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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

04 July 2022

CAMPAGNE DE FRANCE (20).

“AU BOUT DE VINGT JOURS DE TENSION NERVEUSE, MUSCULAIRE, INTELLECTUELLE, ON ÉPROUVE UNE DÉPRESSION TOTALE”.

FRANÇOIS MITTERRAND DEMANDE “LIVRES ET VIVRES”

LETTRE AUTOGRAPHE SIGNÉE

8 pp. in-8 (210 x 135mm), encre bleue

CONTENU : 

Le 31 mai 1940

Mon amour de Zou chéri, si, j’ai eu une lettre de toi ce matin ! Accompagnée de trois : une de papa, une de Colette, une de Lise Buard. Quand je les ai reçues à cinq heures, je dormais si profondément que le suprême effort en mon pouvoir a été de toucher les enveloppes : j’ai reconnu la tienne, plus longue et d’un papier plus ferme. Je me suis rendormi la joie au cœur. J’en avais rudement besoin de ce sommeil et de cette joie. Au bout de 20 jours de tension nerveuse, musculaire, intellectuelle, on éprouve une dépression totale. Heureusement que toi, ma petite fée chérie, tu me donnes la force. Comment ne serais-je pas très fort alors que toi, tu es si belle ?

Colette m’a amusé. Elle m’a écrit : “Marie-Louise a engraissé… ”, et ce terme appliqué à ma petite déesse me semblait si saugrenu que je n’ai pu m’empêcher de sourire. Engraissée comme un cochon de lait, comme une oie, comme un canard qu’on “gouge”. J’espère tout de même que tu garderas ta ligne que j’adore ! Ça me plaît d’ailleurs que tu sois en forme. J’aime qu’une femme soit “bien faite”. Et toi, tu es si jolie, ma peau-douce, telle que tu es. Sais-tu que c’est follement agréable de t’embrasser, de te caresser ? Mais oui, tu le sais, je te le répète sans cesse… On te l’a peut-être dit, mais je préfère que tu me croies sur parole sans recourir à d’autres avis !

J’ai un reproche à te faire : je te pose un tas de questions et tu n’y réponds que rarement. Mon indocile chérie, c’est un reproche mêlé de gratitude : tu me dis tellement de choses douces à la place. J’aime beaucoup que tu me dises que tu m’aimes, j’aime que tu me racontes ton amour : fais-le chaque fois que tu en as envie, sois sûre que je suis fou de joie quand tu m’entoures de cette tendresse que j’ai connue tellement délicieuse dans nos merveilleux moments d’amour. Et tes photos ? Je tiens fermement à avoir de toi une photo me montrant ta coiffure actuelle. Dépêche-toi de me l’envoyer, j’en suis impatient depuis si longtemps que je l’attends. Songe que j’aime une petite fille dont j’ignore cette chose fondamentale : la chevelure ! Quel crime, je ne puis pas embrasser ces cheveux, comment mes lèvres suivraient-elles leur courbe : elles ne la connaissent pas. J’ai l’impression qu’un peu de toi-même m’est retiré, me devient étranger. Et les photos format carte postale faites chez Otto et Pirou ? C’est pour moi que je te les ai demandées et rien, rien, rien. Elles m’auraient fait un tel plaisir. Cela me peine de ne pas les voir. Je comptais sur elles.

Mon Marie Zou chou, ne crois pas que j’arbore un visage mécontent. Ça m’est impossible avec toi. Je crois même que plus tard, il suffira de ton sourire ou simplement de cette moue qui prouve un début de mécontentement (cette jolie moue qui se crispe au coin de tes lèvres : c’est terrible, devant ce méchant visage fermé, j’ai envie de t’embrasser furieusement !) pour faire naître une immense faiblesse à ton égard !

