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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

04 July 2022

CAMPAGNE DE FRANCE (5).

LE CHEF DE SECTION FRANÇOIS MITTERRAND EST EXPOSÉ À LA MITRAILLE ET AUX STUKAS. IL DEMEURE IMPAVIDE GRÂCE À SON AMOUR POUR MARIE-LOUISE TERRASSE.

“JE TE RACONTE LA GUERRE TELLE QU’ELLE EST ICI”

LETTRE AUTOGRAPHE SIGNÉE

6 pp. in-8 (190 x 134mm), encre bleue

CONTENU : 

Le 14 mai 1940

Ma petite pêche bien-aimée, nos lettres continuent selon notre amour et comme notre amour est “à la base de tout”, ce n’est pas la guerre ni rien au monde qui nous troublera dans notre tendresse. Je t’adore. Je pense à ma ravissante petite Béatrice du mois de mai 38. Dieu qu’elle était jolie ; et tout était beau comme elle. J’en ai besoin de cette petite fille là parmi ces choses laides qui m’environnent. Ma chérie, tu as raison de dire que, dans tes bras, rien n’existe hors de notre merveilleux amour : je voudrais bien les retrouver ces bras, et toute ta douceur aimée.

Hier soir j’ai reçu ta longue et chère lettre du 11. Mon amour, tu peux compter aussi sur moi. Ces événements graves, nous les avions prévus. C’est peut-être du prix de nos souffrances que sera payé notre bonheur. Alors elle est la bienvenue, cette tristesse d’aujourd’hui. Quelle serait la pire éventualité ? Ma “défaite personnelle”… Je n’ai pas l’impression de devoir mourir comme ça. Évidemment, si Dieu a d’autres vues… mais de toutes façons j’essaie de conserver ma sérénité : Il m’a tant donné déjà en te donnant à moi.

Les faits de la journée ? Nuit agitée par le bombardement des batteries françaises (car les Allemands n’ont pas encore fait agir leur artillerie de notre côté : j’en ignore la raison et cela m’intrigue. Cela viendra peut-être très durement et d’un seul coup), et par les tirs incessants des mitrailleuses. Pour moi, j’ai dormi d’un bloc tout de même car j’étais très fatigué. La journée est comme de coutume occupée par l’aviation. Quelques appareils s’amusent à faire du rase-mottes et à nous mitrailler. Quant aux torpilles, elles sont souvent réservées aux points stratégiques. Ça fait une drôle d’impression, quand même d’être ainsi vis-à-vis des Allemands, puisqu’ils sont maintenant sur les coteaux d’en face et qu’une large plaine seulement nous sépare. Nous nous observons mutuellement presqu’à l’œil nu. La nuit, les patrouilles se promènent un peu partout. Nous nous attendons à une attaque éventuelle, bien décidés à nous accrocher à nos positions. Ma section occupe un secteur étendu et plutôt exposé ; elle est à mi-coteau du point culminant, et sans le couvert d’arbres et de boqueteaux. Il pourrait donc y avoir par là une bataille importante, maintenant que le contact est établi. Je ne puis te dire mon emplacement exact “because censure”… mais ne crains pas pour moi les fatigues d’un long déplacement puisque nous ne sommes qu’à trois kilomètres du village d’où je t’ai écrit plus de cent lettres…

Ma fiancée bien-aimée, mon amour chéri, tes lettres sont adorables. Elles me ravissent et m’aident énormément à vaincre mon inquiétude, cette angoisse inévitable que répand la présence invisible de la mort. Tu vois, je me sens plein de vie. Ce serait rudement mieux de t’aimer tranquillement au Luxembourg par une journée aussi ensoleillée, aussi pure que celle-ci. Ma petite Marie Zou, avec ton visage radieux, ton corps “si bien fait, exactement fait pour moi” et ton regard qui contient tant de pensées secrètes, d’élans que j’aime, j’aimerais tant te retrouver, t’envelopper de ma tendresse, te chérir ; et bientôt vivre les délices de notre mariage. Ah ! Je suis impatient de tout cela. Et ce n’est pas très commode de vaincre un immense désir comme celui que je ressens pour toi, mon aimée. Heureusement que veillent en nous la certitude de l’avenir et notre croyance : notre désir aussi grand d’allier notre bonheur avec les fondements dans lesquels nous avons foi. Je m’émerveille de cet ardent amour qui me lie à toi, à cette incomparable petite femme que tu es… Les sages disent “ne vous attachez pas aux créatures”. Pourquoi, si ces créatures savent faire de leur amour une parcelle de l’Amour ? Si elles savent unir leurs élans dans un but de beauté, de bonté ? Quand je pense “je l’adore”, c’est le monde entier qui devient adorable.

