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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

27 May 2022

3 MAI 1940 : DEUXIÈME ANNIVERSAIRE DE LEUR RENCONTRE.

FRANÇOIS MITTERRAND REVIENT SUR SA RELATION AVEC CATHERINE LANGEAIS. IL EST “TRANSPORTÉ D’AMOUR ET DE RAVISSEMENT” À L’IDÉE DE L’UNION PHYSIQUE DES CORPS ET “LA MINUTE QUI NOUS UNIRA SERA UNE MINUTE SACRÉE”

LETTRE AUTOGRAPHE SIGNÉE

8 pp. in-8 (179 x 134mm), encre noire

CONTENU : 

Le 3 mai 1940

Ma toute petite fiancée chérie ; 3 mars - 3 avril - 3 mai. Deuxième passage devant cette date incomparable. Et tout revit en moi : la messe, ta bague, ta robe, le repas, la danse, la soirée à la Maxéville [brasserie située 14 bd Montmartre], le retour en taxi, notre promenade avenue d’Orléans. À travers les mailles de cette journée, je vois ma fiancée (quels mots extraordinaires !) : toi, ma petite fille, (cela va t’amuser : tu sais que certains souvenirs s’accrochent plus que d’autres et symbolisent l’ensemble du passé : voici ceux du 3 mai pour moi : ton apparition devant moi, dans ta robe bleue, toi assise sur le bras du fauteuil au moment du café, puis quand nous nous sommes retrouvés seuls, le baiser extraordinaire, inoubliable, que tu m’as donné dans le taxi qui nous reconduisait chez toi : je sens encore le goût, la fraîcheur de ta bouche). Te rappelles-tu aussi notre conversation avenue d’Orléans ? C’était si bon de se sentir unis par toutes nos aspirations, nos rêves, par notre conception de la vie. Nous nous parlions et nos âmes étaient confondues.

Ta lettre de ce soir était attendue impatiemment puisque tu m’avais abandonné hier ! Combien de temps restes-tu à Paris ? Profite de ce voyage pour aller chez Pirou : prends les photos de ton choix ; papa s’occupera du reste. Pirou est prévenu. Je t’écris et comme hier, ta photo est devant moi ; comme hier aussi, mille désirs m’assaillent. Tes yeux, ta bouche, ton cou, ton visage, ton regard, mon aimée, me disent trop de merveilles, me racontent trop de notre histoire.

Je t’aime quand tu me confies que pour notre mariage : “il faudra savoir faire prévaloir notre cœur, c’est-à-dire ce désir que nous avons l’un pour l’autre, sur toutes les raisons raisonnables”. Mon amour, je suis tellement persuadé que la vie n’appartient qu’aux audacieux, qu’à ceux qui vivent et non pas attendent de vivre. Évidemment, on pourrait toute la vie reculer les problèmes, ne rien risquer. On se trouverait devant la mort un jour : et avec quoi ? Mais quand une révélation aussi splendide que notre tendresse éclaire tout, quelle folie de laisser passer le temps ! Oui, marions-nous vite, mon Zou adoré. Je vois ton visage, j’imagine ton délicieux abandon. N’est-ce pas, ma bien-aimée, que tu désires ardemment être à moi, aussi violemment que moi je veux te posséder pour toujours ? Tout ce que je sais de ta tendresse ne peut pas mentir : n’est-ce pas que tu veux être vite, bien vite, ma femme adorée ? Je t’aimerai tant, je te comblerai de tant de caresses, de tant d’amour. Tu seras ma reine, ma déesse de chaque minute : ma femme. N’est-ce pas que tu souhaites toutes les merveilles contenues dans ces deux mots ? Vivre ensemble ; tu me demandes : où ?

