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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

04 July 2022

CAMPAGNE DE FRANCE (2).

REMARQUABLE LETTRE ÉCRITE SOUS LE FEU : “LES AVIONS ALLEMANDS NOUS SURVOLENT ET BOMBARDENT… DES FILES DE RÉFUGIÉS… DES PETITES FILLES À PIED DURANT 50 À 60 KMS, DES VIEILLARDS, DES CHARRETTES AVEC IN BRIC-À-BRAC INVRAISEMBLABLE”.

FRANÇOIS MITTERRAND CONSTRUIT EN HÂTE UN ABRIS ET RÉDIGE UNE LETTRE À MARIE-LOUISE, À L’ÉCRITURE TREMBLANTE, DEPUIS UN “BOYAU”.

LETTRE AUTOGRAPHE SIGNÉE

3 pp. in-8 (189 x 134mm), encre noire

CONTENU : 

Le 11 mai 1940

Ma petite merveille chérie, voici une journée dure qui va vers sa fin. Depuis ce matin, les avions allemands nous survolent et bombardent. Torpilles en général. Une fois mitrailleuse : sur nous justement, alors que des files de réfugiés se traînaient à l’endroit visé. J’ai eu déjà une première chance : je suis parti de l’endroit où il y eut quelques dégâts une demi minute avant ! Je dois te devoir cela. Je suis sûr que tu me protégeras par tes prières, ta pensée, ton amour. Heureusement que j’ai quitté le village hier : ma chambre a paraît-il sauté et flambé ! Malheureusement, je n’ai pas eu le temps de récupérer ta photo dédicacée. Elle doit être dans un piteux état. Enfin ! Pour l’instant, pendant que je trace ces lignes, trois avions se profilent à l’horizon, toujours des Allemands. Au loin, à droite, une immense fumée s’élève, un village qui brûle sans doute. J’ai travaillé tout le jour à commencer un petit abri pour moi et mon adjoint. Autrement, je suis en plein air et ce n’est pas très drôle ! J’ai les mains toutes jaunes de terre. Ma chérie, ce ne serait pas très agréable pour toi la caresse rocailleuse que j’aimerais pourtant bien te donner ! Beau temps, beaucoup de vent. Mais je suis assez couvert. Nous attendons les premiers tirs d’artillerie. Mais ces avions ! C’est vraiment dur de supporter leurs attaques perpétuelles sans rien pouvoir opposer. Le défilé des évacués de Belgique et de France est lamentable. Des petites filles à pied durant 50 à 60 kms, des vieillards, des charrettes avec un bric-à-brac invraisemblable. Les nouvelles se croisent. Nous ne savons rien du devant, ni de l’arrière.

Mon amour chéri, au dessus de tout cela, une chose demeure souveraine, merveilleuse : je t’adore. Je t’aime, tu sais, de toute mon âme. Tu es mon tout. Durant ces jours qui s’annoncent très durs et dangereux, il faut tout envisager. Trop d’exemples cette fois tout près de moi me le prouvent. Alors, soyons courageux, et aimons-nous follement, passionnément.

Je continue cette lettre dans un boyau. Quatre avions piquent. Quelle histoire ! Pas moyen de t’écrire tranquillement. Chérie chérie, ces lignes hâtives, mal écrites, ne doivent pas te faire croire que je néglige mon petit Zou bien-aimé. Oh ! non, tu le sais. Mais j’ai tellement de travail. Mes hommes sont sur une colline sans rien pour les protéger ! Ta lettre d’hier soir m’a apporté une plénitude d’amour telle que je puis bien tout supporter. Puisque tu m’aimes, je te le demande vivement : ne reste pas en Seine-et-Oise, cela peut être dangereux. Jarnac t’attend. Si tu me voyais, tu me trouverais comique : casque, veste ouverte sur une chemise kaki, hâle du soleil et de la terre remuée. Et ce bon vieux Peloton ? Quelle oasis maintenant cela doit-il être ! Je crois que ce coup doit abréger la guerre. Tant mieux. Je serai content de savoir si ton père pense toujours au Peloton malgré ses soucis. Ne perdons pas de vue nos buts : de toute importance, gagner des galons et une solde… Et par la même occasion une femme ! D’ailleurs, il faut avouer que ce peloton me donnerait pas mal de chances de plus d’avoir ma petite femme chérie dans mes bras car de juin à octobre, il me faudra avoir la vie chevillée terriblement au corps avec ce que l’aperçu d’aujourd’hui m’offre comme perspective.

Renseigne-moi. Je continuerai de t’écrire quotidiennement. D’ailleurs, tu verras, d’après les numéros, les courriers qui se sont attardés. Si toi tu m’écris également chaque jour, je verrai d’après la date s’il y a des troubles ou non dans ces courriers, note vie est suspendue à eux, désormais ! Évidemment, il y aura de nombreux retards si j’en juge par la voie ferrée à 1000 m[ètres] à ma droite : elle est intensément bombardée.

Ma bien-aimée chérie, ma tête est lourde et mes jambes lasses. Mais mon cœur, lui, est solide et uniquement occupé par toi. Je te dis sans cesse mille tendresses, il espère mille tendresses. Moi aussi, j’imagine souvent que je te serre dans mes bras. Comme c’est doux ! Mon amour, nous avons un passé merveilleux ! Il faudra bien vite se marier. J’ai trop le désir de toi, de tout le bonheur que tu me donneras, de celui dont je te comblerai. Oh ! Tu sais parfois je me dis que nous sommes bien scrupuleux d’attendre notre mariage pour être tout l’un à l’autre. Et tu comprends : mon amour est tel qu’il ne sait qu’une chose : te posséder, t’appartenir. Mais je sens aussi en moi que notre mariage doit être notre but, que nous devons attendre ce premier soir de notre union ! Il nous faudra encore beaucoup de courage et de patience. Je ne les ai pas. Je prie pour les acquérir. Et puis, quand le jour sera venu, quelle merveille : nous nous posséderons dans la joie totale, folle. Ô chérie ! Songes-tu souvent à tout cela ! Je t’adore, je t’aime, je t’embrasse comme nous l’aimons, surtout ce soir à ma place réservée. C’est bon, chérie, de t’aimer, de t’adorer. C’est merveilleux.

François

[Apostille :] Peux-tu m’envoyer 4 bougies, 1 livre ? J’écris à Jarnac pour les mêmes choses mais cela presse. Je t’aime