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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

04 July 2022

CAMPAGNE DE FRANCE (18).

LES COMBATS SE SONT DIRIGÉS VERS LA MER.

TRACE DE LA DÉSUNION DE 1939 : DOUCE LETTRE D’AMOUR MALGRÉ “LA DOULEUR QUI ME PÉNÈTRE QUAND JE SONGE QUE TU AS DONNÉ TON CORPS”

LETTRE AUTOGRAPHE SIGNÉE

8 pp. in-8 (190 x 134mm), encre bleue

CONTENU : 

Le 29 mai 1940

Ma toute petite pêche bien-aimée, ta lettre du 25 m’apporte ce matin mon bonheur quotidien. Je me suis réveillé assez lourdement car la pluie a amassé une humidité qui pénètre le sol, mon lit. De plus, les 75 s’en sont donnés à cœur joie, non sans provoquer des réponses et à ce compte-là, le sommeil devient difficile ! Heureusement ta lettre chérie vient me bercer de ta tendresse. Je t’aime et je t’aime. Tu es ma femme. Aucun être ne pourrait garder mon cœur comme tu le fais, le comblant de joies, le munissant de forces. Oui, tu es ma femme. Il n’est pas besoin de la possession tant désirée qui sera nôtre bientôt pour atteindre une union merveilleuse : nous avons déjà un trésor, mon amour : cette alliance, cette intimité, cette communion incomparables qui surpassent tout : l’absence, la tristesse. Ma chérie, tu es mienne tellement bien. À moi, toute à moi. Ce n’est pas une image : tu es ma petite femme adorée ; lorsqu’enfin tu te donneras à moi selon notre ardent désir, tu ne deviendras pas ma femme. Tu l’es tellement plus que si tu m’avais appartenu seulement par ton corps chéri. Ce sera simplement une marque indicible de notre amour, une caresse follement douce d’une tendresse déjà parfaite. Ce sera la perfection d’une union accomplie. Chérie, mon amour je t’adore. Ma petite protectrice, tu es ma merveille adorée. Je t’aime.

Tu vois, je voudrais t’entourer de mes bras et sentir ton parfum, ton odeur délicieuse qui me ravit. Tu es belle, belle, enivrante. Je voudrais te sentir vivre. Oui, quand tu seras ma femme, ainsi que je te le disais hier, j’aimerai infiniment t’écouter vivre. Mes caresses contiendront tant de tendresse que tu en seras émerveillée, ma Mariezou. Ma femme à moi seul quand nous serons liés, quand nous pourrons nous donner l’un à l’autre totalement, je passerai des nuits à te regarder, à te contempler, à te caresser de mes yeux, à te parcourir de baisers. Tu dormiras peut-être pendant ce temps et mes caresses se feront légères, ma peau-douce. Je sais que tu seras merveilleuse dans mes bras. Oui, à compter du jour où tu m’auras appartenu, aucun homme ne t’aura jamais touchée, n’est-ce pas, ma chérie ? Toutes les traces de ce qui n’est pas à moi s’effaceront. Tu seras femme pour la première fois, ma femme bien-aimée. Je te répète cela dans mes dernières lettres : ne crois pas que c’est pour arriver à m’en convaincre. Non, c’est parce que cette pensée me visite souvent ; à la douleur qui me pénètre quand je songe que tu as donné ton corps, s’oppose la certitude qu’en réalité ton âme n’a pas été touchée, que ton corps si aimé, m’a même réservé ses vraies tendresses, qu’il sera à moi dans un bonheur inconnu, indicible. J’aimerai tant, ma petite fille, connaître de toi quelque chose de jamais donné : mais toi tu ne t’es jamais donnée, si tu as permis que des parcelles de toi me soient prises. Et je crois que c’est Toi, mon amour, que tu m’offres.

Il fallait sans doute qu’au début de notre union il en y ait des épreuves. Dieu a été sévère, il nous a accablé de la plus dure épreuve, mais vois comme nous en avons triomphé ! “Je t’aime tout autant” et toi, tu me réponds “je t’aime, je t’aime, je t’aime, je t’aime… ”. Voici maintenant la seconde épreuve : mais celle-ci nous trouve intimement unis ; la guerre ne pourra rien contre nous. Vois-tu, je demande à Dieu de vivre jusqu’au jour où tu seras à moi devant Lui : ainsi sera assuré notre lien éternel. La mort ne nous séparera pas. Mon Zou, je t’adore. Vite, sois à moi complètement. Je te désire infiniment. Dieu ne protégera-t-il pas aussi bien notre mariage que nos fiançailles ? Il faut avoir confiance en Lui.

J’ai tellement besoin de toi, ma petite femme adorée, ma petite femme dont j’aime si follement la peau-douce et tout ce qu’elle m’a donné, dont j’aimerais si follement tout ce qu’elle me donnera encore. Je t’aime.

