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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

27 May 2022

SUPERBE LETTRE AUX ACCENTS DE PSYCHANALYSE ÉCRITE TOUTE LA JOURNÉE DU 26 JUSQU’À 3H45 DU MATIN.

“JE SUIS CE QU’ON APPELLE UN HOMME COMPLIQUÉ”

LETTRE AUTOGRAPHE SIGNÉE

10 pp. in-8 (210 x 135mm), encre noire

CONTENU : 

Le 26 mars 1940

Ma petite fiancée bien-aimée, hier je t’ai écrit longuement et d’un seul jet. J’ai voulu te dire mon amour, te faire comprendre combien et comment je t’aimais. Mon amour chéri, je pourrais continuer indéfiniment sur ce sujet ! Je pense tant à toi, au bonheur, à la vie que je veux te construire. Je désire tant qu’entre nous tout soit simple, facile, et beau. Ce qui fait mon bonheur d’aujourd’hui, c’est le ravissement que j’éprouve devant toi et qui naît de tes moindres gestes, de tes aveux, de tes paroles, de cette explication de toi-même et de nous. J’ai besoin de te dire que tu es mon adorable petite fille. Je t’aime tellement et tellement bien.

Vois-tu, mon Zou chéri, il ne faut pas que notre amour soit abrupt. Il faut qu’il soit plus facile à vivre que tout. C’est si simple pour moi, le bonheur quand tu me donnes tes lèvres, c’est si simple quand je prends ta main dans la mienne, quand je te dis ma tendresse, quand nous nous expliquons l’un à l’autre ce que nous sommes, ce que nous aimons, ce que nous voulons.

Je suis ce qu’on appelle un homme compliqué et c’est sans doute pourquoi j’ai besoin de la simplicité ; je suis réservé, retenu, presque toujours sur mes gardes : c’est pourquoi j’ai besoin de l’abandon de moi-même entre les mains d’un autre que moi-même ; je suis orgueilleux : c’est pourquoi j’ai besoin de me reposer sous la toute-puissance de celle que j’aime. (Je t’ai parlé si souvent de ta douceur : j’ai besoin de ta douceur de femme, de ta tendresse). Je suis exigeant : j’ai besoin de faire don de cette exigence, de devenir à mon tour esclave. Cela je le savais. Mais cette réserve, cet orgueil, cette exigence m’interdisaient toute erreur. Me donner à tort, j’en aurais trop souffert, et cela n’aurait pas duré. Bien vite, j’aurais reconnu mon erreur, bien vite j’aurais méprisé, rejeté ce faux esclavage.

Mais avec toi ma bien-aimée, j’ai tout de suite deviné, senti que tu étais celle à laquelle je pouvais offrir tout ce que je suis. Orgueil, exigence, désir caché d’abandon, je t’offre tout. Je ne suis auprès de toi que celui qui t’aime et veut te rendre heureuse. Je ne renonce à rien (toi-même me le reprocherais) : te donner, à toi, ce n’est pas un renoncement, une abdication, c’est précisément fonder un royaume dont les frontières sont tes bras, ton corps, dont la loi est ton âme, tes désirs. Ces frontières, cette loi ? Ce sera mon orgueil, mon exigence, ma volonté de les aimer infiniment. Près de toi, mon amour, il fait si bon vivre. Je t’assure que tu me transformes : c’est si merveilleux de penser, de respirer, d’éprouver tous les plaisirs pour, avec toi. Je t’adore et tu peux tout sur moi. Ma chérie, vois-tu, c’est toi qui auras souvent besoin de me protéger. Mais tu es ma toute-puissante bien-aimée. Comprends-tu l’immensité de cet aveu (aussi peu que je vaille) : je suis à toi.

Mon amour, je suis si imparfait que ce n’est même pas la peine de le dire ! Et toi aussi (tu me l’affirmes), tu n’es sans doute pas parfaite. Mais ce qu’il faut c’est que notre union, elle, soit extraordinairement belle, jusqu’à s’approcher le plus près possible de la perfection. C’est pourquoi, il importe peu que nous nous effrayons de notre petitesse réciproque, de la difficulté à ne pas décevoir l’autre. Il importe seulement de nous aimer, de vivre de notre amour.

Nous ne sommes ni l’un ni l’autre assez naïfs pour faire fi de la tâche qui nous attend : nous n’ignorons ni les souffrances, ni les inquiétudes. Mais cette connaissance de notre faiblesse est une force. Elle nous oblige à nous aimer tels que nous sommes. Moi, chérie, je t’assure que je t’aime telle que tu es. M’as-tu caché quoi que ce soit de toi ? Aurais-tu voulu ou pu te déguiser depuis deux années que nous nous connaissons ? Non, pas plus que moi je n’ai tenté de te donner de moi une image embellie. Je me suis même débarrassé, et depuis longtemps, de la tendance que j’avais de vivre hors de la réalité.

