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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

04 July 2022

CAMPAGNE DE FRANCE (17).

“QUELLE GUERRE BÊTE ET ATROCE (…) JE M’ASSIEDS SUR UNE CAISSE D’OBUS (…) CHANGEMENT D’HABITATION. MAIS UN BOIS VAUT UN BOIS (…) TOUJOURS MÊME SECTEUR (…) QUE SE PASSE-T-IL EN FRANCE. NOUS N’AVONS PAS DE NOUVELLE”.

“CE SERAIT FOU SI TU ME QUITTAIS MÊME UNE SEULE FOIS POUR UN AUTRE”

LETTRE AUTOGRAPHE SIGNÉE

6 pp. in-8 (209 x 136mm), encre bleue

CONTENU : 

Le 28 mai 1940

Ma Marie-Louise chérie chérie. C’est merveilleux d’avoir une petite femme fidèle et délicieuse qui vous écrit chaque jour des lettres messagères de tendresse, qui vous entoure de ses bras et vous promet un immense amour. Et ses bras sont doux, si doux qu’on a terriblement envie de les couvrir de baisers, et ses promesses sont enivrantes, tellement que c’est déjà un grand bonheur d’y rêver. Mon Buju aimé, tu es cette femme et je t’adore, je t’aime à la folie. Il n’y a pas une petite fille plus jolie, plus ravissante et je suis bien sûr qu’il n’existe pas de femme plus douce à aimer que toi. Quelle guerre bête et atroce qui nous empêche de nous marier tout de suite, car, n’est-ce pas que si elle cessait, nous n’attendrions pas les calendes grecques pour nous enfuir dans notre bonheur ! Et tout de suite car nous ne pourrions plus contenir notre désir fou ; d’ailleurs, ce ne serait pas si difficile : il n’y aurait plus d’empêchements. Alors… Comme ce serait beau.

Tu m’écris que, quoique tu ne sois pas encore une maîtresse de maison accomplie, tu me rendras heureux “chez nous”. Cela m’amuse de penser à mon petit zou maîtresse de maison ! Est-ce que tu seras gaie ou maussade le matin ? Tu peux croire que lorsque tu te lèveras, je ne ferai pas comme le Philippe de mon histoire ! Mon adorable chérie, je te comblerai d’amour à en devenir folle de bonheur : c’est mon seul but. Je ne t’aimerai pas passionnément que la nuit : ce serait te ramener à un rôle un peu réduit mais tu seras ma femme dans tous mes actes de la journée ; tu comprends : tu seras ma femme et non pas une femme agréable, aimée seulement pour son charme. Je te vois chez nous un peu ébouriffée, et jolie, jolie à me faire tourner la tête. Dans ce cas, le remède sera simple : je m’assoirai dans un grand fauteuil et tu te mettras sur mes genoux. Rien qu’à t’entendre respirer, te sentir remuer, vivre, je serai indiciblement heureux. Et tu trouve que je ne t’adore pas !

J’aimerai ainsi la nuit poser ma tête sur ton cœur, l’écouter, sentir battre tout ton corps. La présence de ta vie, quelle merveille ! Lorsque tu porteras un enfant, comme je serai ému de caresser ton corps lourd de notre amour. Je te le disais hier : dès sa conception, nous ferons de notre enfant un chef-d’œuvre de tendresse.

Ô ! N’aie pas l’idée, comme tu me l’as dit en riant, que c’est à ce moment que “tu seras trompée par ton mari”. Je serai tellement occupé par vous deux, toi et notre petit (ce qui sera une manière de revenir à toi). Si l’amour n’était que sa réduction, je comprendrais ta crainte. Mais notre amour ! Il contient tout le désir de mon être, et la violence inouïe de ce désir de toi, mais aussi un tel émerveillement devant toi que ce désir se muera en l’attente passionnée, éblouie de ce mystère qu’est la naissance, une naissance issue de nous deux. De nous deux, chérie, penses-tu à ce bonheur ? Et puis, tu redeviendras vite ma petite femme pour de vrai ! (Zut, il pleut. Vais-je m’arrêter ? et rien pour m’abriter).

Je me suis effectivement arrêté ; maintenant le bois est horriblement mouillé. Je m’assieds sur une caisse d’obus et continue. Je parlais tout à l’heure avec un de mes camarades du spectacle triste que nous offre la distribution du courrier : ces lettres dont le destinataire n’est plus. Voici plus de huit jours que cela dure et c’est devenu d’une cruauté saisissante. Pourvu qu’un jour il n’en soit pas de même pour nous ! Prions et Dieu nous exaucera. C’est déjà bien pour moi d’être parmi les rescapés de cette Cie particulièrement touchée. Seulement, c’est une aventure à ne pas remettre trop souvent ! et le peloton viendrait avec un à-propos merveilleux.

