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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

04 July 2022

CAMPAGNE DE FRANCE (23).

LES ANGLAIS QUITTENT DUNKERQUE LE 3 JUIN 1940.

FRANÇOIS MITTERRAND EST NOMMÉ SERGENT-CHEF : BELLE DESCRIPTION DE SON RÉGIMENT AVEC L’ASPIRANT AGRÉGÉ DE PHILOSOPHIE ET UN NOUVEAU COMMANDANT “FANTAISISTE, CURIEUX”…

LETTRE AUTOGRAPHE SIGNÉE

6 pp. in-8 (210 x 135 mm), encre noire

CONTENU : 

Le 3 juin 1940

Ma petite fiancée bien-aimée,

Je n’écris pas cette date : 3 juin, sans un peu de tristesse. La tristesse est compréhensible puisque trois mois de séparation ont suivi nos fiançailles. Mais la joie est encore plus forte puisque cette séparation nous a mis l’épreuve sans altérer notre amour. Maintenant, chaque fois qu’un de mes camarades me dit : “après tout, toi, tu n’auras rien à regretter : tu ne laisses personne derrière toi”, je réponds seulement : “je suis fiancé”. Et dans mon cœur cela signifie tant de tendresse, tant d’espoir, tant de détresse aussi que je ne puis l’exprimer. Je t’aime et suis bien sûr que pas un homme marié n’aime sa femme plus que moi ma fiancée… Or, bientôt tu seras ma femme : alors comme nous laisserons loin derrière nous tous ceux qui s’aiment. Parce que, c’est promis, mon Zou chéri, nous devrons nous aimer à la folie ! (C’est bête, un amour raisonnable).

Ce matin, pas de beau réveil puisque je n’ai pas eu de lettre de toi, je suppose que la poste en est responsable : je serais si triste si tu m’avais oublié un seul jour. Demain, je t’assure que j’aurai le sommeil léger aux alentours de quatre heures : que veux-tu, ma paix intérieure de vingt-quatre heures dépend de tes lignes à toi mon amour.

Je t’ai peu parlé de notre campagne militaire. Ce sera pour plus tard. Je t’ai seulement dit que nous avions été durement éprouvés. Depuis quelques jours, nous jouissons d’une tranquillité relative. Évidemment le personnel du Bataillon a énormément changé. Et pour cause ! Nous restons seulement cinq sous-officiers de “l’ancienne guerre”. Les autre ayant disparu. Il faut donc se réhabituer à de nouveaux visages. Je suis parti le 10 mai comme chef de Section puisque, sans être titulaire mais adjoint, je n’avais plus de chef. Je viens de recevoir le plus agréable chef de Section que je pouvais souhaiter : l’agrégé de philosophie dont je t’ai parlé une fois et qui vient d’être nommé aspirant. Moi-même, je vais être nommé sergent-chef ! (Ce qui ne me fera pas pourrir d’orgueil). Un type remarquable, d’une belle intelligence, actif, réaliste. Solide bourguignon, haut et fort. Cela me procure une excellente camaraderie, et le soir dans notre petit abri fait pour nous deux, nous discutons parfois jusqu’à plus de minuit. Cela me change. D’un autre côté, remonter en ligne de cette manière sera moins dur car, depuis trois semaines, j’ai vécu dans une parfaite solitude d’esprit. Autre histoire, amusante celle-là. Nous avons un nouveau commandant, fantaisiste, curieux, brillant, soumis à des colères folles et capable de discuter avec distinction. Or, avant-hier, je ne sais pourquoi, il m’a repéré. Aujourd’hui il me fait appeler, m’eng… en me disant qu’il vient de regarder mes notes, qu’elles me représentent comme un peu fumiste, dédaigneux de détail, et peu conciliant vis-à-vis de mes chefs. Je lui réponds clairement que si mes officiers me jugent, il est regrettable que moi je n’ai pas à les juger… Que, d’autre part, si je suis un fumiste, je ne vois pas pourquoi on m’a donné, à moi simple sergent, le commandement d’une section, au combat. Qu’enfin, je ne suis pas de son avis sur mes propres qualités, etc. etc. Discussion ahurissante, drôle. Finalement, il me déclare que j’ai une tête sympathique, que j’ai été certainement fort mal élevé, que je suis le prototype de la carence française moderne ( !)… et qu’il va constituer un dossier pour me faire nommer aspirant à titre temporaire ! Remarque qu’il y a bien peu de chance que cela marche : je ne remplis pas les conditions d’ancienneté nécessaires pour être nommé sans peloton, et, de plus, j’aimerais autant passer par un peloton. Mais je te raconte cela parce que c’est vraiment amusant. En fin de compte, j’ai l’impression que je suis désormais fort bien avec mon chef de Bataillon, ce qui n’est jamais mauvais. (J’aime d’ailleurs assez ce genre de type intelligent, original, bizarre). Notre colonel commande maintenant la Brigade. Nous héritons d’un lieutenant-colonel Rousseau, que je ne connais pas.

Que se passera-t-il dans notre secteur ? Il est très exposé, tu le vois d’après la carte, puisque nous sommes en coin. D’autre part, il nous manque le béton sur la tête que possèdent ces chanceux de la ligne Maginot. Toutefois, nous avons tenu tête aux Allemands. Et j’ai l’impression qu’ils ne sont pas près de nous avoir. Je ne puis te nommer les troupes qui sont avec nous : ce sont les plus célèbres et les plus célébrées par le roman, le cinéma et la chanson… Cela constitue un rempart remarquable d’allant.

Tu vois, mon Zou chéri, aujourd’hui je te raconte mes histoires militaires. Ça m’arrive assez rarement ! Mais il reste une histoire avant tout qu’il m’est impossible de taire. Je t’adore, mon grand amour chéri ; j’espère que tu ne m’oublies pas trop ! Mon Mariezou, je compte tellement sur cette fidèle petite femme. Seulement, je devine que ça doit être rudement ennuyeux la fidélité envers un fiancé disparu dans l’éternité que composent trois mois d’éloignement. Chérie chérie, sois patiente, je t’en supplie : si tu désire être aimée, je ferai tout pour t’aimer, non seulement pour le présent, mais encore pour le passé. Mes caresses tenteront de remplacer toutes les caresses désirées mais perdues à cause de cette maudite guerre. Oh ! Comme j’aimerai(s) t’aimer. Cela est (doit être) si splendide.

Tes lèvres, ton corps si plein de délices (Oh ! Je l’aime, et te désire si terriblement), et par la possession de ton être chéri, ton esprit, ton âme qui se mêleront à moi, je les veux et les attends, fou d’impatience…

Ma petite merveille, ma ravissante, j’embrasse tes épaules, devant, tout près de tes seins adorables et ta peau douce et délicieuse. Chérie chérie, j’arrête mes caresses… Elles seront pour plus tard, quand tu seras à moi, liée à moi pour toujours. Je les arrête car il faut attendre. Mais pas longtemps ! Je t’aime.

François

[Apostille :] (Je vais écrire à papa, qu’on m’envoie sous enveloppe une chemise, et des mouchoirs).