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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

27 May 2022

“JAMAIS TU N’AS TRAITÉ L’AMOUR BASSEMENT”…

“NOUS NOUS SOMMES ÉTENDUS L’UN CONTRE L’AUTRE”.

NOUS SOMMES LE 8 MAI 1940 : “J’AI FAIT UNE RANDONNÉE EN BRAS DE CHEMISE SOUS LE SOLEIL”…

LETTRE AUTOGRAPHE SIGNÉE

8 pp. in-8 (179 x 131mm)

CONTENU : 

Le 8 mai 1940

Ma petite chatte chérie, j’aimerais bien que tu sois à la place de maître Goupil sur mes genoux ! (“goupillon” puisqu’il s’agit d’un renardeau). Tu remuerais un peu moins sans doute et j’imagine que malgré le poil soyeux et le gentil museau de mon compagnon, ce serait rudement plus agréable. J’adorerais perdre mes baisers dans tes cheveux, sentir ta chaleur à toi, ton parfum. Te souviens-tu de notre dernier après-midi de Jarnac ? Tu es restée longuement sur mes genoux (moi, j’étais assis sur ton divan). Tu m’as raconté quelques histoires de ta vie sans moi. Mais tu n’as pas fait que cela : c’était doux, chérie, d’interrompre nos paroles par un baiser, par une caresse délicieuse. Tu étais bien alors ma toute petite chatte, une petite chatte qui s’appelait Zou, avait une peau-douce, et un museau frais, et des yeux de femme, c’est-à-dire mystérieux, incertains, et si attirants qu’il vaut mieux ne pas subir la fascination, se laisser ensorceler…

Après, nous nous sommes étendus l’un contre l’autre ; mais là tu n’étais plus une petite chatte ravissante, peut-être inquiétante. Tu étais une femme merveilleuse et dont l’amour était incomparable ! Ah ! comme c’était inouï cette impression que j’avais, uni à toi par tous nos gestes d’amour, d’être porté par toi et en même temps de t’enfermer dans un monde à nous deux seulement. Ma toute petite femme adorée, malgré le temps, j’éprouve toujours un doux plaisir à rêver à nos caresses folles, enivrantes, si troublantes aussi, qu’il valait mieux encore ne pas se laisser ensorceler, qu’il était nécessaire de se détourner de toi un instant.

Tu es terriblement dangereuse mon Marizou chou ! Tu es une femme à ne pas rencontrer sauf dans un cas : te rencontrer pour te garder éternellement. Autrement, on emporte avec le goût de ton amour une tristesse aussi longue que la vie. Heureusement pour moi, mon amour, je ne connaîtrai pas (ou plus) cette souffrance de n’avoir qu’un peu de toi. Car c’est avoir peu d’une femme que de ne pas la retenir dans une égale adoration, toute la vie.

Ainsi donc, ma toute petite fille méfiante, tu as cru un temps que je pouvais m’amuser de toi. Tu ne lisais pas dans mes yeux, dans mes paroles ? Il doit y avoir pourtant des signes qui ne trompent pas. Et ne t’es-tu pas étonnée de me voir attendre si longtemps un premier aveu ? Crois-tu, chérie, qu’un homme qui veut une femme pour son plaisir, quitte à l’abandonner ensuite pour chercher ce plaisir ailleurs, se serait attardé plus de trois mois avant un tout petit baiser, un baiser à peine amoureux (et qui l’était tellement en réalité - c’était pour cela qu’il avait tant attendu et qu’il s’était fait si léger, si rapide) - puis se serait arrêté là, n’aurait pas demandé des caresses plus complètes, enfin tout ce plaisir pour lequel seulement il avait agi ? C’est vrai que tu étais encore très jeune. Maintenant que deux ans ont passé, tu dois te rendre compte de la différence. Tu dois infailliblement reconnaître le signe ! Moi-même, tu m’avais tant transformé.

