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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

24 May 2022

“JE T’AIME ET TE DONNE UN TOUT : JE VEUX POSSÉDER TON ÂME POUR MIEUX POSSÉDER TON CORPS, JE VEUX T’OFFRIR PLUS DE JOIES PHYSIQUES POUR MIEUX T’OFFRIR LES JOIES IDÉALES”.

NOUVELLE MENTION DE L’AUTRE RENCONTRE AMOUREUSE DE CATHERINE LANGEAIS EN 1939 : (“J’AI ÉNORMÉMENT SOUFFERT DE PENSER QU’UN HOMME AU MONDE POSSÉDAIT PLUS DE TOI QUE MOI”) ET RÉFLEXIONS LOGIQUES DE FRANÇOIS MITTERRAND SUR LES NOTIONS DE MAÎTRESSE OU D’ÉPOUSE, DE DÉSIR ET D’ESTIME

LETTRE AUTOGRAPHE SIGNÉE

8 pp. in-12 (179 x 133 mm), encre noire

CONTENU : 

Le 6 mai 1940

Mon amour chéri, ta lettre d’aujourd’hui est arrivée je ne sais pourquoi à midi au lieu de 3 heures. Je venais de quitter Robert qui me rendait sa dernière visite : il part pour Biscarosse, dans la D.C.A. Le voici heureux ; Edith va le rejoindre. Ce soir il sera à Paris.

Tu me dis ton emploi du temps : donc en ce moment tu es au cours ? Penses-tu à moi ? Tu ajoutes : “la vie est bien triste sans toi”. Mais ce que tu penses là, le sens-tu ? En souffres-tu ailleurs que dans l’idée que tu as d’une séparation longue et cruelle ? C’est extraordinaire ; tu n’es pas encore ma femme et pourtant tu me manques comme si tu m’avais déjà appartenu. Je ne puis séparer de cette petite fille que tu es encore pour moi, cette femme que tu es aussi : j’ai besoin de ton âme et de tes caresses. Et toi ? Toi, ma chérie ? De Marie B[ouvyer], tu m’écris “je crois qu’elle a compris elle aussi beaucoup de choses comme extrêmement peu en comprennent”. Alors je me prends à rêver. “Que pense-t-elle de l’amour, de la Vie, elle que j’aime, dont je sais tant de choses, dont j’ignore tant de choses ?”. Je me demande parfois pourquoi tu m’aimes, surtout pourquoi tu es revenue à moi. Je ne veux pas t’apporter la tranquillité, l’amour-repos, l’amour-mariage. (Dans le sens ordinaire). Toi, je te crois capable d’être au-dessus des autres. Toi, mon amour, tu ne peux pas être une femme médiocre. J’essaie d’imaginer ton amour. Il m’est encore mystérieux puisque tu ne me l’as pas tout donné (il me sera toujours mystérieux. Quel être se donne tout à fait ?). S’il n’était qu’un amour sage, il me décevrait, car l’amour a besoin de violence ; s’il n’était qu’un amour fait pour la certitude agréable d’être aimé, il me torturerait. Je ne sais pas comment tu m’aimes. Je me souviens pourtant de quelques-uns de tes tendresses : elles te faisaient encore plus belle. J’ai adoré ton visage grave au moment du plus grand abandon que tu m’aies accordé, j’ai adoré aussi le feu qui tout d’un coup t’a unie à moi aux moments extrêmes de nos caresses. Ton amour était merveilleux. J’ai aimé que tu aimes le plaisir de notre amour, mais aussi que tu aies aimé ce plaisir avec gravité. Comment te dire : j’ai aimé que tu sois si femme, heureuse de l’amour et consciente tout de même de sa grandeur. Comprends-tu cette éternelle certitude d’un tout ? Moi, je t’aime et te donne un tout : je veux posséder ton âme pour mieux posséder ton corps, je veux t’offrir plus de joies physiques pour mieux t’offrir les joies idéales.

Et je me pose cette question contradictoire : “est-ce que j’ai eu peu de toi, ou beaucoup ?”. Est-ce que même dans nos caresses tu m’as donné beaucoup de toi, ou peu ? (Et cette question demeurera plus tard : lorsque tu seras toute à moi, je me la poserai encore, car tu le sais toi aussi : on ne possède pas un être parce qu’on s’unit à lui physiquement). Tu me donneras la réponse sans doute sans le savoir : dans certains gestes, certains regards qui disent : je suis à toi entièrement. (Il m’a semblé que déjà tu l’avais parfois esquissée. C’est difficile à expliquer, mais j’ai vu sentir en toi cet élan merveilleux).

Tu sais, chérie, j’ai énormément souffert de penser qu’un homme au monde possédait plus de toi que moi. C’est cela l’exigence de l’amour : elle veut plus que tout autre. Mais maintenant, puisque ta connaissance de l’amour te permet de juger l’amour et les êtres, tu sais, toi, si tu m’as beaucoup donné, si au-delà de nos caresses encore bien imparfaites, tu m’as donné tout ce que tu es ; si, en m’abandonnant beaucoup de ton corps si plein de délices, et pourtant si peu, tu as en réalité donné plus de toi-même qu’en donnant tout à un autre que moi. Ô chérie, ne crois pas que c’est une jalousie rétrospective qui me fait parler, c’est tellement plus que cela. C’est l’immense désir de connaître ton amour, notre amour.

