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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

04 July 2022

“À QUOI TIENNENT LES DÉCISIONS LES PLUS GRAVES, À QUOI TIENT LA DESTINÉE… MA VIE ALLAIT SE FIXER, TOUT SIMPLEMENT PARCE QU’UNE PETITE FILLE… AVAIT LE PLUS JOLI SOURIRE DU MONDE”

LETTRE AUTOGRAPHE SIGNÉE

3 pp. in-12 (177 x 135 mm), encre bleue

CONTENU : 

Le 15 juillet 1940

Ma chère nénette, juste ces quelques lignes pour te dire que je ne t’oublie pas. Tu sais par une carte précédente adressée à Marie-Louise que je suis à Lunéville. De même que la dernière fois, voudras-tu transmettre cette lettre à Marie Zou ? Comment vont les tiens ? Marcel, Michel, Nicole ? Dis à ton “gros bébé” que j’irai la voir dès que je le pourrai, c’est-à-dire ?… En attendant, qu’elle apprenne à lire bien sagement ! Marcel est-il démobilisé ? Irez-vous à Royan cette année ? Et toi ? Tu as dû être bien fatiguée par les affaires de la maison de Cognac ! Te voici passée industrielle patentée ! Donc je continue ces lignes pour Marie-Louise, et merci. Remets-les lui le plus tôt possible. Et je t’embrasse bien affectueusement.

Mon Zou chéri, si les courriers marchent à peu près régulièrement, tu as dû recevoir plusieurs lettres pendant ces derniers jours. Je crois t’avoir dit chaque fois la même chose même quand ce n’était pas écrit en toutes lettres : je t’aime. Si ce n’est guère varié, prends-en à toi-même ma chérie : tu n’avais qu’à ne pas me faire la grimace le soir du bal de N.S., ou persister dans ton premier refus d’accepter notre première danse sous le prétexte que tu était fatiguée…

Tout de même ! À quoi tiennent les décisions les plus graves, à quoi tient la destinée. Je ne m’attendais certes pas, alors que je montais les marches du grand escalier de la Sorbonne, accompagné de mes amies corses que j’avais la prétention de trouver bien, que ma vie allait se fixer, tout simplement parce qu’une petite fille assise près de l’orchestre avait le plus joli sourire du monde, une rose dans les cheveux et tout ce que sans doute j’attendais inconsciemment depuis que je rêvais d’un amour pour de vrai. Mon aimée, je reviens encore sur ces souvenirs anciens ; mais je ne cesse de m’émerveiller : tout ce qui t’a amenée (ramenée) à moi est si émouvant, si nécessaire, si définitif. Mon amour chéri, nous subissons maintenant la dernière épreuve. Mon retour verra notre prochaine union. Et ce ne sera pas trop tôt ! Et ce sera si merveilleux. Chérie chérie, n’es-tu pas trop impatiente ? M’attendras-tu jusque-là ? Ne te fâche pas, je ne doute pas de toi. Je te le dis seulement pour te faire protester. Et puis bientôt commencera notre immense bonheur.

Je pense souvent à la situation qu’il va me falloir trouver prochainement. Je rage de n’être pas revenu depuis quinze jours, car il y avait sans doute beaucoup de places intéressantes à prendre. Il faudrait que papa s’occupe de jeter des jalons. Et ton père ? s’ils voient quelque chose qui m’aille, qu’ils négocient pour mon retour de manière à ce que je puisse me débrouiller sans tarder. Dis-le leur, ma chérie. C’est évidemment très important pour nous. Donc ne perdons pas cette question de vue.

Je n’ai encore rien reçu de toi. Mais je suis sûr que tu m’as écrit. Aussi je ne m’inquiète pas. Je t’adore, mon petit Zou bien-aimé. Que c’est bête de perdre cet été, de perdre des promenades en bateau et le temps délicieux de juillet. Tant pis. Nous nous rattraperons. N’est-ce pas ? Et ce sera simple : il suffira de s’aimer infiniment. T’en sens-tu capable… Ô je le crois, je sais si bien comme tu es merveilleuse : il me suffit de rêver à nos moments si fous, lointains et si présents, de mars. Mon aimée, te rappelles-tu tout cela ? Nous avons tant de richesses à nous.

Je m’arrête, le courrier va partir. Je t’adore. Je t’embrasse et te redonne tant de caresses qui sont notre trésor, notre bien. Et je te donne mille baisers, mon grand amour chéri. Écris-moi et dis-moi que tu m’aimes… un peu. J’ai tant besoin de toi, mon Zou chou.

François