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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

04 July 2022

CAMPAGNE DE FRANCE (22).

“TU AS FAIT MA VIE TRÈS BELLE, TU ME RENDS LA MORT REDOUTABLE”.

“J’AI TELLEMENT CHERCHÉ L’ACCORD DES EXIGENCES DE MON ÂME ET DES RÉALITÉS DÉSIRABLES DU MONDE”.

FRANÇOIS MITTERRAND N’EST PAS TENU AU COURANT DE L’AVANCÉE DU FRONT ET CROIT ENCORE LES ALLEMANDS À L’EST DE L’AISNE ALORS QU’ILS ENTRENT DANS DUNKERQUE LE 4 JUIN

LETTRE AUTOGRAPHE SIGNÉE

5 pp. in-8 (210 x136mm), encre noire

CONTENU : 

Le 2 juin 1940

Mon amour chéri, te prendre dans mes bras, quelle fête ce serait ! Mais tu es si loin de moi et les jours sont si longs. Mon trésor adoré, m’aimes-tu comme si j’étais parti hier ? Pourrais-tu m’écrire la même explosion de tendresse que si tu étais encore empreinte de mes caresses ? Moi je t’adore comme en ce jour d’il y a trois mois, veille de nos fiançailles ; mon amour ne s’est pas estompé d’une nuance ; il contient la même violence, la même exigence infinie, la même douceur. Tu es ma toute petite fiancée, mon tout petit, mon grand amour. Je t’aime passionnément.

Parfois, je m’interroge. Trois, quatre mois pour une petite femme si merveilleuse, mais qui a besoin sans doute d’une présence, comme cela doit être dur d’attendre. Ma chérie, sauras-tu tout de même patienter jusqu’à mon retour ? Oh ! Il le faut ; notre amour est incomparable. Moi, je me sens une force inébranlable car je t’aime plus que ma vie, plus que l’absence et je te reviendrai avec une tendresse égale, plus folle encore peut-être.

Tu vois mon exigence : je voudrais passer avant tout pour toi. Je voudrais que toute pensée hors de notre amour soit à mille lieues de lui, mille lieues derrière, en dessous. Le jour où je t’ai aimée, j’ai oublié le reste du monde. Quand je pense à la mort, je ne ressens que le déchirement de nos liens. Parce que tu as fait ma vie très belle, tu me rends la mort redoutable, sa pensée presque insupportable. Comme nous avons été inspirés d’unir notre amour au mariage, de ne pas le réduire à une aventure passagère ! Pouvait-on le traiter autrement qu’en événement éternel ? Chérie chérie, je ne sais pourquoi je suis un peu triste ce soir. Est-ce parce que j’imagine ce dimanche vécu avec toi et non pas dans cette tourbe ? Est-ce que notre éloignement si dur me pèse ? J’ai tant besoin de toi, mon aimée ; je souffre de tout ce qui n’est pas toi.

Ta lettre du 30 m’est parvenue ce matin, comme de coutume, vers cinq heures. Pourvu que tu me dises que tu m’aimes, je suis heureux. Mais dis-le-moi toujours ma chérie ; je te le répète : tu ne peux savoir combien j’ai besoin de toi. Pense que chacun de tes mots d’amour m’aide, me sauve. Près de toi, je suis tout petit. Mets tes mains sur mon front. Embrasse-moi mon amour, aussi doucement que tu m’aimes.

Tu as l’air de t’habituer à la vie jarnacaise. Hôpital ; logements pour parents et amis ; reste-t-il une place pour moi ? Je le crois tout de même. Il ne faudrait pas que ma petite femme d’affaires chérie dévore ma petite femme amoureuse, celle qui est ma préférée ! Car mon petit Zou, je t’aime en toute chose, mais c’est encore la petite fille de nos plus doux moments d’amour qui a la meilleure place dans mon cœur, celle à laquelle je rêve le plus souvent. Mais toi, chérie chérie, y penses-tu parfois à ces moments-là ? Ils furent si merveilleux…

Bientôt nous nous aimerons mieux encore. C’est promis ? Nous serons l’un à l’autre, parfaitement. Il faut que tu sois ma femme, je ne puis plus penser à ma vie sans toi. Je t’ai dit dans une de mes dernières lettres : “sitôt après la guerre que je crois maintenant brève”, tu me réponds : “oui, si elle est brève”. Et c’est toi qui as raison. Convenons d’un délai. À l’issue de ce délai, nous nous marierons, nous connaîtrons tout notre amour, nous réaliserons notre désir passionné : être l’un à l’autre comme toute femme est à un homme, comme jamais femme ne fut à un homme, comme tout homme aime une femme sans égale et l’adore. Chérie, mon buju, si je désire tant accomplir notre union, ce n’est pas seulement pour le merveilleux plaisir que tu me donneras, le bonheur que ma petite femme si belle et aimante m’accordera, c’est pour porter à son suprême degré de perfection notre amour, pour parfaire cette fusion de tout notre être, que je devine si fulgurante. Tu sais, car je te l’ai répété, que ce que tu m’avais donné déjà m’avait procuré plus de bonheur que tout ce que j’avais connu hors de toi. Alors, mon aimée, que sera-ce quand tu me donneras tout ce que tu es ? Et comprends que j’en sois pressé !

Je voudrais avec toi réaliser une vie très belle. J’ai tellement cherché l’accord des exigences de mon âme et des réalités désirables du monde. Toi, tu as été l’inespérée, la ravissante apparition. Une fois de plus, comprends-moi, je ne t’ai jamais considérée comme un être irréel, idéal. Non, mais je t’ai adorée comme une femme vivante, vraie, réelle dont la beauté m’a d’abord attiré, le charme et les merveilles de sa tendresse. Et pourtant, tu as été différente des autres femmes, tout de suite : si j’ai aimé à la folie ton amour, si je t’ai infiniment désirée, ce fut avec une sensation de découverte… mais à quoi bon t’expliquer une n-ième fois ce que tu sais… Je t’adore, je t’aime. Tu es ma chérie, ma femme.

La journée a encore été assez calme, mais ça ne présage rien de très très bon, évidemment puisque c’est la guerre et une guerre sans rémission. J’espère qu’on arrêtera les Allemands sur l’Aisne. Pour mon compte personnel, ce serait utile puisque “la charnière” a déjà un front à tenir ! Enfin, on verra, et on tiendra le coup dans la limite de nos forces.

Mon amour chéri, je vais m’arrêter. Pense au slogan : si je disparais, crois-en moi. Et attends… J’ai quelques exemples angoissants sous les yeux de camarades disparus. Prisonniers ou tués ? La Croix-Rouge de Genève pourra seule nous renseigner. Évidemment nous pouvons subir une grave attaque d’un moment à l’autre. Alors je t’en supplie, ma Marie-Louise, sois patiente.

Chérie chérie, bonsoir. Écris-moi ta tendresse comme tu le sais si bien. J’en ai tellement, tellement besoin. Je prends tes lèvres qui m’appartiennent et je te donne tout ce que tu veux car je t’aime infiniment, ma petite femme bien-aimée.

François