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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

04 July 2022

CAMPAGNE DE FRANCE (15).

EXTRAORDINAIRE LETTRE D’AMOUR ET DE COMBAT, TACHÉE PAR LE JET DE TERRE D’UN SHRAPNEL, ÉVOQUANT L’ÉCART DE 1939 : SERMONS ET SERMENTS.

LA NOTION DE COURAGE EXPLIQUÉE SOUS LE FEU ENNEMI : “LA SOUFFRANCE N’EST PAS NÉCESSAIREMENT LE MAUVAIS, NE LE CROYONS PAS. LE BONHEUR N’EST PAS LA FACILITÉ. IL EST UNE ABNÉGATION, UN SACRIFICE. VIVRE, CE N’EST PAS ALLER N’IMPORTE OÙ AU GRÉ DE SES DÉSIRS, C’EST DIRIGER SES PAS, AIMER, NE PAS RECULER DEVANT LES TÂCHES RUDES, SI ELLES SONT UTILES, NÉCESSAIRES.”

LETTRE AUTOGRAPHE SIGNÉE

12 pp. in-8 (210 x136mm), encre bleue

CONTENU : 

Le 26 mai 1940

Mon adorable petit Zou, je t’aime. Je te vois avec tout ce que j’adore en toi : tu me ravis, m’enthousiasmes. Je te trouve délicieuse, ravissante, incomparable. Mon Zou aimé, pourquoi as-tu des cheveux, des yeux, un nez, une bouche, un corps si éblouissants ? Je les aime, je t’aime. Pourquoi ce corps possède-t-il tant d’expression, un “feu de l’âme”, une tendresse, qui font d’un ravissant petit animal une petite fille, une femme adorée, à laquelle il est doux de penser, de rêver, il sera fou d’être lié pour toute la vie. Ce grand voyage dont tu me parles qui durera la vie et continuera dans l’Éternité puisque nous serons unis par un sacrement éternel, comme il sera merveilleux ! Grâce à toi, à cause de toi, pour toi, avec toi. Nous deux liés. Ô chérie, quel privilège sera le nôtre. Quelle grâce. Comment être digne d’un tel don ? Avec toi, je te donnerai, je ferai tout pour te donner le bonheur du monde et la certitude du vrai. Nous vivrons ensemble et nous rendrons tout aussi beau que notre tendresse. Toi, ma femme, cela me trouble, m’étonne, me confond. Toi que j’ai aimée si merveilleusement, que j’ai attendue si follement, que j’ai retrouvée avec une blessure, mais cette blessure, elle sera brûlée, effacée, oubliée par ma passion. Ah ! Parfois, cela me mord jusqu’au fond du cœur le souvenir de ce qui m’a été retiré, cette violation en toi de mon amour qui t’aurait voulue tout entière, parfaitement et seulement à lui. Et puis, chérie chérie, je m’apaise et je sais que la loi du monde, si elle n’exclut pas les peines, peut ressusciter un amour neuf, intégral, sans égal, et que cet amour c’est celui que tu m’apportes, car tu as souffert, aimé, réfléchi, car ton corps comme ton âme seront à moi si follement qu’ils ne se souviendront même pas de ce qui a pu les atteindre. D’ailleurs, l’épreuve que nous subissons nous aide toi et à moi à redonner aux actes, aux rêves une exacte valeur. Oui, payons avec le sourire et le calme dans les yeux la dette de notre joie. Je t’attends et tu me recevras chérie, et tu seras ma femme à moi seul car c’est ensemble que nous aurons connu le déchirement, l’angoisse, l’épouvante, l’espoir, c’est ensemble que nous recevrons la bénédiction éternelle qui nous liera, c’est ensemble que nous jouirons des plaisirs, du bonheur de l’infinie douceur, de l’union totale de nos désirs, de nos goûts, de notre soif d’aimer.

Chérie, ma merveille, nous nous marierons le plus tôt possible car je veux vivre avec toi désormais un amour passionné, sans limites. J’ai compris à la lueur de la mort qu’il fallait attendre le mariage avant de vivre notre amour, car Dieu existe, et nous devons tenir compte de sa Loi. Mais j’ai hâte de Toi. Je ne puis plus concevoir un amour tel que celui que nous avons limité. Il nous faut tout. Ne trouves-tu pas que cela risque de rendre un amour un peu mesquin que de l’arrêter à une certaine barrière qui permet un immense plaisir, une grande union mais interdit l’achèvement merveilleux d’une union indicible ?