Mais tout cela n’empêche pas que si la réalité est belle, il faut le dire. Or, si je t’aime c’est que je te trouve belle sur toute la ligne ! Sans doute, le nez de Cléôpatre… tu aurais eu le nez plus long je t’aurais peut-être moins aimée. Mais tu aurais possédé les magnifiques qualités de-nos-jeunes-filles-de-bonne-famille-ou-de-surprise-party, ça n’aurait pas vraiment suffi à maintenir l’enthousiasme que ce gentil nez droit accompagné d’une fossette aurait certainement provoqué ! Je me souviendrai toujours de la réponse que tu me fies un jour (à Noël) que je te demandai : “es-tu sûre de m’aimer ?” Et, presque avec violence : “mais enfin, c’est de ma vie qu’il s’agit !”. Eh bien ! Je te réponds de même, il s’agit de ma vie et de mon bonheur. Je ne les aurais pas joués sur un visage seulement merveilleux (ou plutôt : visage merveilleux, seulement !), pas plus que je ne serais tombé dans les bras d’une de ces filles dont on est forcé de dire… “oui, mais elle est si intelligente !”. Je n’aurais pas de gaieté de cœur confié mon bonheur à une fille belle et bête selon la formule. Précisément, je cherchais presque l’impossible. Je désirais une “femme belle (si belle qu’on n’aurait pas même songé à dire “mais est-elle intelligente ?”. Si intelligente qu’on n’aurait pas murmuré “est-elle belle ?”) et dont l’esprit et le cœur seraient en harmonie avec les traits. Quand je t’ai rencontrée, j’ai été extrêmement frappé par ta beauté (chérie chérie ne me gronde pas : au contraire, embrasse-moi si tu veux que je ne te regarde pas). Mais à mesure que je t’ai connue davantage, je t’ai observée “du dedans”. Crois-tu que j’aurais attendu plus de trois mois pour t’embrasser ! (Ou du moins, essayer !). Crois-tu que je n’aurais pas tenté de flirter ? (Rappelle-toi nos premiers rendez-vous : chez Pons, avant Pâques, les 7 et 9 avril. J’ai voulu te voir dans un lieu où je n’aurais pas la tentation d’agir avec toi communément) !

Mais j’avais découvert deux faits : d’abord que toi, tu n’étais pas de la race vulgaire (Ô ! Tes yeux que j’aime, et cette tristesse parfois lue dans le pli de ta bouche, dans ton visage fermé) et que, si tu agissais comme les autres, c’était pour toi et ton agrément, non pas pour l’autre : amoureuse, tu n’aurais pas voulu. Ensuite que, avec toi, mon destin ne pouvait reposer dans une petite aventure banale. Vois-tu chérie, je n’aurais pas pu faire envers toi un geste d’amour indifférent ou seulement agréable.

Si, plus tard, je t’ai proposé (dernière solution) un flirt, c’était par désespoir. J’avais trop souffert par toi. Puisque tu m’avais refusé le don total de toi, j’aurais accepté les miettes (est-ce cela un amour orgueilleux ?). Mais toi, à ce moment, tu as pensé à ma place, que notre destin méritait mieux. Ce n’était pas de ma part ni un scrupule, ni une timidité. Un scrupule ? Je n’en suis pas absolument dépourvu… Mais je ne pense pas qu’il aurait suffi à combattre un immense désir. Une timidité ? Je ne suis pas timide quand je n’aime pas.

Je t’ai infiniment respectée, même et surtout en pensée (quand la pensée succombe, le corps suit bien vite). Je n’ignorais pas le danger, mais je préférais le courir. D’autres pouvaient te courtiser, t’émouvoir et précisément jouir de l’avantage que je me refusais : t’attirer par tous les charmes évidemment agréables du flirt. C’était pour moi une partie difficile à jouer, d’autant plus que j’avais à me défier de moi. Tu étais si jolie, mon Zou. Comment ne t’aurais [je] pas désirée ?

Je l’ai perdue cette partie, puis gagnée. Il fallait sans doute trois actes pour l’équilibre de la pièce. Le temps a passé. Maintenant, tout est facile entre nous, car tout est possible. Et je t’aime complètement. Notre amour d’aujourd’hui est pour moi une sorte de libération. Tu m’es revenue avec une expérience bien lourde, avec une connaissance plus vraie de la vie. J’ai beaucoup souffert (et c’est une souffrance qui atteint un homme brutalement, instinctivement) de te savoir atteinte, toi aussi, par cette terrible conspiration du désir, du plaisir, de l’amour qui fait qu’on ne sait plus exactement s’il s’agit de l’un ou de l’autre. Mais tu comprends, ma pêche chérie, je n’ai pas souffert contre toi, contre nous : j’ai pensé que notre amour était encore le plus fort.

