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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

24 May 2022

AVEC UN POÈME AUTOGRAPHE DE TROIS PAGES DE FRANÇOIS MITTERRAND.

SOUVENIR DU PREMIER BAISER ÉCHANGÉ SUR UN BANC DU LUXEMBOURG, EXACTEMENT DEUX ANS AVANT, LE CINQ MAI 1938.

“TU NE SAURAS PAS CE QUE J’AI SOUFFERT”.

FRANÇOIS MITTERRAND REPREND L’HISTOIRE DE LEUR AMOUR ET LA DISTINGUE EN TROIS ACTES : “ENCORE UNE OU DEUX SCÈNES À JOUER AVANT LA CHUTE DU RIDEAU”…

LETTRE AUTOGRAPHE SIGNÉE

7 pp. in-8 (179 x 132mm), encre noire

CONTENU : 

Le 5 mai 1940

Ma Béatrice bien-aimée, si j’avais su ce qui devait arriver avec ce premier baiser, aurais-je hésité ? Mon amour chéri, je crois au contraire que j’aurais été si fou de joie que tu en aurais été stupéfaite. Mais toi, mon Zou ? Aurais-tu refusé un baiser si décisif et si compromettant ? Et maintenant qu’il est donné, le regrettes-tu ? Tu étais alors une toute petite fille, une adorable petite fille. Un premier baiser, ce n’était quand même pas dévalué ! Une aventure très banale ! Ce jour-là j’ai compris à jamais que tout mon bonheur reposait en toi. Tu étais si grave et si douce. J’avais l’impression, en prenant tes lèvres, de te recevoir toute entière.

Dès le début, notre histoire ne pouvait pas être pareille aux autres. Tu ne sauras jamais quel prix j’ai attaché à ce premier aveu d’amour. Je t’aurais moins aimée, je n’aurais sans doute pas tant attendu. C’est un peu extraordinaire : attendre plus de trois mois avant de faire ce petit geste banal, qui coûte si peu et ne signifie guère plus qu’un agréable et bref plaisir ! Mon aimée, je t’adorais. Chaque jour qui passait donnait une valeur plus grande à ma tendresse. Ce baiser, chérie, que nous avons échangé sur un banc du Luxembourg, il contenait toute ma vie. Il m’a lié à toi. Je me rappelle ce cinq mai 1938 comme s’il datait d’hier. Quel bonheur m’étreignait, quelle joie. Et quand tu m’as pris la main en partant, je pensais que nous commencions un beau voyage. Tu souriras peut-être en lisant ceci. Attribuer tant d’importance à un baiser, alors que c’est chose bien courante ! Mais non chérie, n’est-ce pas que tu n’as pas pensé cela. N’est-ce pas que tes yeux, que cette peine qui t’a fait dire “et maintenant, j’aurai encore plus de chagrin” ne mentaient pas ? Beaucoup de chagrin ? Peut-être, mais aussi quelle suite merveilleuse de bonheur. Mon petit Zou, te souviens-tu de tout cela ? Ta peau “mêlée”, tes “cinq doigts”, et puis brusquement cette demande muette que tu n’as pas refusée, ce désir merveilleux de ta bouche, de toi. Tu étais si petite, ma chérie, mais je crois que tu as compris toi aussi que nous venions de donner un sens à notre vie.

L’An dernier, je suis retourné au Luxembourg. Je me suis assis au même endroit. J’ai rêvé à toi, à notre première promesse faite là. J’étais infiniment triste, malgré le temps qui nous séparait déjà, et la certitude d’une longue séparation, sinon définitive, à venir. Tout paraissait contre nous. Nous avions tenté de vivre en dehors de notre beau rêve. Tu ne sauras pas ce que j’ai souffert. Ce jour-là, j’ai même décidé de m’écarter de toi, de t’oublier, et de mai à août j’ai voulu remplir si bien mon temps que tu ne pourrais, pensais-je, y trouver place… ce fut un magnifique échec. Je n’ai jamais pu ne pas t’aimer.