Chérie je t’adore, sois bien vite ma femme. Ma femme, quels mots splendides. La moitié de moi-même. Mon tout. Pas un geste, un acte, une pensée qui n’ait une résonance en l’autre. Mon petit Marie Zou, je t’aime. L’amour est si mal compris. Je voudrais arriver à lui restituer sa beauté, sa spiritualité. Si Dieu a créé l’amour tel qu’il est, pourquoi l’union si extraordinaire des corps ne serait-elle pas une merveille, un chemin qui aiderait à la fusion des esprits ? C’est pourquoi, il est sacrilège de jouer avec son corps : un peu de cœur se déchire toujours, s’avilit. Il n’y a qu’un amour : celui qui unit l’émerveillement du corps à celui de l’âme… Tu sais bien : en Amour, il ne doit pas y avoir de distinctions. Je comprends ainsi le sacrement du mariage. Les hommes sans l’appui de Dieu seraient trop faibles sans doute pour maintenir l’équilibre : ils ne sauraient pas soutenir une pareille construction du bonheur, car l’habitude et l’épuisement quotidien tuent bien des élans et des volontés. Alors Il nous offre son aide. Dans le mariage. L’immense désir que j’ai de toi s’accomplira ainsi et tu ne seras pas une maîtresse adorée, faite seulement pour le plaisir, mais ma femme, mon moi, ma bien-aimée de laquelle j’attendrai de merveilleuses caresses. Mais plus encore : nos caresses d’amour ne seront pas qu’un plaisir, qu’une joie d’un moment, elles seront à la base d’un chef-d’œuvre où nous tenterons d’exprimer l’exaltation du bonheur, la certitude de la lumière, la nécessité d’une Foi, d’une élévation de l’Esprit. Toi, ma petite fille délicieuse. Toi, avec ton visage de petite déesse chérie, tu seras avec moi, unie à moi dans cette tâche. Comme nous laisserons loin derrière nous la petite vie médiocre qui va du café au lait à la tisane d’après-dîner ! (Au besoin, on donne cinquante centimes au pauvre du coin pour s’assurer des grâces…). Tu es belle, ma bien-aimée, et la beauté est toujours noble. Tu es belle et je t’adore, et je suis follement épris de ta beauté, et je suis sûr que ma folie est juste : tu es celle qui seule pourra me protéger, m’aider, me relever, me conserver le goût du Beau. Je t’adore et je te dois tout. Je te dois même la souffrance.

Chérie chérie, il m’arrive de penser que si j’étais tué (je ne crois pas que cela arrivera maintenant, n’en ai pas l’intuition), tu pourrais avoir un tel désespoir que tu douterais de tout. Sache que mon suprême désir est et sera toujours de te voir vivre selon notre plan à nous deux. Sans doute, le temps qui passerait après moi pourrait user en toi le souvenir de notre amour. Mais je t’en supplie ne te donne jamais par tristesse, dégoût, oubli. Donne-toi à l’homme que tu aimeras. Ton corps est sacré, n’est-il pas déjà à moi, ne l’ai-je pas caressé, repris ? Tu ne peux plus en disposer médiocrement. Il est si beau. Ô ! Et puis je t’aime tant. Je voudrais que tu ne sois touchée qu’avec des mains émerveillées de tendresse. Je voudrais que les yeux qui te verront fussent remplis d’adoration. Moi, je ne te posséderai qu’avec ferveur. Dans mes bras, tu seras une femme merveilleusement aimée. Tu seras mes délices et ma passion. Mais tu seras aussi Ma femme pour toujours, ma femme d’au-delà du plaisir, d’au-delà de la vie. Tu seras moi, et moi je serai Toi. Je t’adore.