D’ailleurs, il n’y aura entre nous deux ni à être faible, ni à être tenace : notre désir n’est-il pas d’avoir la même volonté ? Et cette volonté c’est : rendre heureux infiniment “le partenaire”. Chérie chérie, cette fin de mai évoque pour moi un tas de beaux souvenirs. Vacances (Ô ! Ces vacances que nous pourrions avoir : rivière, danse, tennis et surtout notre amour derrière chaque divertissement, au fond de chaque journée), promenades à Paris, senteurs des jardins, odeur des rues, de la vie libre. Et pourtant, je préfère être là où je suis avec ton amour à toute la liberté du monde sans lui. Si je compare mai 40 à mai 39, comme le premier est préférable. M’avais-tu tellement oublié ? En mai 39 je t’aimais, je souffrais par toi, et je menais une vie qui me menait droit à l’abrutissement. Toujours à cause de toi.

Par exemple, ce que je ne veux pas que tu m’écrives c’est pourquoi toi “si indigne”, tu es l’objet de mon amour ! Indigne, ma chérie ! Ma merveilleuse. Ne dis pas cela, ce que tu m’apportes est si incomparable. Tu m’as révélé de toi tant de douceur, de tendresse, un si total abandon, une si complète passion : et j’irais chercher ce qui avant moi t’a atteinte ? Et j’estimerais être lésé ? Ah ! Je serais fou. Si j’en souffre, c’est uniquement par réaction d’un homme qui aurait tant aimé te posséder mon Zou, te révéler tout l’amour, être seul à te prendre parfaitement, mais ce n’est pas par mépris. Tu es si jolie, si attirante. Tant d’hommes t’ont désirée. Et toi, ma toute petite fille, tu étais si frêle devant cette conspiration, si faible parce que si prête à te donner toute dans ton amour. Et puis, je ne veux pas revenir là-dessus. N’est-il pas entendu, sûr, absolument sûr, que dans mes bras tu seras une toute petite fille émerveillée de cet amour qui fera de toi une femme ? Parce qu’il n’y a pas deux amours, mais un seul : celui que nous possédons. Non, tu n’es pas indigne : justement, hier, je te disais combien ta gravité devant l’amour m’avait troublé. Ton visage si recueilli, si passionné avait une telle expression de tendresse que j’aurais voulu en ces instants presque fous de bonheur te crier ma passion, te sculpter de ravissement ; et j’attends maintenant, dans le secret de mon cœur, le moment qui nous unira, qui m’offrira de nouveau dans sa suprême exaltation l’abandon de tout toi-même. Tu seras alors ma petite femme, nous serons alors unis pour toujours : l’éternité de notre amour sera à notre portée. Je suis tellement sûr que tu n’as jamais donné ce que tu es sans le sentiment que l’amour c’était un peu de l’infini. Ô ma chérie, mon amour chéri, je t’aime dans toute ta beauté de femme, je t’aime aussi dans cette faiblesse qui s’appuie sur mon bras, qui compte sur moi.

Et moi, mon aimée, je suis si petit à côté de mon amour. Nous valons l’un et l’autre par notre amour. Ensemble, nous sommes capables de créer un chef-d’œuvre de notre vie, séparés je ne le crois pas.

Ne t’imagine pas que je veux construire notre vie tout différemment de la vie des autres, que je dédaigne ce que l’on nomme les joies banales des ménages. Je voudrais même, après t’avoir si souvent dit mon immense espoir de ne pas ressembler aux autres grâces à toi, t’expliquer que notre amour sera merveilleusement comme les autres. Tu comprends chérie, que ce n’est pas contradictoire. Comment mieux t’expliquer ceci : si nous voulons élever notre amour jusqu’à la plus parfaite compréhension du cœur, si nous voulons la perfection, l’enrichissement de l’esprit et de l’âme, cela ne signifie pas que nous vivrons au-dessus, au-dehors des richesses très simples de la vie. Mon programme de vie : te rendre aussi heureuse par les plus doux baisers que par l’entente de nos idées, contenir mon amour aussi bien dans les caresses, dans ce baiser qui me donne ton cou, tes lèvres, que dans notre intime union spirituelle. Et nous prouver à nous-mêmes que lorsque l’amour est aimé avec ferveur, tout va de pair… Je te l’ai dit : un seul amour, le nôtre.

