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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

04 July 2022

“JE VIS DANS UN SPLEEN INDICIBLE (…) C’EST TOI QUI M’ÉCHAPPES, TOI LA SEULE QUE J’AI AIMÉE, TOI QUI M’A TOUT PRIS (…) AUJOURD’HUI, MES ACTES NE DÉPENDENT PLUS DE MOI. JE NE PEUX RIEN, RIEN”

LETTRE AUTOGRAPHE SIGNÉE

2 pp. in-8 (283 x 143 mm), encre noire et crayon, lettre à en-tête du “Kriegsgefangenenpost”, cachet du Stalag, cachet de la poste

CONTENU : 

[Suscription :] Mademoiselle Marie-Louise Terrasse, Paris, 5 avenue d’Orléans 5, XIV arrt, Seine, France. [Expéditeur :] François Mitterrand, 21716

[Verso :] Le 10 août 1941. Ma Marie-Louise chérie, ta dernière lettre est du 15 juillet. Depuis tant de jours, je vis dans un spleen indicible. Que me restera-t-il si je te perds, ma fiancée ? Je t’aime et jamais plus je ne retrouverai l’amour tel qu’à nous deux nous pouvions le créer. Je sais bien que cette plainte est égoïste et qu’elle compte pour bien peu dans le débat. Mais que veux-tu, il m’arrive de me révolter contre ce destin qui m’accable, qui me vole tout et me laisse désespéré. Tant de mois sans une caresse, sans un sourire, sans un mot d’amour alors que tu étais prête à me donner tout ce que tu es, et maintenant que tout devient possible, qu’après une tristesse épouvantable j’allais connaître un bonheur merveilleux, c’est toi qui m’échappes, toi la seule que j’ai aimée, toi qui m’as tout pris. Que puis-je faire ? Me résigner ? Jamais en mon cœur. Mais aujourd’hui mes actes ne dépendent plus de moi. Je ne peux rien, rien, qu’espérer follement, contre tout, que tu sauras au moins attendre mon retour avant de te donner, de décider de ta vie. Mon Zou bien aimé, rien jusque-là n’avais pu m’abattre. Les difficultés matérielles, les fatigues, le renoncement aux plaisirs, tels que je les éprouve depuis bientôt deux ans ne pouvaient rien contre moi. Je me sentais tellement fort, et maintenant pour la première fois je me sens trop faible, parce que je t’aime et que tu n’es plus auprès de moi pour me soutenir. Mais je ne veux pas qu’à cause de moi tu sois triste. Hier, j’ai tant pensé à toi. Dix-huit ans ma chérie chérie. À dix-huit ans, on dit que tout est si délicieux, et pourtant, que d’amertume pour toi mon tout petit. J’ai mal à cette pensée. Tu es trop petite pour tant souffrir. Alors il faut que tu sois heureuse. Quels vœux j’ai faits pour toi ma merveilleuse petite fille ! Il ne faut pas que tu aies ce visage angoissé. Tu es si belle. Tu peux être si heureuse. Par moi, sans moi ? Quoi qu’il en soit, n’agit que selon ton cœur. Mais n’oublie jamais le prix infini de ton corps, de toi-même, ma ravissante, tant que tu ne seras pas sûre absolument que c’est toute ta vie que tu donnes. Nous sommes si injustes pour vous-même, surtout pour celles qui nous prouvent le plus complètement leur amour sans limites. Pourquoi je t’écris cela ? Je sais seulement que je t’adore. Si tu peux encore m’attendre ma bien-aimée, sois bien courageuse. Que tous deux nous soyons fiers de nous. Je veux que mon amour ne laisse en toi que de belles choses. Quand tu seras à moi, tu verras comme tout le reste aura peu d’importance. Mais tu comprends, il ne faut pas qu’il y ait trop de douleur entre nous. Ma petite pêche chérie, (je puis te dire tout de même “ma chérie”) pardonne mes lettres sans suite. Sache surtout que je t’aime, que mon seul vœu pour tes 18 ans c’est : ton bonheur. Aussi, tu le veux bien, je t’embrasse. C’est si merveilleux.

François