Cela, je te l’ai déjà dit plus de cent fois. Mais c’est si bon de te crier mon amour. Mon grand amour, mon grand bonheur, sens-tu ma pensée près de toi, en toi. Sens-tu ma présence toujours munie de caresses silencieuses pour te faire heureuse à mourir ? Souviens-toi de nos heures si gaies et si graves où tout l’amour s’offrait à nous. Nous l’avons refusé. Nous lui avons dit : plus tard… Ô chérie ! Ce plus tard, comme il sera passionnément doux. Y songes-tu ? Mon cœur est dévoré de désirs, mais ce feu qui le brûle, je veux qu’il s’accorde à ma croyance. C’est dur, tu sais, chérie. Aussi, je veux que tu sois ma femme vite. Je veux que mon amour soit toute ma vie devant Dieu comme devant nous.

Je t’écris une longue lettre ce soir. Depuis trop de jours je t’envoyais des mots brefs. Je veux que tu saches que tu domines tout, que rien ne passe avant toi, que, dans le danger, ton amour veille en moi au-dessus de tout. Cette lettre semblable à celles des jours tranquilles te le prouvera : notre amour continue tout pareil, les événements sont tout petits à côté de lui. Je t’adore mon adorable fiancée. Je t’aime mon amoureuse petite fille. C’est drôle : je suis immensément amoureux de toi…

Je prie Dieu pour qu’il me donne la vie, pour qu’il me donne le temps de te ravir, de te posséder. Je ne puis imaginer la Mort car ce serait fou de penser que tu auras été femme par un autre que moi dans le fait brut, et puis que jamais je ne t’aurai rendue femme dans le fait merveilleux d’un accord du désir et du cœur, de penser que Moi, je n’aurai pas vécu en Toi. Tu sais, mon amour, je te crois quand tu me dis que tu seras neuve entre mes bras. C’est pourquoi il nous faut prier ardemment : seul un immense amour consume l’être jusqu’à rendre tout infiniment neuf, pur. Cet Amour, nous le possédons. Il nous consumera l’un et l’autre. Ma chérie, tu verras : tu n’es encore malgré tout qu’une petite fille, je te consumerai d’amour, tu me brûleras de bonheur, tu seras femme pour la première fois par moi, et moi, je connaîtrai l’amour pour la première fois par toi. Du moindre geste du corps, à la plus inouïe ardeur de l’âme. Mon adorable chérie, je veux que tu sois heureuse ce soir, que ces lignes t’apportent la joie. Ce soir où tu les recevras, dors tranquillement, fais-moi une place près de toi : elle est encore vide, mais bientôt je l’occuperai, bientôt tu seras ma femme unie à moi, confondue dans les transports de notre tendresse à moi qui t’aime et n’est-ce pas splendide ? Cet amour sera évident, clair, offert en remerciement et non plus malgré nos principes. Il sera une explosion d’allégresse.

Nous savons bien tous les deux que la vie n’est pas un bonheur perpétuel, qu’elle contient beaucoup de souffrances. Le tout pour nous sera de jouir du bon et de souffrir du mauvais ensemble. Et encore ? La souffrance n’est pas nécessairement le mauvais, ne le croyons pas. Le bonheur n’est pas la facilité. Il est une abnégation, un sacrifice. Vivre ce n’est pas aller n’importe où au gré de ses sens ou de ses désirs, c’est diriger ses pas, aimer, ne pas reculer devant les tâches rudes, si elles sont utiles, nécessaires. Chérie, ma toute petite fille, que surtout cela ne te paraisse pas sévère ! Tu sais mon amour de la vie ! Cela ne m’empêchera pas de te combler, de tendresse, de t’envelopper de mille caresses qui pourront faire de toi une femme heureuse dans tous ses désirs ! Mais il y a au-dessus de toi et de moi une volonté supérieure qui nous traitera durement. Notre vie pourra connaître de rudes instants. La Main dans la Main, tout ne sera-t-il pas acceptable, chérie ? Notre amour aimera chaque jour de notre vie. Je t’aime, je t’aime, je t’aime, je t’aime. À la folie.

Ma vie d’aujourd’hui ? La guerre. Les premiers jours ont été terribles, si terribles que si je ne suis plus en toute première ligne, c’est que nous devons être réformés pour boucher les trous. Je n’ai pas dormi pendant quatre à cinq nuits, mangé pendant plus de deux jours. Cernés, nous avons subi des pertes et n’ont réussi à s’échapper que des privilégiés.

