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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

04 July 2022

CAMPAGNE DE FRANCE (9).

LA MORT D’UN CAMARADE DE COMBAT : FRANÇOIS MITTERRAND PERD SES MOTS, MAIS JAMAIS SON AMOUR POUR MARIE-LOUISE TERRASSE.

“TU SAIS QUE JE FAIS UNE GUERRE TERRIBLE.”

LETTRE AUTOGRAPHE SIGNÉE

2 pp. in-4 (269 x 209 mm), encre bleue sur papier quadrillé

CONTENU : 

Le 20 mai 1940

Mon adorable petit Zou chéri, mes lettres hâtives ne t’apportent sans doute pas la tendresse contenue dans mon cœur : mais crois en mon amour : je t’adore même quand je ne puis te le dire. Chérie chérie, ne sommes-nous pas liés à la vie à la mort ? Quelle joie quand, mariés, nous pourrons penser que c’est désormais l’Éternité qui guette notre union !

Tu sais que je fais une guerre terrible. En contact avec les Allemands dès le 13 mai, je n’ai pas cessé d’entendre les obus, les mitrailles. Ainsi, le 75 crache derrière moi si fort que parfois j’en sursaute et ça répond. L’air est traversé de masses d’acier au bruit sinistre. Plus tard, je te raconterai le détail de ces jours. Si ce plus tard pouvait être proche ! Ce serait ainsi si j’étais admis au peloton. Chérie, fais tout ton possible pour obtenir de ton père une décision : tout notre bonheur peut dépendre (j’allais dire dépendra) du succès de ses démarches. La guerre est horriblement meurtrière. J’en ai déjà fait assez je crois, pour avoir le droit de cet avantage. Les journaux te diront notre situation d’ici d’une manière assez voilée et je ne puis te dire guère plus. Les Allemands nous ont attaqué en force, te dire le choc me rappelle trop de sentiments proches. Nous avons résisté et nous avons dû nous retirer sur d’autres positions malgré notre mission de “résister sur place”. Ce fut uniquement pour que les survivants ne fussent pas prisonniers. Comment suis-je là ? Ô chérie, je crois que notre amour est, doit être une belle prière : aussi prie toujours instamment pour moi. C’est essentiel. La Raison seule offrirait trop de motifs d’inquiétude. Le côté particulier de l’aventure comporte un certain pittoresque, puisque je m’en sors ayant perdu toutes mes affaires sauf mon corps, mon âme et les quelques vêtements qui recouvrent le premier. Encore sont-ils moins intacts que lui. Cerné par les Allemands, j’ai pu échapper malgré ou grâce à une course de 200 mètres sous le feu des mitraillettes ! Mais, chérie, si tout cela parait de loin curieux, intéressant, il ne faut pas oublier l’immense drame qui se joue dans une perpétuelle [nous : le mot n’a volontairement pas été écrit]. Je ne puis m’exprimer. Tout mot est sec, banal. Maintenant, je suis toujours dans le même paysage de nouveau prêt à lutter.

Ma Marie Zou, si tu savais comme j’ai pensé à toi, toi ma petite fiancée que j’ai abandonnée… de force pendant quatre jours. Si j’insiste tellement sur le peloton, c’est que c’est notre planche de salut ; j’attends de toute mon âme. Faire tout, même l’impossible à cet effet.

J’ai reçu ce matin la lettre du 16 ainsi que 2 de Geneviève, 1 de Colette et 1 de papa. Tout le courrier qui va du 11 au 16 ne m’est pas parvenu.

J’ai une drôle de tête, chérie : tu serais fort ennuyée par mes baisers car j’arbore une barbe de onze jours et une face couleur de terre. C’est un genre. Te plairait-il ma pêche aimée ? Toi si délicate… Je suis en colère après moi : j’ai laissé tes lettres et photos sauf une aux Allemands (photo de nos fiançailles, de toi dans ton lit à Valmondois et à 10 ans). Je n’ai pas eu le temps ni l’intention de faire mes bagages et ai dû partir avec mes hommes parce que je m’y suis trouvé subitement obligé. Deux jours coupé de toute relation avec ma compagnie, sans vivres ! Et puis, munitions épuisées, choix entre aller faire un petit tour en Allemagne ou tâcher de m’en tirer. Remarque que ce petit désastre personnel n’engage en rien la Victoire générale ! Heureusement. Je suis très attristé par tous ces camarades dont je connaissais l’histoire, un peu de la vie et disparus dans cette tourmente, sans pitié. Mon coéquipier de lit, un brave garçon plein d’allant et de force s’est admirablement comporté et a été tué (je crois - prisonnier, cela m’étonnerait : on ne sait pas exactement). À côté de ça, d’autres sont encore solides, dont moi : chérie chérie, je veux vivre pour notre vie à nous deux et tous les fruits qui naîtront d’elle.

Belle soirée de mai. Comme les hommes sont bêtes, criminels. Qu’il ferait bon vivre en aimant. Mon cher amour chéri, je t’aime à la folie. Je t’adore. Je t’embrasse. Il faut que tu sois un jour proche ma petite femme adorée. Quelles douces caresses ma chérie, seront ton bien personnel ! Comme je comprends notre union faite de tendresse et de force en même temps, selon notre amour et notre Foi.

Mon bout de Zou aimé, va à Jarnac, pas à Valence au cas où l’Italie… Songe que les affaires peuvent aller très vite, et moi je veux te savoir en sécurité. Surtout, ne demeure jamais en occupation ennemie : c’est ma volonté formelle. Mon amour, bonsoir. À demain. Prie toujours pour moi Notre Seigneur et la Vierge Marie ; ils peuvent tout. Je t’aime et te donne mes plus tendres baisers. Je t’aime.

François

J’ai reçu 3 bougies, merci.