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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

03 October 2022

“JE NE T’AI RIEN ENVOYÉ DEPUIS 3 SEMAINES PARCE QUE JE ME SUIS ATTARDÉ SUR UN TEXTE PLUS LONG, POLITIQUE”

LETTRE AUTOGRAPHE SIGNÉE

10 pp. in-8 (210 x135 mm), encre noire

CONTENU : 

Le 1er mai 1940

Mon trésor adoré, figure toi que depuis ce matin j’éprouve un subit étonnement : je suis fiancé, je vais me marier. C’est une drôle d’histoire. Il faut être un peu fou pour s’aventurer de ce côté là et je me demande comment j’ai pu céder à cette folie là. Autrefois, je pensais : pourquoi se lier pour toujours alors qu’il est si facile d’avoir les agréments de l’amour, et le principal : en toute liberté ? Pourquoi même avoir institué le mariage ? Deux êtres sincères et qui s’aiment passionnément n’ont qu’à obéir au désir de leur amour, et le mariage avec son cortège d’obligations et de petits calculs réduit cet élan si beau qui les unit ; ceux qui prônent le mariage ne sont que les défenseurs, inconscients souvent, de l’instinct social : ordre, hiérarchie, famille et tout le tra-la-la d’une tradition poussiéreuse. Mais ils oublient que cet instinct social, s’il a sa raison d’être, brime toujours l’instinct individuel, lequel est fondamental et seul justifiable : car seul il donne le bonheur.

Je pensais cela autrefois et je ne suis pas loin de le penser aujourd’hui. Mais entre les deux, il y a eu un événement considérable : toi. Ce qui m’aurait fait rire avec d’autres, ce mot : toujours, est devenu évident, nécessaire avec toi. Pourquoi ? Parce que je t’aime et que je ne puis concevoir entre nous deux une aventure éphémère. N’est-ce pas que tant qu’on hésite devant l’éternel, c’est que, au fond de l’amour le plus grand, tout au fond, il y a une petite fissure, un doute infime qui fait murmurer : je l’aime, mais… Or, pour toi, il ne pouvait y avoir le plus minuscule mais.

Alors je continue de m’étonner du mariage. Au risque de te faire bondir encore, je m’explique très bien mes diverses propositions de Noël et ne les renie pas ; je te disais “donne-moi je t’en conjure quelque chose de toi : depuis le flirt le plus tranquille jusqu’au don le plus total de ton amour” ; ne crois pas, chérie chérie, que te demander ta tendresse, quelles qu’en fussent les conditions extérieures, dans le mariage ou en dehors, c’était te rabaisser. Mais non, nous étions quand même tous les deux au-dessus de cela, et si je t’avais demandé d’être à moi, ç’aurait été avec une égale adoration, une adoration dédaigneuse des formes, suffisamment belle en elle-même pour ne pas s’y arrêter.

Et puis, tout cela a été bousculé. Non, je ne pouvais pas proposer un amour éphémère ; parce que je t’aimais infiniment. Il fallait une autre mesure… Celle que tu as choisie, mon infaillible petite fille. Oui, ce Toujours là était nécessaire, ce Toujours dans le mariage, qui nous attache désormais l’un à l’autre pour l’éternité, qui nous lie délicieusement.

Mais tout de même, quelle chose extraordinaire (et merveilleuse !). Comme tous les autres liens paraissent faibles ! Et il me suffit d’imaginer telle ou telle que j’ai peut-être aimée : aimée ? Quelle erreur : je savais bien au fond de moi que jamais je n’aurais prononcé un : Toujours… L’agrément du moment suffisait bien. En réalité, je n’ai jamais aimé.

Comme tout fut mesquin de ce qui n’a pas été avec toi, comme cela n’existe absolument pas ! Toi, tu es et seras ma seule femme. Sans doute as-tu pensé à cela toi aussi : l’abîme qui existe entre les petites amours, (amours qui s’arrêtent au flirt, et qui, même dans un abandon qui peut paraître total, retirent l’adhésion véritable du cœur, du corps peut-être aussi (et l’être qui croit que, cet autre, dans ses bras, est à lui ; il l’a déjà perdu)), et cet amour parfait qui non seulement unit deux êtres de corps et d’âme dans leurs plus doux abandons, mais encore leur ajoute cette noblesse, ce signe ineffaçable : le don éternel de soi-même.

Alors, comme l’être auquel on se donne ainsi est infiniment au-dessus des autres ! Comme il est incomparablement aimé, le seul aimé.

Et si je comprends bien mon état d’âme de décembre : “je prendrai tout ce qu’elle me donnera car je l’aime et ne sais pas si elle m’aime”… Je suis émerveillé par mon état d’âme d’aujourd’hui : “ce qu’elle m’a donné c’est tout. Moi aussi je lui donnerai tout… ” Et je saisis le sens du mariage.