Je me suis également posé cette question à double face. “Si elle avait été ma maîtresse, m’aurait-elle aimé assez pour accepter de devenir ma femme, et (s’il n’avait pu être question de mariage entre nous) m’aurait-elle aimé assez pour accepter d’être ma maîtresse” ? L’an prochain, tu feras peut-être de la scholastique : tu verras ce qu’on appelle les contraires et les contradictoires. Cette question là n’est pas contradictoire, tu le sens bien, elle est seulement à faces contraires, elle exprime le même désir. Ma femme ? Cela prouverait que tu m’abandonnes pour toujours tes désirs, tes aspirations, ta vie. Ma maîtresse ? Cela aurait prouvé que tu m’aimais assez pour l’attrait sensible, puissant, enivrant de notre amour. Mais puisque bientôt tu seras ma femme, je réunis les deux faces et je te dis : mon amour, mon aimée, ma petite fille très chérie, je ne sais pas comment tu m’aimes. Mais dis-moi que c’est pour tout cela en même temps ; dis-moi que tu m’aimes pour tous tes rêves de petite fille, et par tous tes désirs de femme. Je ne sais pas comment tu considères mon amour : ou trop idéal ? Ou trop brut ? Mais idéal ou brut, je me moque des classifications. Je t’adore ma chérie, et si je t’adore passionnément, c’est parce que je sens en moi l’immense désir de te rendre heureuse passionnément par tous les plus fous plaisirs, comme par le grand bonheur d’une même conception de la vie.

Cela va peut-être t’amuser, mais je t’assure que cela m’a un temps inquiété : je me suis dit : “attend-elle de moi tout, me désire-t-elle autant qu’elle m’estime ?”. C’était en somme la réciproque retournée, inversée de ta crainte : “ne m’aime-t-il que parce qu’il me trouve jolie ?”. Tu comprends, chérie, je ne veux pas m’attirer d’éloges, je ne veux pas que tu me dises que je suis physiquement très acceptable ! C’est infiniment plus : c’est ton désir à toi, ton désir d’être à moi qui me passionne. Ô, sans doute, c’est un problème dont je ne traiterais pas avec la petite-fiancée-qui-se-marie-parce-que-c’est-bien, ou avec la classique jeune fille pas trop innocente mais qui rougit pudiquement quand on parle de l’amour autrement qu’avec des métaphores (et elles ne savent pas qu’elles sont dépouillées du plus magnifique bonheur : voir l’amour avec des yeux émerveillés au lieu de les cacher), mais je t’exprime toutes ces réflexions parce que tu es ma fiancée que j’adore, si grave et si gaie, si femme (et si délicieusement), parce que notre merveilleux amour doit chasser l’artificiel pour étreindre éperdument toutes les joies, ces douces joies qui existent en chaque mot d’amour à travers la séparation. Notre tendresse nous a libérés de ces chaînes : le cynisme, la pruderie, la seul goût du plaisir, le seul attrait de l’esprit. Mon amour, tu es tout pour moi ; tu m’as révélé un monde à la fois pur et passionné, tu m’as révélé que la pureté et la passion se rencontraient à leurs sommets. Toutes deux s’accomplissent dans la violence éblouie, incomparablement heureuse et douce de l’amour.

Chérie chérie, tu liras cette lettre. Je sais car nos cœurs sont unis que tu la liras comme il faut la lire, c’est-à-dire en pesant chaque question, en essayant d’y répondre devant toi-même. Il est bon parfois de s’arrêter pour visiter les coins de son bonheur. Réfléchis à tout ce que je t’écris là (peut-être n’auras-tu pas besoin de réfléchir, y as-tu depuis longtemps réfléchi comme moi), et puis réponds aux questions, raconte-moi ce qu’elles suscitent en toi. J’ai besoin de savoir un peu, toujours un peu plus. J’ai besoin de connaître ton accord. Et, mon amour, mon amour adoré, j’ai tant besoin de t’entendre dire : “je t’aime”. J’ai tant besoin de t’entendre dire mille désirs un peu fous, si merveilleux… Mais je ne veux pas dicter tes réponses ! (Mon Buju chéri, à vrai dire je triche un peu : tes lettres merveilleuses m’en donnent des éléments, me prouvent ton amour. Mais certaines choses graves méritent tout de même que nous en parlions).

Mon petit amour (très, très grand), je t’aime. Je ne puis pas terminer autrement cette lettre grave. Si tu savais quelle passion est contenue dans chaque mot ! (Mais je vois que tu le sais). Certains me croient calme : et pourtant je suis souvent si tourmenté. Mais avec toi, petite femme chérie, il n’y a devant moi qu’un immense bonheur. Sais-tu à quoi je pense en finissant ? Une image qui me harcèle délicieusement : toi et moi avec notre, nos enfant. Comme ce sera drôle de te voir chez nous tentant de nourrir nos enfants (et émouvant). Ce petit être qui voudra ainsi se nourrir de toi, pense mon amour qu’il sera fait de notre sang à tous les deux. Pense chérie aimée qu’il sera fait de notre plus merveilleuse union, de notre “doux et violent” plaisir (avant ta souffrance à toi), mon petit Zou, toute petite-maman. Ah ! Je t’aime, tu sais ! Je te couvre de baisers, c’est toujours aussi bon que la première fois ! Et pourquoi ai-je envie, mon amour, de caresser tout doucement tes seins adorables avant de mettre ma tête sur ton cœur ?

François

Je vais t’envoyer qqs textes. Ou plutôt qqs pages. Tu as raison de m’attraper, Zou chéri ! Je t’adore.