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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

06 July 2022

CAMPAGNE DE FRANCE (8) : WEYGAND REMPLACE GAMELIN COMME CHEF D’ÉTAT-MAJOR.

“JE VIS UNE SORTE D’ENFER QU’AUCUN MOT NE POURRA JAMAIS DIRE (…) MAINTENANT J’AI VU”

LETTRE AUTOGRAPHE SIGNÉE

4 pp. in-12 (134 x 103mm), encre bleue sur papier ligné, de récupération

CONTENU : 

19/5/40

Mon tout petit Zou bien-aimé, par cette matinée très belle, je pense à toi mon amour. Nous sommes pour quelques instants encore dans un bois magnifiquement éclairé par le soleil, tout près du combat. Je t’aime, je pense à toi, je t’adore. Hier soir, j’ai reçu enfin ta lettre du 15. Depuis cinq jours, je n’avais plus rien. Les courriers ne me parvenaient plus. Je t’ai écrit moi-même une fois seulement au cours de ces derniers jours. Impossibilité de communiquer. Nous avons accompli une tâche terrible. Mon amour chéri, je vis une sorte d’Enfer qu’aucun mot ne pourra jamais dire. Comment suis-je indemne encore ? Ma chérie, prie, prie, je t’en conjure, et veille de toute la ferveur de ton amour sur moi. J’ai confiance. Mais il me faut ta force ajoutée à la mienne, ta tendresse, ta foi. Aujourd’hui seulement, je retrouve une tête libre et me sens tel qu’avant ce drame. Je t’adore. Tu me verrais en cet instant, tu ne serais pas très amoureuse de moi ma coquette chérie : ne me suis pas rasé depuis dix jours, lavé une fois, mains tailladées et visage de revenant ! vêtements déchirés… Et sauf mes jumelles sauvées en même temps que moi, plus rien… Et il faut remonter comme ça ! Quand descendrons-nous un peu des lignes ? Nous avons subi une chose effroyable et aurions grand besoin d’un minimum de récupération…

J’ai reçu hier également une lettre très affectueuse de ton père. S’il veut me rendre un service, qu’il se débatte avec la dernière énergie pour le peloton. Si j’arrive, ce que je souhaite évidemment, à tenir le coup jusqu’à fin mai, il est net que je ne vois pas d’issue possible dans le bon sens. (C’est ma Raison qui parle car maintenant j’ai vu. Mais ce n’est pas, Dieu merci, une intuition). Alors, comme je tiens à vivre pour nous, ma bien-aimée, il faut absolument trouver cette solution-là. Argument décisif : de quel droit ne me donnerait-on pas un droit alors que m’incombe le même devoir que tout autre, je puis dire même, une tâche certainement plus inhumaine que n’en ont accompli la plupart. Chérie mon amour, plus tard je te raconterai tout. Je ne te cache pas déjà une partie de la réalité car je te sais courageuse et surtout, ne dois-tu pas vivre ce que je vis, un peu au moins ? Mon petit Zou adoré, I love you. Oui, nos six mois de bonheur ne pourront pas avoir d’équivalent sinon ceux que nous vivrons ensemble dans l’avenir. J’attends toujours tes lettres avec avidité. N’oublie pas, chérie, que si je suis fait prisonnier, ce qui ne serait pas extraordinaire, je continuerai de t’aimer tout autant, infiniment, malgré le silence immense qui nous séparerait. Tu n’aurais qu’à attendre patiemment, je reviendrais un jour te chercher. Notre amour me sauverait de toutes les difficultés. Jarnac nous servirait de centre, et je voudrais bien que tu ailles là-bas sans tarder. Si l’avancée allemande par hasard n’était pas contenue, va vite là-bas : je te le demande. Chérie, je dois m’arrêter. Il faut partir. Je t’adore et t’embrasse.

François