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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

04 July 2022

TROISIÈME LETTRE DE FRANÇOIS MITTERRAND DEPUIS SA BLESSURE, IL N’A AUCUNE NOUVELLE DE SA FIANCÉE.

LETTRE ÉCRITE LA VEILLE DE L’ATTAQUE DE MERS-EL-KÉBIR, ET LA VEILLE DE LEUR QUATRE MOIS DE FIANÇAILLES

LETTRE AUTOGRAPHE SIGNÉE

2 pp. in-8 (209 x 127mm), encre bleue

CONTENU : 

Le 2 juillet 1940

Mon amour chéri, ta photo devant moi, j’écris. Quelle incessante révélation ! Je t’aime et tout devient facile grâce à toi. Tu es toute ma force. Si tu me manquais, je serais si pauvre, mais je sais que tu m’aimes ; ma seule joie d’aujourd’hui repose sur l’immense confiance que j’ai en toi. Les jours passent, tous pareils, tu le conçois.

Ma petite déchirure faite par un éclat d’obus, pas spirituel du tout (suffisamment quand même pour avoir épargné la colonne vertébrale !) va bien. Je ne penserais pas à elle, si je ne lui attribuais pas une part de responsabilité dans le fait que je ne suis pas près de toi, mais dans un hôpital bien lointain. Ma chérie, j’espère bien que tu n’as pas eu trop d’idées noires pendant mon long silence : que toi, tu as eu intimement confiance dans notre destin, dans notre bonheur dont nous possédons de si merveilleuses promesses. Ce soir : premier anniversaire des fiançailles de Robert et Édith. Ce fut une agréable fête… Mais j’étais triste car tu manquais. À mon invitation, tu avais répondu, mon vilain, mon cruel Zou chéri, que tu devais aller à Valmondois… Demain 3 juillet sera le quatrième passage devant notre plus doux souvenir “notre jour” : le 3 mars. Je rêverai à ma joie, à mon allégresse. Quelle journée parfaite, illuminée par toi, ma ravissante. Dis-moi, mon amour, que tu te souviens, que tu vis de toute cette tendresse qui durera autant que nous, que tu m’attends, que tu désires d’un même désir être à moi pour toujours. C’est si bon de t’entendre dire cela, et voici trois semaines que je suis privé de cette nourriture quotidienne.

Je suis triste, ma pêche, de ne pouvoir t’envoyer quelques fleurs. Tout ce que je possède est en moi, je ne puis l’extraire que de mon cœur. Mon domaine et mon horizon sont devenus intérieurs. Je ne puis, mon aimée, que réunir les fleurs que tu sais : les plus douces, qui n’ont pas besoin d’un autre parfum que celui de notre amour ; et je te les envoie par bouquets, ces fleurs que sont toutes nos caresses, toutes nos pensées les plus secrètes et les plus chères. Quand reviendrai-je auprès de toi chérie chérie ? Je ne sais. Je crois qu’étant en France, j’ai plus de chances d’être libéré tôt que si j’avais été pris avant l’armistice et envoyé en Allemagne. Ô ! Souvent je pense que je ne devrais pas te faire souffrir ainsi, t’imposer une attente qui peut être longue, ma petite fille qui devait être tant aimée. Et puis, je n’ai pas la force de te demander de chercher ton bonheur ailleurs… Est-ce égoïsme ? Peut-être, car je sais bien que privé de toi, je serais un bien pauvre homme. Mais c’est aussi par une sorte d’intime conviction : non, notre amour ne nous a pas trompés : nous sommes faits pour vivre tout le bonheur et toute la vie ensemble. Nous sommes liés à jamais. Mon amour, suis-je injuste de t’attacher à mon sort, à sa dureté ? J’ai confiance ; je crois que, bientôt, j’irai vers toi et mon courage est fondé sur mon espérance que notre séparation maintenant sera brève. Mais si la réalité me contredit ? Mon Zou adoré, comme il sera doux de te savoir ma petite fiancée pleine d’amour, comme il sera merveilleux de penser que ma petite merveille chérie, si désirée par tous, se réserve pour moi pourtant lointain. Je me rappelle ces lettres où tu me disais : “moi, je resterai toujours avec toi, je serai toujours celles des moments heureux et surtout difficiles”. Quel rôle dur pour une toute petite fille. Comment ferai-je pour te mériter alors, pour être digne de te posséder ? Mais tu sais bien que je t’adore.

Tu le vois, mon Zou chéri, rien ne fera changer le ton de notre amour, de nos lettres qui le reflètent. Sache que je t’aime par-dessus tout. Je n’ai besoin que de toi. Le reste m’est indifférent. Plus tard, je te raconterai l’histoire de ces mois vécus apparemment loin de toi. Mais l’histoire de mon cœur est très simple, les baisers que je t’envoie te la diront, mon tout petit, mon grand amour.

François

Dis à tous mon affection. Cette lettre est la 3ème que je t’adresse depuis ma blessure.

Hôpital des Prisonniers de guerre Français. Lunéville. Meurthe-et-Moselle