû. J’avais fait là preuve de ma force, de mon amour souverain. C’est toi que j’ai toujours aimée ; c’est pour toi que j’avais voulu gagner le droit d’être fort, d’être sûr de moi. Je pouvais te dire mon amour. Il était fait pour toi et non plus pour moi, ou plutôt il était fait pour nous deux.

Je t’ai rarement parlé, ma peau-douce chérie, de cette égalité merveilleuse que je trouve en toi et en moi. Et ne t’étonne pas si je me révolte quand tu m’écris “à côté de toi, j’ai l’impression d’être bête souvent”. Non, mon Zou, tu ne dois pas croire cela. Parce que tu es jolie, j’aurais négligé le reste ? Parce que tu es désirable, mon amour, je n’aurais pu t’aimer que pour cela ? Crois-tu que j’ai obéi uniquement à cet éblouissement physique que j’éprouve en face de toi ? C’est alors que j’aurais été fou. J’ai au contraire une véritable admiration pour toi (ce n’est pas la réponse du berger à la bergère !). (Et puis enterrons ce mot “admiration”). Pour toi, personne. Je ne serais pas très intelligent si je n’exigeais pas instinctivement l’intelligence dans ceux que j’aime ! Je n’ai pu t’aimer instinctivement que parce que j’ai compris d’emblée notre accord, nos résonances mutuelles dans toutes les directions. Ne te l’ai-je pas souvent écrit “tu comprends tout”. Si extérieurement et même dans nos rapports à nous deux, je m’amuse et me plais à dire ta beauté, ta douceur, c’est que c’est là un côté de l’amour plus facile à aborder, qui nécessite moins de subtilités, moins de profondeur. Mais n’en existe pas moins l’intérieur, qui gouverne tout.

Ma bien-aimée, ne crains pas. Je n’aurais pas pu aimer une statue, je n’aurais pas aimé un animal. Je n’aurais pas aimé une femme insensible ; (ou laide). Je n’aurais pas aimé une femme dans laquelle je n’aurais pas reconnu “les signes de ma race”. Je t’aime. Je ne pouvais aimer que toi. N’ai-je pas connu d’autres femmes, belles ou intelligentes, belles et intelligentes ? Si. Mais tu es la plus belle, la plus merveilleuse, la plus compréhensive, la plus intelligente. Je veux bien te concéder ceci : tu es la plus jolie, ou du moins celle dont la beauté pouvait seule m’émouvoir, la plus intelligente ou du moins celle dont l’esprit de finesse avait le plus d’affinités avec mon intelligence.

Tu vois, c’est amusant : j’éprouve, à te parler de tes qualités intellectuelles, la même pudeur que toi lorsque tu me parles de mon physique. Et je te dis simplement et facilement mon émerveillement devant ton charme, aussi facilement que tu me dis ton admiration pour moi ! Mais de même que, comme tu me le disais toi-même, tu m’aimes sans aucun doute parce que je ne suis pas bossu et n’ai pas une bouche de crapaud, de même je t’aime parce que tu as tout ce que je pouvais attendre de ta finesse, de ton intuition. Et même plus. Mais inutile de m’étendre davantage sur ce point. Tu as saisi le but de cette lettre : j’ai voulu te raconter tous les recoins de mon amour, aussi bien ceux que je tais que ceux que j’ai coutume de te dévoiler.

Je t’aime.

Cette lettre est longue. Mais j’ai aimé l’écrire. Elle me rappelle nos longues conversations confiantes, abandonnées. Mon amour, je te dirai encore beaucoup plus souvent mon désir de toi dans ce qu’il y a de plus apparent que dans ce qu’il y a de plus caché. Mais désormais tu sauras que, si je t’aime, c’est parce que tout ce que tu es comble tout ce que je suis, de bonheur, d’espoir, d’apaisement.

Ô ! Chérie chérie, donne-moi ces lèvres que tu me tends pour toute une nuit. Je ne me contente pas de tes lèvres, je veux bientôt te prendre toute. Et je prends possession de ton corps dont je sais déjà tant de douceurs. Reste près de moi ainsi toute cette nuit idéale. Tu m’appartiens et pas un de tes gestes de cette nuit-là ne sera seul. Tu seras moi, et nous serons unis tellement que tes gestes et le moindre mouvement de ton corps résonnera en moi. Nos nuits réelles nous attendent. Je les passerai ainsi, je te couvrirai de baisers, je t’envelopperai de mes caresses et notre seul désir sera de continuer de vivre ainsi. Quand tu dormiras, je t’écouterai respirer. Je continuerai de poser mes lèvres, mes mains, sur toi comme pour te dire que tu es ma bien-aimée, que tu es ma possession la plus merveilleuse. Ce seront des nuits silencieuses. Mais les paroles sont-elles nécessaires ? Nous sommes l’un à l’autre et rien de ce que je suis ne peux t’échapper. Je me donne à toi.

Comprends-tu, mon Zou adoré, que les distinctions sont inutiles, que notre bonheur est là, dans la simple union de nos nuits, dans ce baiser que je te donne, émerveillé, dans la simple vérité de nos jours, dans ton sourire et dans cet éclair qui pénètre au plus profond de nous quand nous sentons que tout en nous est parfaitement compris, adoré, infiniment aimé, par nous deux seulement. Je t’aime.

François

J’ai reçu ce soir ta lettre postée le 23. Je t’aime mon amour chéri. Me petite fiancée… Tu es adorable ! Je t’embrasse.