C’est pourquoi nous avons été dans la note juste en attendant notre mariage pour nous donner l’un à l’autre. Te prendre ma bien-aimée, ç’aurait été mon immense désir satisfait, heureux, mais nous aurions risqué de rompre l’équilibre, de nous émerveiller de notre joie jusqu’à obscurcir la vision du spirituel à l’avantage de notre parfaite entente physique, de l’indicible accomplissement de nos désirs. Et ç’aurait été tellement dangereux. Tu sais quand même que je t’aime ardemment ainsi, tu sais que je t’aimerai follement, que je prendrai possession de toi, me donnerai à toi avec un immense bonheur… tu le sais, chérie, puisque nous connaissons déjà de bien douces caresses, puisque nous ne nous sommes pas cachés notre tendre plaisir, notre besoin l’un de l’autre, notre désir… Mais dans le mariage, ce sera tellement plus beau : nous pourrons nous abandonner à notre joie dans la certitude que tout en nous est uni, dans la fierté de nos âmes qui auront choisi la vraie voie.

Chérie Buju, tu vois que je ne cesse pas d’analyser notre amour, et cela me conduit à te répéter souvent les mêmes choses ! Tant pis ; les mots s’épuiseront évidemment bien avant notre tendresse !

Aujourd’hui, fête du Sacré-Cœur. J’ai une dévotion toute spéciale pour le Cœur sacré de Jésus. Il exprime si parfaitement la bonté et la souffrance du Christ, notre pauvreté, notre ingratitude à son égard. Et puis, il est la Pureté. Ma chérie, ne crois-tu pas que l’Amour est Pureté ? Tout geste de l’Amour comporte une noblesse infinie. C’est en t’aimant que j’ai compris que la possession d’une femme aimée était beaucoup plus que le bonheur des sens, une tentative de l’âme et du corps vers un monde plus parfait. Et c’est pourquoi l’amour doit être traité avec un respect absolu. Oh ! Je n’ai pas compris cela tout seul ! Et dans quelle mesure tu me l’as enseigné, toi-même l’ignores sans doute. Mais dans ton visage, dans ta voix, dans tes aveux, j’ai aimé au-delà du plaisir de nos caresses comme la découverte d’une vérité toute simple, nue, pure qui faisait que toi, ma femme, tu allais t’abandonner à moi, tu t’offrirais à moi sans recours. Et c’était infiniment grave, beau, infiniment doux. Cela ne pouvait être l’amour d’un soir, un peu de volupté prise là par hasard : c’était la suprême douceur de l’Amour.

Ma bien-aimée, je continuerais longtemps car mon âme est trop engagée dans ce débat pour que toutes les questions n’en soient pas dominées. Je t’aime, ma petite fille, ma tout petite compagne, mon moi joli, adoré. Tu vois que je n’économise pas mes lettres chaque fois que je le puis : ma conversation avec toi est ininterrompue. La journée a été calme, traversée de la danse effrénée des canons. Mais rien de proche ; j’ai donc pu mettre le nez dehors à mon gré. La nuit fut plus agitée ; je couche toujours sur le sol avec un peu de feuillage pour adoucir le contact, c’est assez humide, mais je dormirais bien sans la visite des obus ! Quand les éclats commencent à remuer les feuilles à proximité, je me lève et vais dans une tranchée profonde surmontée de rondins : ainsi je suis à l’abri des obus fusants (ceux qui éclatent en l’air). Mon petit chou chéri, je t’aime. Je t’adore. De toutes mes forces. Il n’y a pas de doutes : tes baisers me sont indispensables ! Ils sont si pleins de délices, de merveilleuses promesses. Alors je rêve que je prends tes lèvres, longuement comme nous aimions. Ne sommes-nous pas merveilleusement bien ainsi, mon petit chou, ma petite femme adorée ?

François

P.S. : quand on m’enverra quelque chose, pensez surtout aux aliments : livres et vivres ! Et objets de toilette. Je n’ai rien à faire de toute la journée, sinon me camoufler. Ça vaut mieux d’ailleurs que les occupations du début ! Bonsoir mon Zou.