Toutefois, nous avons tenu assez de temps pour permettre une contre-attaque qui a maintenu à peu près nos positions. Le petit village que j’habitais a donné lieu à de sanglants combats et la côte, où je travaillais sur les hauteurs, est maintenant un champ de tristesse, d’horreur. Actuellement, je ne puis te dire évidemment où je suis. Mais je puis te donner cette précision : je suis à trois ou quatre kilomètres de la position où j’ai combattu. Donc sous le feu de l’artillerie qui ne nous ménage pas. (La tache rouge de première page est causée par un brusque saut dans mon petit abri sous une pluie inattendue de schrapnels). J’ai éprouvé beaucoup de peine car la plupart de mes meilleurs camarades ont disparu, tués ou prisonniers. Du Directeur de la Madeleine, chez lequel tu es allée, on ne sait rien ; parti en patrouille avec le Lieutenant de S[aint]-Louvent (de Cognac), ils ne sont pas revenus. Pour moi, j’ai dû exécuter avec mes hommes un pas de course de 200 mètres sous le tir des mitraillettes allemandes. Nous sommes sortis l’un après l’autre. Nous étions 15. Ça faisait une drôle d’impression ! Chaque fois qu’un de nous sortait, nous le regardions avec anxiété. Arriverait-il au tournant qui le sauverait ? Évidemment, chacun fut accompagné d’une salve nourrie. Je suis parti comme il se devait le dernier. Ai trouvé le moyen de me fiche par terre ! Ce qui m’a fait abandonner ma couverture sur le terrain. Aucun de nous n’a été touché à ce moment, ce qui s’explique par le fait que l’on tirait sur nous d’en-bas donc tir difficile dans le cul, et que nous n’étions pas les seuls à occuper l’attention de nos adversaires. Aussitôt après a commencé la contre-attaque. Depuis, j’ai eu à subir de nombreux bombardements. Jusque-là, pas une égratignure. Je dois cela à l’intercession de ceux qui prient pour moi, à Toi. Moi je prie trop mal et suis trop chargé de désir de la vie pour être soumis comme il le faudrait à la volonté de Dieu.

Ma chérie Mariezou, aujourd’hui je ne t’ai pas volée ! Je crois tout de même t’avoir dit que je t’aime. Je t’adore, vraiment comme on ne peut le concevoir. Je t’aime chérie, es-tu contente ? Me fais-tu un joli sourire ? Une grimace comme celle du bal de N[ormale] S[up] et du 5 mai. (Tu me l’as refusée cette grimace, la nuit du 1er Bœuf sur le Toit : pourquoi ? Avais-tu peur de toi ? Ne n’aimais-tu absolument pas ?).

Dans une de tes lettres, à la réception de celle-ci, il faudra que tu me racontes pourquoi et comment tu as été amenée à me “re-aimer” ! Et puis, te souviens-tu d’une lettre juste avant le 10 mai qui te posait un tas de questions auxquelles tu devais me répondre ? Dis-moi aussi, mon amour, même si cela t’est pénible, un peu de ton histoire qui va de septembre à décembre 39. Je dois savoir toute ta vie, l’état de ton cœur à chaque instant. Quand je suis allé te voir le 7 septembre, quelle fut ta réaction. Et pourquoi as-tu accepté, après, le don fondamental de toi. Ô ! Pourquoi ? Moi je t’aimais, ma bien-aimée chérie. Mais ne crains pas, je ne te demande pas cela pour raviver ma peine ! Une seule chose demeure : mon merveilleux amour pour toi. Seulement, je veux que toute ta vie revive en moi, même ce qui ne fut pas à moi.

Chéri Buju, Marie-Louise, je t’aime. Entoure mon cou de tes bras. Moi, je t’embrasse dans ton cou comme tu m’as dit que tu l’aimais… Mais ça ne me déplaît pas du tout ma peau-douce chérie ! Et puis, je baise ta bouche pour mieux te dire que j’attends ardemment l’heure où, ma femme, je te prendrai toute dans un seul baiser, une seule caresse, de tout mon être. Bonsoir, ma petite fiancée chérie, mon Zou. Prie Dieu pour qu’il bénisse notre union.

François

[Apostille 1 :] Que ton père insiste inlassablement pour le peloton. C’est très très important. Tu vois pourquoi. Je t’aime.
[Apostille 2 :] C’est de la terre ! Mon petit chéri.