Notre amour éclaire tout, purifie tout, anime tout. Je te dois tant, chérie ! Tu m’a expliqué tout le bonheur, la joie, l’âme de toute chose. Je t’adore.

Interprétons cette dure épreuve comme la marque d’une volonté supérieure, le rappel de notre faiblesse. On a tellement tendance à vivre dans l’instant qu’il est bon de sentir parfois l’intervention de l’éternel. Pour nous, notre amour est une merveille tellement rare que nous ne la méritons ni l’un ni l’autre ; séparés, considérés comme individus nous sommes sans doute au-dessous de ce que nous sommes, unis, liés par notre amour. Alors, la marge qui nous sépare de notre splendide union, ce sont les épreuves qui nous la feront franchir. Mais bientôt ce sera fait : imagines-tu quelque chose de plus extraordinaire de plus enivrant que le jour de notre mariage, qui nous donnera complètement l’un à l’autre, d’abord par le sacrement, ensuite par la merveilleuse réalisation de notre désir, par toutes les joies qu’un homme et une femme peuvent éprouver dans l’accord de leur âme et de leur corps. Mon Zou adoré, tu ne trouves pas que c’est inouï de penser que nous nous aimons “sans distinction”… Que notre union contient tout avec une égale ferveur ?

(Je viens d’interrompre ma lettre car plusieurs avions viennent de passer en trombe : et deux viennent de s’écraser au sol à deux ou trois kilomètres d’ici. Français ? Allemands ?). Mon Buju, je te raconte la guerre telle qu’elle est ici. Je sais bien que le principe de beaucoup est de taire le danger, de laisser tout ignorer. Moi, j’agis ainsi envers toi parce que notre vie sera toujours faite d’une franchise absolue. Et puis, ne devons-nous pas tout vivre ensemble ? J’ai l’impression que tu connais un peu mes préoccupations, que tu me suis mieux. Étrange idée : je pensais que mourir dans tes bras en même temps que toi serait doux. Chérie chérie, nous voici engagés ensemble dans une grande partie : comme le 5 mai, je prends ta main dans les miennes, premier lien, lien définitif. Nous vivrons la main dans la main : comme je t’aime ! Parfaitement unis dans les joies, les plaisirs, les peines : n’est-ce pas un beau programme ?

Je t’adore.

Maintenant chérie, bonsoir. À demain. Je t’aime follement et je t’embrasse avec les délices à ma “place réservée”. Je désire tant tes baisers merveilleux de petite fille qui aime, qui me donne tout elle-même dans ces baisers avant de m’offrir ses caresses de femme. Ô chérie, je les attends ces caresses, tu sais : elles me rendront si heureux ! Car je t’adore. Alors que vite la guerre laisse place à notre mariage, à notre union bénie par Dieu qui nous protégera, j’en suis sûr, qui ne permettra pas notre séparation. Buju chéri, je t’embrasse tout près des lèvres pour saisir la fossette de ton sourire. Je suis fou de toi.

François

P.S. tiens-moi au courant pour le peloton. Ce peut-être une sauvegarde inespérée. Alors tout mettre en œuvre. D’ailleurs, tu le désires comme moi ! Parfois je pense que la coupe doit être bue jusqu’à la lie…
Mais non après tout. S’il y’a des moyens légitimes d’éloigner le danger. Il faut tout faire pour les utiliser. Tu l’as dit Notre Amour d’abord… donc la Vie ! Les interventions de ton père pourraient être décisives, mais il faudrait les soutenir jusqu’à certitude du choix. Je compte sur toi, puisque moi… (les événements auraient pu faire oublier ma candidature. Donc “rafraîchis” leur mémoire !). Je t’aime chérie. Et les photos ?