Depuis quinze jours surtout, en présence perpétuelle de la mort, j’ai souvent réfléchi à notre amour vis-à-vis des exigences de Dieu. Je me demandais : “ai-je toujours agi pour mon petit Zou comme je l’aurais dû. Lui ai-je assez montré ma tendresse. Ou aurais-je dû attendre plus encore les caresses qui nous unissent ?” J’ai répondu : “je l’aime infiniment. Tellement que peut-être que je l’ai désirée hors de toute loi. Mais comprenez mon Dieu, je l’aime tant. Ce n’est pas vous d’ailleurs qui nous empêchez d’être l’un à l’autre, mais des raisons humaines. Nous ne demandons qu’une chose : nous marier pour nous aimer, pour accomplir tous nos désirs.” Ma chérie chérie, c’est vrai, mon amour te veut, il ne peut s’arrêter en chemin et les caresses qu’il demande son tout. Ma raison n’y fait rien : mon cœur continue de rêver à son grand bonheur, mon désir de Toi fait partie de ma vie. Alors je dis maintenant, simplement, cette prière que je t’ai déjà enseignée : “Mon Dieu, faîtes qu’elle soit vite ma femme devant vous”. N’est-ce pas, chérie, nos caresses nous ont trop donné le goût d’un amour absolu pour que nous puissions le limiter ; moi, je t’ai trop aimée, je t’aime trop pour avoir pu, pour pouvoir désormais oublier l’intimité extraordinairement douce qui nous a unis et je veux plus car l’Amour est Tout : mais nous nous unirons chérie dans le mariage. Alors, prions ardemment pour que Dieu nous protège.

Si j’éprouvais pour toi seulement le désir qu’on peut éprouver pour toute femme pleine d’attraits, aujourd’hui je me placerais devant ma conscience car au moment de présenter ses comptes éternels, on ne biaise pas avec la Vérité. Mais je t’aime totalement et mon amour est beau. Je t’adore et je t’aime bien. Le mariage nous offrira tant de richesses, tout le bonheur du monde. Je ne regrette pas de ne pas t’avoir demandé tout ce que tu es, malgré le grand désir de mon cœur et si j’attends avec une impatience extrême le moment où tu seras toute à moi, je comprends mieux encore que nous avons eu raison de nous aimer comme nous l’avons fait. Je crois que Dieu ne permettra pas que je disparaisse sans que nous ayons connu tout notre Amour, et tout sera merveilleux, sans fausse note : tu seras à moi mon amour, et ce premier soir de joie indicible où je te prendrai dans mes bras pour ne plus te quitter, pour te posséder, ma merveille, quelle fierté nous éprouverons d’avoir su allier la violence de notre tendresse à la loi de notre conscience, d’avoir su mettre notre amour sur un plan éternel.

Te dire cela, à toi ! Toi que j’ai appelée “mon petit animal chéri”, et cette image m’amuse car elle évoque tes beaux gestes de petite femme coquette, mais aussi si pleinement amoureuse. Te dire cela, c’est partir avec toi pour le grand voyage de toujours, la main dans la main et le cœur clair, tous deux lourds de notre passion merveilleuse et si légers, si heureux de participer à l’harmonie, à la beauté des choses créées. Je t’aime ma chérie, ma Marie-Louise. Tu es si belle que j’aurais été fou d’agir avec toi comme si tu avais été une femme quelconque, tu es si délicieuse, si rare. Ce soir, l’air s’est éclairci, la forêt sent bon et la lumière donne aux feuilles des tons purs. Le crime des hommes paraît plus horrible et le canon crée son blasphème. Où trouver refuge ? Mon aimée, tu es tout mon tout. Avec toi, je pourrai conquérir la paix. Je t’aime. Tu es la seule femme au monde qui me donne tout, et j’attends tout de toi. Je t’adore chérie chérie.

Dans ta lettre de ce matin, tu me parles aussi de ce chef-d’œuvre que nous voulons construire avec notre vie. Nos enfants, notre travail, notre tendresse ; si nous demeurons merveilleusement unis, nous serons forts contre toute souffrance. Nous aurons l’assise du bonheur, de notre bonheur.

Ma petite fille que j’aime, asseois-toi sur ton lit, divan. Je pose ma tête sur tes genoux. Comme c’est bon d’être tranquille avec toi, paisible, détendu. L’heure est douce ; ce soir quand de nouveau nous brûlera ce feu enivrant, “violent et doux” de notre amour comme je t’aimerai. Mais il me semble aussi que la paix et la plénitude silencieuse qui marquent l’union des âmes n’a pas de prix. Je laisse mes lèvres sur ta robe de fiancée, ta robe bleue, tout contre tes genoux, tes jambes si jolies et j’entoure ta taille de mes bras. J’aime me pelotonner ainsi comme un petit enfant contre toi ; tout à l’heure, ce sera toit petite femme chérie qui te blottiras contre moi dans notre lit, et tu resteras là toute la nuit, ma petite toute petite mariée…

Mon amour, mon cœur déborde de tendresse pour toi. Je ne puis que te dire mon amour. Mon emploi du temps ? Rien. Pas de combat. Nous nous réorganisons. Ça durera ce que ça durera.

J’ai reçu ta rose, hier je t’ai envoyé un brin de muguet. Surtout, ne te fatigue pas à l’Hôpital et continue de beaucoup prier.

Dis à Geneviève de rassembler les pellicules des photos que j’ai prises depuis le début de la guerre. Qu’on m’envoie quand ce sera possible des aliments, des hebdomadaires, du savon, et des objets de toilette (rasoir, dentifrice et brosse etc. puisque j’ai tout perdu !).

Ma bien-aimée chérie, je t’aime, je t’aime, je t’aime.

Écris-moi toujours tes chères lettres.

Bonsoir mon petit Buju. Tends-moi les bras comme ce soir, avenue d’Orléans où tu t’es jetée à moitié endormie contre moi. J’étais bouleversé : tu étais tellement délicieuse ! Mon tout petit, j’embrasse doucement tes lèvres, tes épaules, ta nuque et je pense que bientôt je ne pourrai plus dire ce que j’embrasse en toi, puisque j’aurai tout et que tout ce que tu es me ravit avec une égalité parfaite.

Je t’adore.

François