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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

03 October 2022

FRUSTRATION DRAMATIQUE DE FRANÇOIS MITTERRAND : “JE VOUDRAIS, MON AMOUR, QUE TU RESSENTES ENCORE LA BRÛLURE DE TOUTES MES CARESSES”

LETTRE AUTOGRAPHE SIGNÉE

8 pp. in-12 (179 x 304 mm), encre noire

CONTENU : 

Le 2 mai 1940

Ma pêche adorée, triste jour d’Ascension. Je guettais avec fébrilité le courrier… Et rien, rien de toi. Est-ce encore la Poste la fautive ? Ou es-tu allée à Paris ? Ou as-tu été occupée si intensément que je n’ai pu trouver une toute petite place dans ton emploi du temps ? J’ai une tendance inquiétante à être injuste envers toi : ne devrais-tu pas conjurer toutes choses pour qu’arrive jusqu’à moi un peu de ton amour ? Mais non, tu me laisses seul, triste, tu m’abandonnes pendant un jour et je suis si désemparé que cela devient une vraie souffrance. Chérie chérie, tu es méchante, cruelle, insensible, merveilleuse.

Pour atténuer ma peine, on m’envoie heureusement de Jarnac la photo prise par Marcel. Tu es comme toujours adorable ; pourtant le développement est à mon avis trop gris, trop confus. C’est bête tout de même d’en être réduit à aimer une image, belle évidemment, mais tellement moins que la petite fille réelle qui, elle, vit. Te voir ainsi avive encore mon regret, mon désir de toi. Tes cheveux relevés, bien peignés, je voudrais les décoiffer, les ébouriffer sous mes caresses, je voudrais tant aimer leur désordre comme ces soirs où ils étaient si éblouissants sur ton oreiller. Tu fermes à demi les yeux pour accompagner ton sourire. Quelle lumière ! Ton nez droit, coupé si brusquement en biseau, et tes narines un peu frémissantes, écartées, je les adore ainsi. On dirait que tu respires un parfum enivrant, ou que tu désires un baiser. Mon amour chéri, ma petite merveille, tu es belle. Tu ris ; et rien ne manque à ton sourire : la fossette et les dents découvertes, et tes lèvres éclatantes, entrouvertes pour les doux baisers, le long baiser de notre amour. J’aime ton visage, ma petite déesse chérie, ton front si net, si pur, tes oreilles dégagées, tes sourcils qui ont deviné l’arc que j’aime. Tu portes la robe bleue de nos fiançailles ; je ne vois que le haut de ton buste mais je sais la ligne exacte qu’elle suit : les plis amples qui gonflent un peu et se rejoignent donnant à tes épaules chéries, à ta gorge cet air de liberté qui me ravit. Ta taille est cernée par la ceinture bleue piquée d’or et de nouveau les plis s’évasent et te font délicieusement légère ; comme tu es jeune, toute petite, ravissante ainsi : assez courte, ta robe permet à tes jambes d’affirmer qu’elles n’ont point besoin d’être cachées, qu’elles supportent sans crainte les esprits, les yeux critiques ! Sais-tu, mon Zou aimé, que tes jambes aussi m’éblouissent : elles font tout avec style ; elles portent sans doute des cicatrices invisibles puisque tu tombes tout le temps, ma fragile petite fiancée ! Mais je garde surtout en moi le souvenir infiniment doux de leur fraîcheur, je me souviens avec délices des caresses que je voudrais tant avoir inscrites en elles : je voudrais, mon amour, que tu ressentes encore la brûlure de toutes mes caresses. Dis-moi, mon Zou chéri, sont-elles effacées complètement ? Ont-elles disparu de toi ? Ou au contraire, dis-moi, je t’en supplie, si tu te souviens d’elles autrement qu’avec ta mémoire de l’esprit (cette mémoire indifférente).