Je ferai tout, dans le choix de ma situation comme dans tout, pour te plaire. Plus tard, nous établirons ensemble notre plan de vie. Mais, ma chérie, comme tu es douce d’ajouter que puisque nous devons vivre ensemble cela n’a pas grande importance. Pourvu que nous ayons notre maison, notre chambre, un bout de ciel pour nous deux. Plus tard un enfant, des enfants. Un tas de problèmes se poseront alors ! Comme tu feras sérieux ! On aura à choisir le nom du garçon ou de la fille. On tremblera ensemble quand il sera malade. On se réjouira ensemble de ses progrès. Tu sais chérie chérie, je serai sans aucun doute follement amoureux de toi. Est-ce que cela t’ennuiera ? Mais ne t’inquiète pas mon Buju, mon amour ne sera pas ennuyeux. Ce ne sera pas être trop exigeant qu’embrasser tes épaules, que de te serrer chaque nuit dans mes bras, que de te couvrir de caresses. Tant pis pour toi, Zou : je ne t’aimerai tout de même pas seulement comme une idole ! Je serai amoureux de ma femme, de ma petite femme merveilleuse : tu dois être si belle ! Tout ce que tu m’as donné de toi était si ravissant et pardonne-moi chérie Zouchou, il m’arrive d’être en colère à la pensée que tant de toi m’est encore inconnu. Gronde-moi, si tu veux, mais rien n’empêchera que j’éprouve une adoration pour toi, pour cette femme que tu es : il me semble que le jour où tu seras enfin dans mes bras, où tu auras tout quitté pour t’offrir à moi dans ta splendeur de toute petite femme, je serai moi-même tellement transporté d’amour et de ravissement, que la minute qui nous unira sera une minute sacrée. C’est évidemment assez païen ! Mais si beau.

Au risque de te décevoir, je suis très fier de ce que certains appelleraient une faiblesse : mon immense désir de t’aimer totalement. Mais que veux-tu, l’amour pour moi, c’est un tout d’où rien ne doit être exclu, et puis, je t’adore.

Oui, je suis fier de mon amour pour toi. Et je crois qu’il y a de quoi. Il est tout le bonheur du monde, puisque d’un être il veut tout, puisqu’à un seul être il veut tout donner. La suprême joie de l’âme et du corps. Et pourtant, ma pêche aimée, quelle ambition ! Ma Marie-Louise, dis-moi que notre bonheur sera fait, parce que tu le veux comme moi, de tous nos désirs merveilleusement confondus, unis. Tant d’êtres oublient l’âme pour le corps ou le contraire. Et cela fait déjà de moi un homme heureux, malgré ce qui me manque encore ; jamais femme ne me donnera plus de jouissances raffinées, belles, exaltantes que toi, et si je ne sais pas dans quelle mesure je te rendrai heureuse, je sais bien que jamais homme ne t’aimera plus que moi.

Mon Marizou chou, ma vie quotidienne est toujours égale à elle-même. Si j’en avais trouvé le moyen pratique, je t’aurais envoyé un drôle de petit animal à poil soyeux, à regard vif… un renardeau. Mais je ne puis le mettre dans un colis postal. Une idée ! Viens le chercher…

J’ai lu L’Île de volupté [Myriam Harry] et commencé Siona à Berlin [ibid.]. J’aime beaucoup mieux le style du second que du premier. L’Île de volupté est un peu le type du roman que je redoute. Il exploite de très beaux thèmes, mais les exploite mal : volupté débridée qui serait à mon avis plus voluptueuse, moins orchestrée ; les dialogues sont assez plats ; quel dommage que l’afflux de poésie incontestable ait si peu de sens poëtique. Quand je dis “Roman que je redoute”, cela veut dire roman que je ne voudrais pas écrire. Il m’a très intéressé : l’atmosphère prend, tout de même. Extrêmement sensuelle, sensualité orientale comme il convient, mais qui me plaît davantage que l’excitation étriquée de l’Occident. Il faudrait tout de même arriver à comprendre que l’amour sensuel est un beau visage de l’amour quand il va de pair avec le don de l’âme. La mentalité occidentale m’irrite fort, qui a presque établi comme un axiome la contradiction du plaisir et de l’idéal. Myriam Harry me paraît tout de même nettement inférieure dans le genre à Gérard d’Houville, elle-même très en dessous de Pierre Louÿs et André Gide (je ne les assimile pas parce que je les compare !). Siona à Berlin prouve un art déjà déjà plus sûr.

Je reçois à l’instant un mot du sous-secrétaire d’État à P.[ierre]-É.[tienne] Flandin que celui-ci me fait parvenir. On y parle de “très grande bienveillance”, mais une certitude serait mieux.

… Trois mai 1938 : je te rattrape dans l’autobus “8”. Tu me promets : “demain je viendrai… ”

Chérie, mon amour, j’adore ce petit zou et je lui rends avec la même ardeur ses caresses infiniment douces de petite femme.

François

[Apostille :] Pense aux faire-parts de nos fiançailles. Il faut que ce soit fait sans délai. Si tu vois papa à Paris, rappelle-le lui. Je t’aime ma chérie. Si cette lettre te parvient le 5 mai : bon anniversaire chérie. C’est une telle aventure un premier baiser.