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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

24 May 2022

CONTINUATION DES RÉFLEXIONS DE FRANÇOIS MITTERRAND SUR UN AMOUR SANS VIRGINITÉ : “SE DONNER POUR LA PREMIÈRE FOIS, C’EST PASSER D’UN CÔTÉ DU MONDE À L’AUTRE”.

ON COMPREND ICI QUE CATHERINE LANGEAIS A FAIT L’AVEU LORS DE LEURS DERNIÈRES RENCONTRES DE DÉCEMBRE 1939 OU DU TOUT DÉBUT DE JANVIER 1940

LETTRE AUTOGRAPHE SIGNÉE

8 pp. in-8 (180 x 132mm), encre noire

CONTENU : 

Le 7 mai 1940

Mon petit Zou bien-aimé, une fois de plus et j’en suis troublé, je constate d’après ta lettre de ce soir la similitude de nos pensées, de nos inquiétudes et presque de nos phrases. Tu me parles “de ce qui a été et qui n’aurait pas dû être et de ce qui n’a pas été et aurait dû être”, parce que tu l’as voulu et parce que maintenant les événements le veulent. Moi aussi je reviens souvent sur tout cela. Il m’arrive d’être désespéré et si je ne puis rien te reprocher (tu sais bien que cette pensée ne m’effleure pas), je m’accable de la force qui fut contre nous. Comment a-t-il pu se faire que le premier don de soi, qui sera éternellement le premier, puisque vis-à-vis de l’éternité il n’y a pas de recommencement, se soit produit hors de moi. Malgré tout, se donner pour la première fois, c’est passer d’un côté du monde à l’autre : pourquoi n’avons-nous pas connu cette extraordinaire révolution par/dans l’accomplissement de notre amour ? L’événement replacé dans son ambiance redevient explicable, presque normal, mais considéré en lui-même il demeure angoissant. Et cela ? C’est l’aventure de tous les amours qui ne sont pas le vrai, l’unique : l’union d’une femme et d’un homme c’est toujours un fait d’apparence quelconque né d’une rencontre de vacances, de rendez-vous, d’une soirée mondaine ; on peut toujours la replacer dans son cadre, donc la rapetisser ; on peut toujours se dire à soi-même qu’elle n’est qu’une occasion de plaisir : cela n’empêche pas que vis-à-vis de la Vie, c’est un acte suprême doué de conséquences impensables, profondes, éternelles. Alors quelle angoisse après, quand on s’aperçoit qu’on a joué avec cette chose tellement plus grande que soi.

Et chaque homme, chaque femme a commis cette sorte de crime si terriblement stigmatisé par l’expression : faire l’amour. Tu vois, parce que moi, je ne peux que t’aimer, parce que je ne pourrai que t’aimer, c’est-à-dire, te posséder dans la joie de l’être tout entier. Je ne comprends plus ce que cela veut dire : faire l’amour. Je ne comprends plus cette réduction de l’amour.

Je t’ai dit ma chérie que j’étais parfois désespéré à cette pensée que je ne serai jamais l’homme qui t’a rendue femme, que cela ne serait jamais plus. C’est faux. Désespéré, je ne le suis jamais. Si je désespérais, si cela brisait d’abord notre bonheur puis notre amour, c’est que je serai justement de ceux pour qui l’amour c’est le faire, un petit incapable de s’élever à l’amour. Vois-tu, chérie, tu aurais pu me perdre (car si je ne t’avais pas crue, je n’aurai cru personne désormais), mais tu m’as sauvé. Je t’en adore tellement, tellement. Tu as été une femme adorable, merveilleuse, délicieuse dans le don de ton amour. Parce que ton amour, celui-là, c’était le vrai, l’unique, comme le mien pour toi. Tu sais, quand je suis parti, j’avais encore le cœur plein de ma tristesse : je n’avais pas eu le temps de comprendre ton aveu, mais vite tout de même, sous la caresse de nos tendresses, j’ai admiré, adoré ce chef-d’œuvre que tu es, qui avait réussi à se détacher plus beau encore de sa fragilité. J’ai quelques fois imaginé que Dieu avait fait naître cette souffrance, avait voulu t’atteindre (donc m’atteindre) seulement pour empêcher que nous ne nous adorions comme des dieux, en nous montrant que nous étions un homme et une femme.

Toutes ces épreuves, et celle-là fondamentale, nous permettent, nous permettront peut-être de nous appartenir plus entièrement encore, car nous reconnaîtrons mieux la merveille unique qui est notre tendresse.

Je ne sais, mon aimée, si je m’abandonne aussi bien que toi à la volonté de Dieu. Je dois être moins croyant que toi (je ne m’en vante pas). Et pourtant comme toi, c’est à lui seul que désormais je m’adresse, lui seul est capable de résoudre notre problème : l’accomplissement de notre amour. Tu comprends : mariés, toutes les questions sont résolues, tant que nous ne serons pas mariés, elles ne le seront pas selon notre absolu désir. Or, il m’est impossible de penser que d’ici très peu de temps tu ne sois pas ma femme chérie, que tu ne sois pas à moi. Notre amour est trop enraciné en chacune de nos pensées, en chacun de nos désirs pour ne pas exiger que nous le possédions tout entier. N’est-ce pas que tu saisis le sens émouvant, splendide (bien loin du sens banal) de cet aveu que je te crie de toute ma tendresse “je te désire”. Oui je te désire parce que tu es déjà ma femme en beaucoup de choses, parce que maintenant tu dois l’être totalement. Car je t’adore et suis lié par toutes les forces de mon être.

