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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

06 July 2022

TRÈS BELLE LETTRE : FRANÇOIS MITTERRAND RÉSUME JUIN 1940.

COMBATS, BLESSURE, EMPRISONNEMENT : “JE N’AI JAMAIS VU SPECTACLE PLUS INHUMAIN QUE CETTE LUTTE, EN PLEIN JUIN AVEC DU SOLEIL”

LETTRE AUTOGRAPHE SIGNÉE

2 pp. in-8 (269 x 147 mm), encre noire et crayon, lettre à en-tête du “Kriegsgefangenenpost”, cachet du Stalag, cachet de la poste

CONTENU : 

[Suscription :] Mademoiselle Marie-Louise Terrasse, Paris, 5 avenue d’Orléans 5, XIVe arrt, France. [Expéditeur :] François Mitterrand, 21716

[Verso :] Le 20 juin 1941. Ma toute petite fiancée chérie, j’en suis toujours à ta lettre du 21 mai. Hier, j’ai reçu une carte de François Dalle. Le vois-tu parfois ? Le mois de juin ici est très beau. Quelle tristesse de ne pouvoir en profiter librement. On sent tellement le goût du bonheur, et il faut continuer de vivre avec sa peine. Que feras-tu cet été ? Sans doute iras-tu à Valmondois. Je t’imagine ma ravissante petite fille, et je sens doublement la privation de tout ce plaisir des vacances. Les promenades, le tennis, le bain, le canoë, le farniente. Tout cela avec toi, comme ce serait bon. Je passerais mon temps à m’émerveiller de toi si simplement jolie, toi ma fiancée que j’aime plus que tout au monde. Et pourtant, je ne désespère pas tout à fait de te surprendre un de ces jours, et nous commencerons nos premières vacances communes, nous commencerons notre vie. Ma très aimée, des souvenirs aussi reviennent avec persistance. Des bons : ceux d’il y a trois ans : nos rendez-vous, notre amour, le viatique du 23 juin. J’éprouvais alors une indicible joie. Tout était si facile, si pur, si éblouissant. Des tristes : ceux de l’an dernier.

Ayant quitté nos positions défendues depuis un mois, nous avons contenu l’avancée allemande pied à pied. Le 13, j’étais le dernier à tenir Montfaucon [d’Argonne]. Et ç’a été le combat dans ces champs de bataille de l’autre guerre. Je n’ai jamais vu spectacle plus inhumain que cette lutte, en plein juin avec du soleil, une tranquillité parfaite des choses et de l’air, à la place même où le sol bouleversé indique un acharnement invraisemblable des hommes. Le 14 [juin], cote 304, après six heures de combat où l’on tirait à vue, cernés de 3 côtés par les Allemands, et de l’autre côté, fusillés par une contre-attaque française appuyée de chars, j’étais blessé et restais 1/2 heure sur le carreau. On me ramena au P.C. le tout un peu calmé. Et après un voyage inouï par 5 hôpitaux, j’arrivais à Bruyères où le 21 les Allemands prenaient l’hôpital.

Mon adorée chérie, comme je m’accrochais à toi. Pour toi, pour nous, je ne voulais pas mourir. La vie, c’était toi, mon amoureuse chérie, avec ton amour, ta beauté, la douceur de la vie. C’étaient tes caresses, le pouvoir de la vie, ta possession. Mon Zou, mon aimée, j’ai trop besoin de toi. Pourquoi n’étais-tu pas ce matin à mon réveil, comme je l’ai rêvé, la tête sur mon épaule et je me sentais tout puissant.

François