J’en viens à ta lettre de ce soir, et je commence par te dire que j’adore cette petite amoureuse qui me murmure des choses tendres. Tu m’exhortes à la patience ; mais, tu sais, je suis un élève difficile ! Et le verbe attendre, je ne puis apprendre à le décliner. J’ai tellement peu envie d’attendre. Je t’aime si follement. En tout cas mon petit professeur chéri, je profite de la leçon si douce que tu me donnes, j’essaie de la retenir. Et pour bien te montrer que je ferai mon possible pour être un enfant sage, même si ce possible est mince, je pose un moment ma tête sur tes genoux et j’écoute tes paroles mêlées de baisers. Mais, est-ce un tort ? Je ne suis pas toujours un petit garçon ! Et je reprends bien vite mes droits d’homme qui aime sa petite fille chérie : et j’embrasse tes épaules si fraîches, si belles que tu m’offres puisque ce n’est pas une drôle d’idée ! Comme c’est doux de te couvrir des plus tendres baisers ! J’attends tes livres. Ils arrivent sans doute ce soir ; merci mon amour.

Je ne t’ai rien envoyé depuis 3 semaines parce que je me suis attardé sur un texte plus long, politique (dans le sens exact du mot). Je ne sais pas encore si je te l’enverrai… censure ! J’ai commencé divers morceaux. J’ai une idée de roman qui m’absorbe depuis longtemps. Je te raconterai. Mais aurais-je le courage de m’y mettre. Depuis huit jours, je suis las.

Tout ce que je t’ai déjà envoyé doit être lu de près : ne crois pas que ce sont de purs amusements ; il y a même du travail, sur le style en particulier. Difficile, mais nécessaire de lire haut (mon actrice chérie, voici ton affaire). Ce qu’un critique inattentif appellerait négligences (répétitions, accumulations, concision, absence de liaisons ou trop), est la plupart du temps voulu. Je suis sûr que j’aurais tes mains sur le front, bien vite un tas d’idées surgiraient. Je pense souvent qu’il sera merveilleux plus tard de parler longuement, dans la nuit, au milieu de nos élans d’amour, de nos tendresses, de composer là, délicieusement enlacés, le travail et l’inspiration du lendemain. Te rappelles-tu nos conversations de Jarnac si tendrement mêlées aux plus douces caresses ? Quelle œuvre d’amour nous ferons à nous deux ! Dis-moi si tu as éprouvé ceci : parfois la nuit, avant de m’endormir ou sitôt mon réveil, j’ai une sorte de mouvement instinctif : je te cherche à côté de moi, comme s’il suffisait d’un geste pour te reprendre, ma chérie, tout contre moi. Tu vois à quel point tu es présente en moi : que sera-ce plus tard lorsque nous aurons connu réellement cette intimité inouïe, lorsque tu seras ma femme. Je crois que je souffrirais jusque dans ma chair de ton absence.

Mon aimée chérie, je puis t’écrire de longues lettres car je dispose de loisirs grâce à mon fameux dépôt. Tu vois que j’en profite. Est-ce que cela t’ennuie ? Bien que je te parle de beaucoup de choses, note bien, mon amour les questions qu’il m’arrive de te poser, pour y répondre. Je te parle en effet de toutes ces choses. Entre nous, aucune conversation ne doit être proscrite. N’es-tu pas déjà à moi ? Ne sommes-nous pas Nous ? Et tour à tour, c’est à ma petite fille chérie que je raconte des histoires, c’est à ma petite femme merveilleusement aimée que je dis mon ardent désir. Mais tu as raison, un jour viendra où notre amour total exprimera plus encore : où il dira notre bonheur.

Dans une de tes prochaines lettres, dis-moi ton emploi du temps de la semaine (cours, voyages à l’Isle-Adam, gens que tu fréquentes, tes distractions) : je te situerai mieux… Et puis, lors de ma permission, j’irai à Valmondois m’initier à ta vie provinciale, voir tout ce que tu vois. J’y pense déjà à ma prochaine permission ! Moins de deux mois sans doute. Quel bonheur fou… Dix jours, mon amour, entièrement à nous deux.

Mais je voudrais bien que ça marche pour le peloton. Sinon, je crois que j’aurais un cafard mortel ! De quoi être volontaire pour le Front, et retourner là-bas, faire voir qu’on a pas besoin de la condescendance des gens en place pour mener des hommes au feu.

Zou mon amour, j’embrasse longuement tes lèvres, si doucement que je ne puis plus les quitter, mais après tout ce n’est pas la peine de les quitter, n’est-ce pas que tu me les donnes et qu’elles me rendent silencieusement mon baiser ? Et puis, je t’envoie de merveilleuses caresses le long de ta peau-douce adorable, de ton dos. (“Ce qu’il y a de mieux en toi”), et les plus folles aussi : mais dis-moi en même temps, tout bas, que tu m’adores.

Je t’aime.

François