Ma fiancée chérie, voici déjà un bon acte de notre passé. Il a été fait de joies incomparables pour moi, de chagrins terribles. Mais si j’essaie de faire la balance, je trouve dans ma vie un amour si pur, un bonheur si net, si haut, si parfait, que je n’envie rien à personne. C’est tout ce que tu m’as donné. Mais ce qu’il y a de plus fou encore, c’est que cet acte n’est pas unique. Le deuxième est commencé depuis le 2 janvier ; et comme dans une pièce bien agencée, le deuxième acte est encore plus émouvant, passionnant, encore mieux réussi que le premier. Le premier acte a débuté par la présentation des personnages. Quelques scènes pittoresques, charmantes, ont amené à ce baiser délicieux. Puis, il s’est terminé sur une promesse. Le deuxième acte a commencé avec cette promesse. Quelques scènes bouleversantes, dramatiques amènent à la séparation des personnages non plus à cause d’eux mais à cause d’une guerre. Il finira sur la réalisation de la promesse : non plus un premier baiser, mais le mariage, la première, la merveilleuse union des deux héros… Et c’est là que nous en sommes ! Encore une ou deux scènes à jouer avant la chute du rideau. Dépêchons-nous, chérie, ce sont les plus belles.

Tu vois comme la société déteste le bonheur des individus. Deux êtres s’adorent et se sont dit “oui” depuis longtemps. S’il ne s’agissait que d’eux seuls, ils s’appartiendraient en hâte et remplis de bonheur. Que fait la société ? elle dit : “pas encore ; je m’occupe de vous”. Et si on répondait “tu nous embêtes” ? Mon amour chéri, je passe mes journées à médire de cette société mal faite. Ce sera très dur de vivre loin l’un de l’autre quand nous posséderons tout notre amour mais ce sera aussi très consolant. Nos lettres seront encore plus merveilleuses puisque je saurai encore plus de merveilles de toi ! Mon insensible petite fille chérie, toi, ça t’est égal d’attendre, tu ne désires pas tant que ça être à moi, me posséder par le même fait… Tu n’es pas pressée de vivre notre amour dans toute sa splendeur et sa douceur… Ô dis-moi “ce n’est pas vrai, mon chéri”.

Mon Zou adoré, tu es la plus ravissante de toutes les fiancées. Je ne voulais pas compter sur une lettre ce soir, et le courrier m’apporte tes lignes bien aimées. Moi aussi j’aime bien que tu m’écrives de ton lit. Je rêve un peu au moment où tu écrivais sur ce papier que j’ai entre les mains, prête à dormir, telle que tu seras quand nous dormirons tous deux dans un même lit… Ce ne sera pas trop désagréable ! C’est si bon, mon aimée, de t’entendre dire “je t’aimerai tellement que tu ne pourras pas y croire”. Et comme j’en ferai autant, nous serons deux possédés d’amour, d’un bel et doux amour. Nous ne serons pas avares de caresses : aujourd’hui d’ailleurs, tu m’en envoies un million. Mais il y aura une caresse bien simple après les plus douces, les plus folles. Nous nous endormirons chaque soir si bien enlacés que la nuit ne sera qu’une longue caresse de tout notre être. Comme je t’aimerai. Est-ce que tu crois que c’est très ennuyeux pour une femme l’immense amour d’une homme ? Moi, je veux que tu sois heureuse dans tous tes rêves, dans tous tes désirs de femme, dans tous tes actes et tes gestes. Mais quand j’imagine ta tendresse à toi, égale à la mienne, tes caresses et tout ce que tu feras pour me rendre heureux, je suis émerveillé de mon sort. Tu es une si adorable petite fille amoureuse. Le moindre geste de ta tendresse est infiniment doux pour tout homme qui t’aime, or tout homme est nécessairement amoureux de toi. Heureusement, le privilège est rare d’être aimé de toi, j’espère même qu’il est unique !

