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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

04 July 2022

PREMIÈRE LETTRE DANS LAQUELLE FRANÇOIS MITTERRAND ANNONCE SA BLESSURE DEVANT VERDUN LE 14 JUIN, JOUR DE L’ENTRÉE DES ALLEMANDS DANS PARIS.

FRANÇOIS MITTERRAND NE LUI A PAS ÉCRIT DEPUIS LE 12 JUIN. L’ARMISTICE A ÉTÉ SIGNÉ LE 22 JUIN

LETTRE AUTOGRAPHE SIGNÉE

2 pp. in-8 (209 x 128 mm), encre bleue

CONTENU : 

Le 29 juin 1940

Ma petite fille bien-aimée, ce long silence a dû te paraître bien dur. Moi, depuis ta lettre du 8, je suis sans nouvelles de toi et de Jarnac. Mais n’est-ce pas le moment de vivre notre amour de façon intense, exclusive ? Ma pensée de ne te quitte pas ; tout est pareil puisque je t’aime, puisque je sais que ton cœur est infiniment proche du mien. Il m’a été impossible, évidemment, de t’écrire depuis le 12 juin. Une lettre adressée à papa le 14 ne lui est sans doute pas parvenue.

J’ai été blessé devant Verdun le 14, dans la matinée : un petit éclat d’obus dans le muscle à la pointe de l’omoplate droite. Depuis, je suis allé à l’hôpital de Toul, puis à Vittel, Bruyères et me voici à Lunéville. Rien de grave, mon amour chéri. Dieu continue de nous protéger. Bientôt, j’en suis sûr, nous nous retrouverons. Et cette fois, pour toujours. J’ai hâte comme tu le penses, mon Zou aimé, de revivre tous les moments inouïs, qui furent “à nous”. Je crois que d’après les clauses de l’armistice, les prisonniers de guerre qui se trouvent en France occupée seraient démobilisés et envoyés chez eux, je ne sais dans quel délai. Bruyères a été occupée le 21.

Ma Mariezou, tu penses bien que ce silence de 20 jours a été rempli de toi ! Sur ma petite table de nuit, j’ai mis ta photo (celle prise en mars par Marcel) : beaucoup me demandent qui est cette jolie fille… Je comprends parfaitement leur curiosité. Je suppose que tu es toujours à Jarnac. Il faut que tu y restes, car c’est là que je t’écrirai chaque fois que je le pourrai d’ici ta première réponse ; et si un beau jour je débarque là-bas, je serai tellement déçu si tu n’es pas là pour m’accueillir, toi qui es mon tout, mon grand amour. Les événements ne changent rien au fond de notre vie : elle est établie sur nous, sur nous deux seulement, sur notre amour. Quelles que soient les conditions extérieures, notre amour fera notre immense bonheur. Mon trésor chéri, plus que jamais, je suis bien décidé à notre mariage sitôt mon retour. Les obstacles matériels ? Nous les vaincrons avec notre volonté. Si on doit se laisser arrêter par eux, on n’arrivera jamais à rien !

Je ne sais rien du monde hors de moi. Tes frères ? Les miens ? Ton père ? Que se passe-t-il à Jarnac ? J’ai su que vous aussi étiez “occupés”. Ma bien-aimée chérie, je voudrais qu’à travers chaque mot tu devines mon amour, le même amour que celui qui fait ma joie, ma vie depuis plus de deux ans. Je t’aime. Pendant ces jours marqués d’instants graves où l’on se replace devant soi, ses actes, ses croyances, pas une fois je n’ai douté que notre amour fût la merveille, la révélation vraie, sûre, et très douce qui éclaire pour moi tout le reste. J’ai vraiment senti que sur lui tout reposait, que par lui tout s’expliquait. Chérie chérie, souris-moi. J’aime tant te savoir gaie, heureuse, et ce qui ne gâte rien, tu es si jolie comme cela. C’est bête tout de même d’être obligé d’employer des mots pour exprimer sa tendresse ! Ils parlent si mal et tombent toujours un peu à côté. N’est-ce pas, chérie, que nous nous rattraperons plus tard ? Nous n’aurons plus besoin alors de dire ou d’écrire une phrase pour vivre merveilleusement !

Dis à papa, auquel j’écris aussi, toute mon affection. À tous ceux qui t’entourent également. Ta mère a-t-elle quitté Paris ? J’ai reçu d’elle le 10 une très bonne lettre. Elle aura bien fait si elle t’a rejointe en Charente. Écris-moi, mon tout petit Zou chéri, autant que ce sera possible. Mais je suis sûr que tu le feras… J’ai sur moi toujours mon talisman ! Et puis ta dernière lettre. Elle finit ainsi : “même loin, tu es là sans cesse puisque tu tiens la place de mon cœur et que pour vivre mon cœur ne doit pas me quitter”. Chéri Buju, tu résumes là tout ce que je ressens : c’est toi, j’en suis certain, qui me permets de vivre. Tu es mon cœur. Mon Zou, bonsoir, je termine cette première lettre. Je t’écrirai la prochaine selon les possibilités. J’ignore les conditions de la correspondance : mais réponds-moi et écris-moi autant que tu le voudras : je crois que ça me parviendra. Je ne suis pas mal installé, suis bien soigné et n’ai à subir aucun ennui si ce n’est celui d’être loin de toi.

Je t’aime, je t’adore, ma bien-aimée. Je t’embrasse de toute ma tendresse : reconnais-tu notre bonheur, notre cher bonheur ? Mais bientôt, ma pêche aimée, nous aurons beaucoup plus encore. Je t’adore.

François

Et donne-moi des nouvelles de tous !

[Apostille :] Hôpital des prisonniers de guerre. Lunéville. Meurthe-et-Moselle