Tu termines ta lettre de ce soir par ces mots “ton Zou, ta petite femme déjà” ; comme c’est vrai mon amour. Oui, tu es déjà infiniment plus pour moi qu’une jeune fille promise. Il existe entre nous une union intime, indicible. Par nos caresses qui sont déjà pour nous une alliance heureuse, profonde ? Oui, et plus encore, par tout ce que nous avons uni de nous-mêmes. L’amour est un monde complet, étrange puisqu’il aime cette ambiguïté du plaisir qui au lieu de s’emparer uniquement du corps, embrase l’âme aussi, puisqu’il favorise la tromperie en mettant à la base du plus ardent et véritable amour, comme du plus superficiel, le même plaisir, le même et pourtant si différent. Quand donc cessera-t-on de considérer l’union des corps comme un acte seulement physique, matériel ? Comme si l’âme et le corps n’étaient pas si intiment mêlés qu’il est impossible de discerner la part de l’un et la part de l’autre.

Mon amour adoré, c’est pourquoi si patient avant de te retrouver, je suis devenu si impatient de te posséder parfaitement, maintenant que j’ai reconnu la toute-puissance, la beauté, la profondeur de notre amour : il nous manque encore le suprême bonheur, l’incomparable bonheur, d’une union qui désire infiniment la perfection de l’amour.

Ma petite fille chérie, comme je te parle sérieusement ! (Et c’est encore là une preuve de notre union ; je t’écris désormais sans rien te céler de plus intime de ma perpétuelle interrogation). Mais je crois qu’il n’y a plus entre nous de choses sérieuses ou futiles. Il n’y a plus que les choses que nous pensons.

Il m’arrive aussi de rêver que si j’étais tué à la guerre, aucun homme ne te donnerait plus de lui-même que moi… De rêver aussi que d’être tué après t’avoir possédée, sera moins grave, moins décisif : il y aura eu au monde une minute de perfection, et cette minute c’est nous qui l’aurons vécue, nous deux. Mais tu comprends comme il est grave aussi que je ne puisse plus penser que le temps soit long d’ici notre merveilleux bonheur. Tu es trop en moi et moi trop en toi pour que nous puissions retarder la plus absolue expression. J’ai une raison qui demeure solide : le mariage, ses risques (blessure, enfant). Mais je crois que le mariage avec ces risques-là (risques pour toi, ma chérie, mon Zou et cela me tourmente) vaut mieux que notre union sans lui. Car il nous évite toute contradiction avec nous-mêmes. Seulement pour cela, il faut le hâter. Ô chérie, la guerre, quelle misère !

Vois-tu, mon rêve est de te rendre infiniment heureuse. Je veux que tu connaisses chaque phase de l’amour dans la joie. Je veux que le jour où je t’aurai possédée enfin, ma bien-aimée, tu ne penses qu’à m’envelopper encore de tes bras, que tu me dises de tout ton cœur : “comme c’est merveilleux, comme c’est bon de vivre, comme je t’aime” et non pas, “pourquoi” ? Une phrase de toi m’a frappé au début de ces lettres : “si je t’avais appartenu, cela n’aurait pas gâché notre amour” (je te l’ai rappelée). Chérie, m’aurais-tu fait un reproche après ? Simplement le reproche de ton regard ? Ou m’aurais-tu serré dans tes bras, tout contre toi en me disant : “je t’aime et ne désire pas autre chose” ? Il faudra, vois-tu mon amour, penser toujours à cela d’abord. Nous nous adorons et c’est plus merveilleux que tout.

Nous ne nous posséderons que de notre plein gré. Mais, quel que soit ce jour, quelles qu’en soient les circonstances il faudra, chérie chérie, que ce soit dans la joie et la certitude. N’est-ce pas, ma toute petite fille, ma petite femme adorable ? J’irais jusqu’à dire dans le mariage ou au dehors : avant tout passe notre union heureuse, merveilleuse. Ce jour-là, cette minute-là (puisque ce sera au pluriel, un doux pluriel ?), ils devront être de toutes manières le centre idéal de toute notre vie. Comme je t’aime mon Zou adoré ! Ne le sens-tu pas à travers chaque mot que je t’aime passionnément ? N’est-ce pas que tu es trop femme, et trop merveilleusement femme pour ne pas comprendre de tout ton être mon désir et mon amour tout entier ? Je t’adore.

Dis encore à Paris mon amitié… Amuse toi bien si tu en as l’occasion… Mais pense à moi !

Merci pour Gilles [Drieu la Rochelle] reçu hier et pour la photo de mon merveilleux petit Zou chou. (Je voudrais rester longuement tout entier contre toi, embrasser ton épaule).

Et puis, je voudrais tant de choses qu’il vaut mieux m’arrêter là ! C’est simple d’ailleurs, je te voudrais toute car je t’aime.

François