Jalousie instinctive, besoin de posséder parfaitement celle qu’on aime. Mais, au-dessus de cela, mon amour merveilleux pour toi. Et surtout, toi, toi ma bien-aimée chérie, ma petite fille : désormais nous deux et seulement nous deux. Le passé, les êtres, ne comptent plus. Est-ce un désir vain ? J’ai voulu, mon amour, que mes caresses s’impriment en toi tellement que seul leur souvenir reste en toi. Je veux encore et voudrais toujours que mon amour, que mes caresses, mes baisers t’apportent un plaisir, un ravissement inconnus, incomparables. Comment t’exprimer tout cela ? Je voudrais que tout ce que tu es, que tout ce que tu sens, que tout ce que tu penses portât mon sceau, comme ma vie, mes sens, ma pensée portent depuis longtemps le tien.

À beaucoup de preuves, j’ai reconnu que mon amour pour toi ne pouvait avoir d’équivalent. Si tu savais, mon aimée, avec quelle profondeur je t’aime. Tu n’es pas sur un piédestal : tu es ma petite fiancée comme je te le disais hier, exactement faite pour moi. Je t’aime chérie. Ce que je te demande ? De rester telle que tu es, aussi délicieuse, aussi merveilleuse, aussi près de moi dans tes pensées, dans tes désirs.

Pourquoi hier et aujourd’hui t’ai-je parlé de mon amour ? Je ne sais exactement. Sans doute par besoin d’analyse ; aussi par nécessité : n’est-il pas nécessaire de s’arrêter parfois pour se regarder vivre, pour comprendre.

Cet après-midi, appuyé contre un arbre, les mains derrière le dos, j’ai senti une fraîcheur épaisse pénétrer mes doigts. L’écorce était tailladée et par là, un flot de sève s’écoulait. J’ai pensé, tout d’un coup, que c’était le printemps, qu’il y avait des milliers de naissances, et l’énorme renaissance du monde à fêter, malgré l’anarchie des hommes qui confondent la vie et la mort. La sève est d’un contact lourd, un peu collant, trouble : un peu plus tard seulement ou un peu plus tôt elle a été ou sera claire : elle porte la vie. D’où vient-elle ? Pourquoi monte-t-elle ? (Je ne parle pas de son origine, de ses lois physiques). J’aimerais fouiller tout ce réseau de vaisseaux animés. On appuierait l’oreille contre le tronc d’un arbre, arriverait-on à discerner le grondement de la sève ?

Mon amour, j’ai longuement rêvé à toi. Je me suis émerveillé de cette puissance que nous aurons de donner la vie. Puissance redoutable, inconcevable comme l’amour se dégage de la gangue de bêtise dont on l’entoure ! Comme l’amour dans ce qu’il a d’essentiellement physique est émouvant, troublant, subtil. Ma bien-aimée tu sais, je t’aime au-delà de toute expression.

Je me sens de plain-pied avec toi. Tout devient simple, clair, bon avec toi. Je pense souvent au temps où tu m’appartiendras. Je revis l’immense plaisir que j’ai ressenti pendant nos jours de bonheur, pendant nos douces heures d’abandon. Mes mains portent gravées en elles ta douceur, ta tendresse, toutes les caresses qu’elles t’ont données. Que sera-ce plus tard (bientôt) quand tu te seras donnée à moi comme je le désire ? Comme il sera si merveilleux de vivre. Maintenant je te l’ai dit, je suis libéré : bientôt je prendrai possession de toi parfaitement. Comme tu es, comme tu seras belle ! Et comme je te désire. Et comme ce désir est doux et enivrant, comme il est simple quand il est animé d’amour.

Ma petite pêche, je termine. Me diras-tu que je t’accable d’une correspondance trop nourrie ? Je suppose que ces 9 pages ne t’ennuieront pas. Je t’écris depuis longtemps. J’ai commencé ce matin, je finis maintenant après avoir visité mon dépôt. Il est 3h45. Je viens de recevoir ta lettre postée en gare Montparnasse le 24 à 14h et maintenant, je prends les baisers que tu me donnes, et je te donne toutes les caresses que tu aimes. Moi aussi, chaque soir, je ne pense qu’à toi. À l’heure où tu m’écris je vais dormir ou je dors : de toutes façons je suis près de toi. Oui, bientôt nos nuits ne seront plus un rêve. N’est-ce pas mon amour chéri ? Te souviens-tu de toute la douceur de notre amour, te souviens-tu de nos soirées de Jarnac ? Quelle merveille ce sera de pouvoir vivre d’amour non plus jusqu’à dix ou onze heures, non plus en étant obligé de se cogner la tête contre une étagère ! Non plus jusqu’au refus de t’embrasser, mais toute la longueur d’une nuit, merveilleusement abandonnés à notre tendresse, et, avec le seul désir de t’embrasser jusqu’à te rendre follement heureuse. Je t’adore.

François

Tu me réclames le poème promis : tu as raison. Demain. En attendant, je t’envoie celui que je t’ai lu à Jarnac et que Josette ne possède pas. Tape-le si tu le veux. Un jour je te parlerai de ces bouts de poèmes. Ce sont plutôt des incantations faites pour l’usage de ceux qui ne cherchent qu’une expression simple d’un moment de leur vie.

Chérie chérie, je t’adore.