Je devrais être gai pourtant aujourd’hui. Tu m’aimes et tu penses à moi, j’en suis sûr. Et tes lettres à toi sont heureuses. Je devrais être gai puisque cette photo devant moi me raconte une infinie douceur, mille baisers, notre amour. Ton cou chéri, prolongé par l’échancrure divinement mesurée de ta robe, je voudrais le parcourir de mes lèvres : sentir ton artère qui bat, m’imprégner de ta fraîcheur, de ton odeur ; je voudrais écarter ta robe jusqu’à l’épaule, retrouver la place aimée par nous deux, et là rester longuement. Comme je suis bien ainsi contre toi. Il faudrait rester là toute la vie. Écouter avec mon oreille, avec ma main, ton cœur. (Que dit-il ?). Caresser tout doucement tes seins adorables, ton corps qui un jour sera à moi. Je te l’ai si souvent répété : tout est merveilleux en toi ; et c’est si bon d’aimer une petite fille dont le corps même refuse la moindre laideur. Je sais bien, ces imperfections, ces défauts que toi comme moi possédons : mais à nous deux, mais ensemble il ne reste que de la beauté.

Je m’amusais à te le dire : tu es femme, mon amour chéri, jusqu’à la pointe des cheveux, jusqu’au bout des ongles. Et tu as raison de l’être aussi parfaitement : je t’aime follement ainsi. Ma petite Ève, comment résister à ta tendresse ? Cette histoire du Paradis terrestre, je la comprends, maintenant. Que te dire de plus absolu : je suis à toi.

Et je pense à demain. Il faut que j’aie une lettre de toi, ou les idées sombres pèseront trop lourdement sur moi. Sombres parce que je ne peux pas me passer de toi. Mon petit professeur aimé, gronde-moi car je me révolte toujours. Toi, dont le visage me sourit, toi que j’adore, pourquoi n’es-tu pas à moi encore ? Pourquoi me défendre le seul être que j’aime, m’interdire l’amour absolu qui vit déjà en moi, qui vit en toi, et que nous ne pouvons vivre à nous deux ? Mais quel habile professeur tu es, chérie ! Tu as trouvé la seule raison qui puisse me faire hésiter : “acceptons notre attente comme une épreuve véritablement divine”. Oui, chérie chérie, ma divine, seule une épreuve de même essence que toi mérite d’être supportée. S’il ne s’agissait que d’une épreuve humaine, nous serions fous de résister à notre ardent désir ! Et comme nous nous donnerions bien vite, émerveillés, l’un à l’autre ! Notre amour passionné abattrait avec joie les barrières mises par un monde mesquin, économe, prudent (ces adjectifs horribles).

Mais tout de même, ma Marie-Louise, sois ma femme très bientôt. Sens-tu comme c’est factice un demi-amour, un amour qui arrête son élan ? Si tu m’aimes comme je t’aime, tu connais bien, certainement, cette ferveur délicieuse qui exige un abandon parfait, qui ne comprend pas les limites et s’irrite d’elles. Alors, ma petite pêche, ne tarde pas trop à venir dans mes bras, à me dire cette parole qui sera la clef de notre paradis. “Je suis à toi de toute mon âme, de tout mon désir, de tout mon bonheur”. Tu es toute-puissante ; je t’obéirai toujours ; mais ne prolonge pas mon attente trop durement. Il faut, parce que nous le préférons ainsi, attendre le mariage ? Mais, vite. Je t’aime. Ô, oui, je t’aime. N’est-ce pas que tu ne confonds pas mon amour avec le seul désir d’un plaisir indicible ? Il est cela mais tellement plus aussi. Ma tristesse n’est pas une tristesse stérile ; elle repose sur une certitude, sur un grand bonheur (cela n’est pas contradictoire). Loin de toi, j’éprouve des bouffées de joie, des élans d’allégresse, car je suis en perpétuelle communication avec toi, et je sens ta pensée, ton amour. Nous possédons un trésor : notre tendresse qui voyage sans peine à travers l’espace, qui nous unit malgré le temps. Nous sommes nous et rien ne peut nous séparer : nos âmes, nos cœurs sont déjà intimement mêlés.

Je te regarde encore sourire, et à la fin de cette lettre qui te paraîtra angoissée, sache que moi aussi je ris, pour toi, et parce que c’est bon de te parler d’amour. Mon bonheur est immense puisque tu m’aimes. Ce que je veux encore (et n’est-ce pas que tu le veux ?), c’est ce que m’ont dit tout bas, en secret, ta bouche et ton corps adoré sous mes baisers et mes caresses : un jour…

François

Recevras-tu cette lettre à temps ? Je te donne rendez-vous pour le dimanche 5 mai à quatre heures. Tout le jour d’ailleurs (et surtout de 4 à 7h30), je ferai un tendre pèlerinage. Chérie, quelle merveille ! Je t’aime.