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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

04 July 2022

LETTRE ÉCRITE AU LENDEMAIN D’UNE PETITE SCÈNE DE JALOUSIE.

“J’AIME CETTE SOUFFRANCE QUI ME VIENT DE TOI ET JE L’APPELLE MON BONHEUR”

LETTRE AUTOGRAPHE SIGNÉE

4 pp. in-8 (209 x 133 mm), encre noire. Papier à en-tête de l’“Hôtel L’Oriental. 1 avenue d’Orléans”

CONTENU : 

Ma toute petite chérie,

me voici levé : ma nuit a été courte, trois heures. Mais dans un instant je vais te voir. Ainsi, ma journée ne sera pas perdue. Mon amour, je ne peux pas te laisser vivre loin de moi.

De cette nuit, j’ai retiré beaucoup d’impressions. Elles se mêlent encore : mais je pourrai les méditer pendant les trois longs jours qui vont nous séparer. Je ne sais pas si cette soirée a été bonne ou mauvaise : je sais qu’elle a été utile. D’abord, tu ne peux savoir mon impatience de te voir dans ce décor ; mon désir de te tenir dans mes bras sans qu’il soit nécessaire de te parler pour t’exprimer mon amour. Tu sais bien qu’un jour je t’ai dit que je reconnaissais mon degré d’intimité avec quelqu’un à ce qu’il devenait indifférent de parler ou de se taire. Avec toi, qui possèdes mon âme, le plus profond de moi-même, je veux bien que tout ait un sens, naturellement. Et mon amour peut se passer de toute expression. Je te le dis, ma pêche bien-aimée, et c’est vrai, j’ai passé avec toi, hier, des minutes adorables, et peut-être ne l’as-tu pas senti (par ma faute). Ce que je ne veux pas, c’est que tu croies que je trouve mauvais que tu devises avec d’autres que moi. Je comprends tes obligations, parfois ton plaisir. Il faudra bien pendant encore quelque temps conserver un pan de façade ; j’essaierai de m’habituer à te voir extérieurement partagée. Ne crains pas de sortir de nouveau, avec moi, et dans les mêmes conditions. Je sais que tu redouteras de renouveler cette torture que tu devinais. Mais je te demande de ne pas l’éviter : nous devons nous adapter à cet état. Et puis notre amour doit être assez fort pour ne pas se déchirer sur de si petites choses.

Tu m’as peut-être jugé trop vif d’avoir voulu partir parce qu’on t’enlevait quelques minutes à moi. Ô ! ma chérie, explique tout par mon amour, et ma volonté forcenée de te garder. Et tu comprendras. Tu as compris mon sentiment qui était composé d’un peu de colère et de beaucoup de peine.

Tu es trop installée au cœur de moi-même pour que tout mouvement de travers ne provoque un déchirement. Ma très aimée, j’aime cette souffrance qui me vient de toi et je l’appelle mon bonheur. Le Bonheur pour moi se confond avec toi, et il contient tout ce qui me vient de toi.

Je t’ai dit que je ne voulais plus te tutoyer parce que d’autres que moi le faisaient. Je suis d’un terrible exclusivisme, mais ma raison n’est quand même [pas] totalement en fuite. Pardonne moi de t’avoir dit cela. Je crois, mon amour, que tu es à moi et que tu es toute à moi. Qu’importe le reste. Ma fiancée chérie, je veux que cette lettre soit un des témoignages les plus vrais de mon amour. Je veux qu’elle soit un pas de plus vers une confiance, une compréhension qui doivent être totales. Ma toute petite fille, quand tu es venue à moi alors que je m’apprêtais à partir, j’ai été bouleversé, j’en aurais pleuré de t’avoir fait, moi, de la peine. Et pourtant, je ne me suis pas jugé sévèrement. Je pense encore que je n’ai pas trompé notre amour. Marie-Louise, comprends-tu mon exigence ? Comprends-tu qu’elle est nécessaire à notre amour ? Cet amour qui doit être au-dessus de tout, notre chef-d’œuvre, notre vie.

Tu seras ma femme, et nous connaîtrons les difficultés de la vie à deux, et nous ne serons sauvés que par une volonté de s’élever toujours au-dessus de nous-même, de raffiner notre exigence, de l’accorder à notre amour qui, lui, doit être l’amour le plus total et le plus achevé qui unisse deux êtres.

Ma Zou très aimée, vois-tu que je t’écris comme si je fouillais, comme si j’étreignais les sources de notre amour, pour en retirer l’essence. Je t’adore, et je n’ai pas connu plus douce, plus merveilleuse sensation de possession du bonheur que dans ces moments où tu me donnes ton visage, avec tout ton amour de petite fille, où tu m’abandonnes et pour toujours ton corps et ton âme. Éloignons-nous donc des petites choses et vivons sur le plan de notre amour. Quand ta tête repose sur mon épaule, tout n’est-il pas essentiellement simple, essentiellement pur ?

Ce soir, ma toute chérie, tu sortiras de nouveau. Que ta pensée ne me quitte pas. Réfléchis un peu à ce que je te dis là : ma confiance est aussi grande que mon amour et ne peut être séparée de lui. Je ne te verrai pas. Que cela serve à notre amour, que rien n’aille contre lui, que l’extérieur n’empiète pas un instant sur l’intérieur, que nos deux cœurs soient toute cette journée et plus tard parfaitement unis. Et puis tu m’écriras. Je te l’ai dit. J’ai besoin de tes lettres.

Tout à l’heure, nous serons ensemble à l’église. Nous prierons ensemble. Je ne parlerai à Dieu que de mon rêve splendide. Nous nous aimons trop pour qu’il ne nous aide pas à le réaliser. Ma bien-aimée, je t’aime tant

François