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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

04 July 2022

POIGNANTE PREMIÈRE LETTRE ÉCRITE PAR FRANÇOIS MITTERRAND DEPUIS UN CAMP DE PRISONNIERS.

LES AUTORITÉS ALLEMANDES SONT “ASSEZ TOLÉRANTES”

LETTRE AUTOGRAPHE SIGNÉE

2 pp. in-8 (177 x 135mm), encre bleue

CONTENU : 

Le 14 juillet 1940

Mon Marie-Zou chou chéri, me voici dans un camp de prisonniers. Je n’ai eu que peu de chemin à faire à la sortie de l’hôpital : le camp est situé à l’autre aile de la même caserne. Nous sommes là quelques milliers. Spectacle difficile à qualifier ! Cela me fait penser à des souks tunisiens remplis de visiteurs, ou à une usine de ferraille dont les ouvriers feraient l’occupation à la suite d’une grève. J’ai réussi à trouver un coin assez tranquille dans un ancien magasin de sellerie. Un peu de paille, une couverture, une toile de tente composent mon îlot, ma retraite. De là, souvent partiront des rêves, des pensées qui feront le même itinéraire : de Moi à Toi, mon amour, puisque tout ce qui est en moi t’appartient, puisque je suis à toi et infiniment heureux de cet esclavage. Mon amour chéri, ce 14 juillet évoque pour moi celui de l’an dernier. J’étais à Paris ; tout semblait plus beau, plus sûr qu’aujourd’hui. Et pourtant j’étais plus triste : car toi, l’essentiel, ma déesse chérie, tu me manquais. Et ne t’ai-je pas dit parfois que pour toi je donnerais tout, je renoncerais à tout, j’abandonnerais tout.

Tu le vois, mon aimée, c’est effrayant ! Tu me tiens lieu sacrilègement de religion et de patrie puisque malgré la détresse de l’une, je crois en mon bonheur et en ma réussite pour et par Toi, et que malgré la puissance de l’autre, c’est Toi qui, je le confesse, est mon secours le plus aimé. Mon tout petit, pour concilier ces notions avec notre amour, le meilleur moyen sera de faire de cet Amour un élément de beauté et de joie : en nous aimant, nous accomplirons le plus doux et le plus cher des devoirs ! Mon zou chéri, je t’adore. Quand aurai-je le bonheur de lire de tels mots ? Les trains sont bien cruels de ne pas se presser et de me laisser dans la solitude. Enfin, je pense que cette solitude n’est pas absolue puisque je sais que ta pensée est sans cesse avec moi. N’est-ce pas chérie que nous avons eu de nombreux rendez-vous depuis un mois ? Si un jour tu passes à Lunéville, ne manque pas de venir me voir. Les autorités sont assez tolérantes et on peut voir ses proches quelques instants par jour. Ô ce serait fou ! Mon amour chéri, tu vois je fais des rêves. Tu me manques tellement. Parfois, je suis bien triste de ne pouvoir t’aimer comme je le voudrais tant. Te donner le bonheur promis. Chérie chérie, m’en veux-tu de t’apporter toutes ces peines ? Je t’embrasse et je t’aime, ma peau-douce aimée, comme je serais heureux de sentir ma petite pêche et de lui donner mille caresses. Je suis fou de toi.

François

Camp de prisonniers de guerre français, quartier Beaulieu, 8e Cie, Lunéville (M[eurthe] et M[os]elle)