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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée “Fatoune” à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

04 July 2022

“N’EST-CE PAS LE BUT SUPRÊME DE TOUT HOMME, SON PLUS BEAU SUCCÈS, QUE D’ÊTRE PLUS FORT QUE LE DESTIN ?”.

L’AMOUR EST MAINTENANT CONFRONTÉ À L’ABSENCE ET AU SILENCE ÉPISTOLAIRE.

FRANÇOIS MITTERRAND LIT BARBUSSE ET ARMANCE DE STENDHAL AVEC “L’INTENTION TRÈS FERME DE DIRIGER [SA] VIE”

LETTRE AUTOGRAPHE SIGNÉE

4 pp. in-8 (177 x 134mm), encre bleue

CONTENU : 

Le samedi 13 juillet 1940

Ma bien-aimée chérie, je t’écris de bonne heure. Je viens de me lever après une nuit qui fut merveilleuse puisque je n’ai cessé de rêver à toi. En somme, je ne fais que continuer un bien tendre dialogue. C’était si doux mon amour de t’avoir tout près de moi… Mais quel ennui d’avoir à se réveiller : ce sera tellement mieux quand tu seras vraiment ma petite femme adorée, quand la nuit nous réservera les plus grands bonheurs et quand il fera bon vivre chaque jour dans la joie de notre amour. Ma chérie chérie, heureusement que je suis riche de toi. Tu éclaires ma solitude, tu me donnes la force de dominer les événements si pénibles. Or n’est-ce pas le but suprême de tout homme, son plus beau succès que d’être plus fort que le destin ? Quel sujet de tragédie, mon aimée ! Un homme qu’accable la cruauté des choses ? qui se heurte à l’impassibilité effrayante du monde extérieur est sauvé par une femme. Sauvé par son amour. Mon tout petit, notre amour n’a-t-il pas subi toutes les épreuves ? Rien ne lui a été épargné et pourtant il a triomphé de tout. N’est-ce pas mon zou qu’il vaincra l’absence maintenant ? Ton rôle ma chérie est plus difficile que le mien, puisque tu continues à vivre à peu près normalement et que certainement, ma ravissante chérie, on est toujours obligé de t’aimer : tu es si incomparable… (Ne me réponds pas que je te vois avec des yeux d’amoureux. T’aurais-je aimée autant si d’abord, avant tout, je n’avais pas été attiré par toi intensément ?). Quant à moi, les tentations sont plus réduites ! Si ce n’est les jeunes filles, les unes jolies (mais tellement moins que toi), les autres laides, qui papillonnent tout autour de nous, ma vision du monde est fort mince ! Et quand je veux comparer celles que je vois à mon adorable fiancée, j’ai envie de rire. Et puis, je m’étonne d’être le privilégié qui possède cette petite huitième merveille du monde que tu sais…

Mes occupations ? Je lis des bêtises et quelques ouvrages intéressants. Tout ce qui me tombe sous la main. J’ai retenu Les Judas de Jésus de H. Barbusse, Armance de Stendhal, Faux Passeports de Plisnier, Maxime de Duvernois et un livre extrêmement curieux de Matila C. Ghyka Le Nombre d’or ou étude des rites et rythmes pythagoriciens dans le développement de la civilisation occidentale. C’est une histoire des sociétés secrètes avec leurs signes, leurs croyances, leur symbolisme. Je voudrais ne pas trop me rouiller. Il va falloir se mettre au travail sans tarder. J’ai l’intention très ferme de diriger ma vie (notre vie) dès “la reprise”, c’est-à-dire dès le moment où je t’aurai retrouvée, en raison de toi (nous nous marierons dès mon retour) et je ferai tout pour obtenir une situation nous permettant de vivre et d’espérer un avenir brillant. N’est-ce pas mon amour chéri que tu seras toujours auprès de moi, ma femme bien-aimée, que tu seras toujours ma petite fille délicieuse, ma raison de vivre, mon goût de réussir, ma seule et immense ambition ? Je t’aimerai tant, Mariezou chérie.

Je t’écris, mal assis et le papier sur mes genoux. Aussi tu comprendras mon écriture zigzagante ! Quand recevrai-je quelque chose de toi ? Les courriers sont bien longs. La dernière lettre reçue de toi (le 10 juin) datait du 8. Mais depuis ? Cette incertitude me pèse durement. Si tu ne reçois pas mes lettres ou qu’avec irrégularité pendant les jours prochains, ne t’en étonne pas. Sache que jamais tu ne quittes ma pensée, que je t’aime par-dessus tout. Écris-moi aussi souvent que tu le voudras. L’adresse est simple ! Mlle Jeanne Ducret, 58 avenue d’Alsace à Lunéville, Meurthe-et-Moselle, et ça suffit. Mon amour chéri, je t’adore. Si tu penses aussi souvent à moi que moi à toi, alors c’est simple : nous ne nous quittons pas. Ah ! Nos rendez-vous le mercredi à 5 heures… Continuons-les ma chérie, par la pensée.

Je t’aime. Je voudrais tant revivre nos soirées de Jarnac… N’est-ce pas que c’était merveilleux ? Mon aimée, je m’étends près de toi et je t’adore.

Fatoune