Ma petite pêche aimée, puisqu’“on a toujours le droit de faire ce que l’on veut de son bien”, j’ai une forte envie de vous embrasser. Mais pas seulement vos épaules ! Une immense envie de vous caresser. Quelles caresses voulez-vous ? Tant pis pour vous, chérie, puisque vous êtes à moi, ce sera la loi de mon Bon Plaisir. Mon amour, heureusement que ce bon plaisir ne cherche qu’à ressembler au vôtre ! Alors, je vous embrasse longuement au bas de votre cou. C’est merveilleux. Me refuserez vous vos lèvres maintenant ? Ô chérie, je t’aime. Je suis triste d’être obligé de rêver à ce qui fut un si fou bonheur. Mais bientôt, mon Buju, nous connaîtrons des moments semblables. Tu te mets tout contre moi, me dis-tu, ma petite fille chérie. Reste ainsi : je te couvre de ces caresses indicibles qui constituent notre trésor à nous deux puisqu’elles t’ont déjà donnée à moi, puisqu’elles font de toi ma petite femme divine, ma chérie.

François

[Apostille en haut de la lettre :] Voici un petite poème de la série “pour nous deux”. Il m’a amusé et ému. Je l’ai fait avec tout l’amour que tu sais, ma toute petite fille chérie. Il n’a pas d’autre prétention.

[JOINT, poème autographe de François Mitterrand :]

Cinq Mai
Je portais un complet bleu marine, un col dur évasé, une cravate écossaise et des chaussettes de grosse laine blanche.
Toi, avec ton tailleur quadrillé à fond vert, ton chapeau plat posé à l’inverse de ton sourire et retenu par une drôle de jugulaire nouée sous le menton, tu démentais le fou rire de tes cheveux qui aimaient le soleil.
Une bande velpeau qui cernait ta cheville gauche rappelait un jeu de puce montée ou un escalier descendu trois par trois.
Tu fus très cérémonieuse.
Tu m’expliquas qu’il fallait dire une badge,
Que tu nageais mieux qu’un poisson, que tu me battrais peut-être à la course.
Tu me dis sans doute autres choses que j’ai oubliées.
Moi je pensais à autre chose que je n’ai pas oubliée.

C’était très grave, tu le savais.
C’était même pour cela qu’il fallait à tout prix parler de championnats.
C’était si grave que cela finit par un baiser.

Nous nous assîmes sur un banc du Luxembourg parce qu’il faisait chaud
Parce que nous avions beaucoup marché
Parce que le coin était joli.

J’aimais ton profil de médaille ;
Et ton corps, j’aurai voulu le sculpter.
On dit qu’un sculpteur est toujours amoureux de son œuvre ; un jour pensai-je elle sera mon œuvre ; je la ferai telle qu’elle est.

Puis nous parlâmes à voix basse.
Les pigeons volèrent, se posèrent sur la pelouse d’en face ; les gens passèrent ; l’heure aussi.
Mais nous avions fermé la barrière : nous avions suffisamment affaire avec cet amour qui secouait trop nos cœurs pour être dit.

Car nous ne prononçâmes pas un mot d’amour.
Quand le moment fut venu
Nos lèvres s’unirent
Tout simplement.

Alors toi :
“Ah ! Pourquoi as-tu fait cela
Maintenant, j’aurai encore plus de peine”
Mais ce n’était pas à moi que tu disais cela,
C’était à l’aventure, à la nécessité,
C’était à cet étrange sort qui venait de
Recréer pour toi une nouvelle histoire.
Je n’avais rien à te répondre.

Nous nous levâmes et tu as pris ma main dans la tienne. Nous partîmes en riant et tu portais sous le bras droit des cahiers d’écolière.
Le soleil disparaissait ; il était froid ce vent qui te décoiffait.
Et tu me dis “il est sept heures et quart et j’avais dit sept heures”.
Mais cela n’avait plus d’importance.

5 mai 1940. Écrit de 5 à 7 heures