Je t’aimais tant que je n’aurais pu te demander plus que je ne l’ai fait. Nous avions 2 ans devant nous et c’eut été fou (criminel même) de ma part de fonder notre amour sur une liaison. Je t’avoue, chérie chérie que je t’ai infiniment désirée et que parfois j’étais obligé de me raisonner pour ne pas te confier mon désir (et c’eut été également normal que tu m’accordasses beaucoup : nous nous aimions et l’amour vrai est toujours beau). Mais tu étais si petite, les risques étaient si grands pour toi, cela t’aurait créé bien des souffrances. Et puis, tu n’étais tout de même pas faite pour cela. Tu es d’une “race”, si je puis dire, que j’aime, admire tant. Ah ! Tu étais ma petite Bérénice. Plus tard seulement, tu devais être toute à moi. Les deux ans ont passé, et je ne regrette rien de ce que j’ai fait à ton égard, de ce que j’ai fait pour notre amour. Et ne trouves-tu pas que c’est merveilleux de penser que ce “plus tard” est là, presque là, que maintenant le temps est venu où tu vas être à moi, ma femme bien-aimée, où nous allons connaître tout l’amour, toutes les merveilles de notre amour ?

Nous avons eu un charmant rendez-vous dimanche dernier, 5 mai. Si vos baisers, Mademoiselle chérie, étaient parmi les mieux qu’une femme peut donner, j’avoue que je suis rétrospectivement vexé d’avoir été réduit à les imaginer ! Mais j’espère bien que tu m’en réserves pour ma prochaine permission. Même si tu veux éviter de me rendre tout à fait fou, j’espère Marizou chéri que tu me rendras suffisamment fou de tes baisers, de tes caresses, tout de même. Mon amour, comme nous serons tous les deux “inspirés” par notre tendresse plus forte que tout, tu peux imaginer ce que notre union pourra être éblouissante. Nous ne serons pas deux mécaniques bien réglées qui font les gestes de l’amour parce qu’elles sont faites pour ça et se moquent du reste ! (et il y a tant d’hommes et de femmes qui sont des mécaniques). Nous, nous serons deux êtres émerveillés de s’appartenir et qui seront, comme tu le dis si bien, “inspirés” : il y a une infinie poésie dans la plus petite parcelle d’amour. Tu as entendu, comme moi, parler bien des hommes et des femmes, comme ils considèrent l’amour avec vulgarité ! (les traditionnelles astuces sur l’amour me révoltent : elles rabaissent tout). On dirait qu’ils s’acharnent à détruire l’âme de l’amour. Tu comprends bien : il ne s’agit pas là de pruderie mais de respect de la poésie, de l’élan qui existent non seulement dans la pensée de l’amour mais dans l’acte. Sans que tu le saches, je t’ai toujours été froidement reconnaissant. Jamais tu n’as dit devant moi, malgré ta tristesse, même aux moments de notre séparation, une parole contre l’amour. Jamais tu n’as traité l’amour bassement. Ô chérie, mon amour, comme nous nous aimerons. Tu vois, en te possédant, il me semblera posséder toute la splendeur du monde.

Chérie, j’ai tout d’un coup grande envie de t’embrasser. Voici un baiser, un baiser d’homme follement amoureux de sa petite, toute petite fiancée. Et ce n’est pas chose désagréable un baiser comme ça ! (Mais toi, quel est ton avis ?) Qu’ai-je fait aujourd’hui ? J’ai fait une randonnée en bras de chemise sous le soleil, photographié des arbres, un pommier en fleurs, une génisse qui regardait avec des yeux attendris. J’ai lu une partie de Gilles [le roman de Drieu La Rochelle parut en 1939] dont je te parlerai. Et puis, comme toujours, j’ai rêvé de toi. Je te donne un rendez-vous, mon Buju. Où ? Dans “notre” chambre de l’hôtel du Rhône ? Aux Tuileries ? Non, après tout, dans ta chambre à toi que je connais maintenant (si tu dois sortir ce soir-là, tant pis, tu penseras à moi, tu viendras tout de même au rendez-vous “dans l’espace”) et ce sera pour samedi prochain à 9h1/2. Je vous avertis Mademoiselle que je vous donnerai peut-être des baisers… Acceptez-les, je vous en supplie. Quand ce ne serait que pour me faire plaisir ! Alors, je vous embrasse dans votre cou, le long de vos épaules comme nous l’aimions tant, il me semble. C’est un peu comme chaque soir ? Cela ne change pas assez ? Chérie, l’amour est merveilleux puisque ses caresses ne sont jamais les mêmes, puisqu’elles sont la source d’un ravissement toujours nouveau.

Et puis, avant de te quitter mon aimée, je prendrai longuement ta bouche chérie, tes lèvres (elles sont mon bien maintenant, c’est un privilège inouï), et cette langue perfide et délicieuse de petite fille moqueuse et peut-être amoureuse… Tu vois, de te parler ainsi, j’ai envie de rire comme tu l’aimes et de t’aimer follement ! Je t’adore chérie.

François