Chérie chérie, tes lettres sont mon seul bonheur. Je vis sur elles, sur les mots d’amour qu’elles contiennent, sur l’affirmation de ta tendresse. Écris-moi toujours ainsi, toujours aussi longuement car si tu imagines ma solitude, tu mesures ma joie lorsque tes lignes me répètent inlassablement “je t’aime”. Moi, est-ce que je te le dis assez ? Ô mon petit Buju, je t’aime follement. Je ne te reproche qu’une chose, c’est de ne pas encore être ma femme. Mais ça c’est un reproche hypocrite puisque c’est tous les deux que nous avons décidé d’attendre tous deux, que nous avons réussi à retarder la possession tant désirée de tout notre amour ! Je t’appelle au début de ces lignes “ma petite femme fidèle”, mais remarque que ce n’est pas une exclamation de surprise ! Mon amour chéri, tu es ma délicieuse. J’ai une envie folle de t’embrasser. J’espère bien que plus tard, tu seras toujours ma femme fidèle : ce serait fou si tu me quittais même une seule fois pour un autre : Ô ! Chérie, tu sais, je crois que la meilleure preuve de ma confiance en toi c’est que je n’ai jamais douté, même après l’aveu que jamais tu ne serais qu’à moi, de ton merveilleux amour. Maintenant, notre vie est commencée ; elle n’est plus que pour nous deux. Mais ne t’inquiète pas ma chérie, je t’aimerai comme jamais femme ne pourra être aimée. Cela je le veux. Je veux que la moindre de mes caresses soit pour toi infiniment délicieuse. C’est gentil mon amour de m’avouer qu’être prise dans mes bras te procure un immense plaisir. Je t’aime dix fois plus pour m’avoir dit ça (dix fois plus : c’est astronomique). Mais c’est méchant d’ajouter que t’avoir bien à moi, cela ne m’est pas “très désagréable” ! et puis que tu fais partie de ma vie “un petit peu” ! Mon amour, sais-tu que t’étreindre bien fort comme c’était, si dense, c’est merveilleux, splendide, extraordinaire. Sais-tu que tu es tout dans ma vie ? Alors, répète bien cette leçon et dis moi “mon chéri, dans tes bras je suis follement heureuse et c’est si bon de sentir que ton bonheur est égal au mien, que nous vibrons du même élan indicible. Je suis toute ta vie. Tu es toute ma vie. Mais ça se comprend puisque nous allons nous marier. Mon chéri que j’aime, que sera-ce quand nous nous unirons parfaitement ? Nous serons certainement tous les deux enivrés, possédés de bonheur”. Et puis non, je veux t’ennuyer : tu as raison, ce n’est pas trop désagréable de t’aimer, c’est même assez agréable. On n’a pas toujours l’occasion d’aimer ainsi une jolie fille, profitons-en. Ô mon amour, embrasse-moi pour me faire taire. Encore interrompue par la pluie, cette lettre n’est pourtant pas encore finie. Il me reste à te dire que je t’adore. Mon petit zou chéri, je t’adore.

Aujourd’hui, changement d’habitation. Mais un bois vaut un bois, et de plus, celui-ci est trempé. Toujours même secteur ; l’artillerie depuis ce matin paraît assez tranquille. Que se passe-t-il en France ? Nous n’avons pas de nouvelles. Dis les moi. Mais surtout, répète moi, d’un tas de manières, que tu m’aimes et m’attends. Cela me fait un si doux plaisir. Ah ! Qu’il ferait bon vivre ce 28 mai 40 avec toi, mon trésor. Voir, caresser tes cheveux blonds, embrasser tes lèvres, ton cou, ta peau douce et surtout te donner le deuxième anneau, le définitif, et puis partir avec toi, dans l’oubli du monde et la présence de notre amour. Te posséder, Marie-Louise, dans le bonheur ; ma petite fiancée devenue ma femme, confondue corps et âme à moi, pour toujours. je t’aime, je t’aime et moi aussi, je te murmure ma tendresse entre deux baisers. Ô ! Ces caresses qui seront bientôt nos délices, comme elles seront douces. Chérie, comme c’est bon de t’aimer, de savoir que bientôt tout cela sera un rêve réalisé puisque comme deux tout à fait classiques mari et femme, nous pourrons enfouir cette fameuse lune de miel dans le seul espace de nos bras et de notre tendre union. Mon amour, je t’adore. Je suis tellement fou de toi, et pourtant je saurai attendre et prier assez pour que notre union soit aimée de Dieu. Et toi aussi, Zou aimé, prie pour cela.

François

[Apostille :] Je reçois ta lettre du 24. Je t’adore mon Zou. Le 3 juin, mon Zou, vive ma fiancée chérie. Je serais content d’avoir un petit évangile de poche. Pourrais-tu m’en faire envoyer un ? Le 31 : fête du Sacré Cœur, soit unie à moi de toute ton âme et prie. C’est une fête que j’aime