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SAINT-SIMON, Louis de Rouvroy, duc de

Lettre autographe signée “Le Duc de St Simon” à Michel CHAMILLART (1652-1721)

De Paris, 1713, ce 9 août

SUPERBE ET RARE LETTRE, AMUSANTE ET TONIQUE, DANS LA LANGUE INIMITABLE DU “PETIT DUC” (SAUF PAR PROUST) : SUR LA COUR, MARLY, FONTAINEBLEAU, L’ARGENT, LA FAMILLE… ET SANS DOUTE LE SEXE.

IL Y PARLE DE SA BELLE-SŒUR, LA DUCHESSE DE LORGE, SOUS LE SOBRIQUET PUREMENT AFFECTUEUX DE “MA GRANDE BICHE”, EN ÉCRIVANT À MICHEL CHAMILLART, SON PÈRE, ET L’UN DES MEILLEURS AMIS DU MÉMORIALISTE

3 pp. et quart in-4 (135 x 191mm), encre noire, pliée en quatre, trace de cire rouge

“Il est vrai, Monsieur, que je suis très occupé puisque je n’ai pu trouver encore le temps d’avoir l’honneur et le plaisir de vous écrire, mais ce n’est rien moins que la Cour.

Il m’a fallu finir l’affaire de M. de L’Aubespine1 et lui compter 50 000 écus, ce qui n’est pas trop aisé. Mais enfin je suis sorti de ses griffes pour n’en jamais plus ouïr parler. En même temps, il m’a fallu courir après vingt juges et essuyer la lie de la plus fine et de la plus impudente chicane de MM. Nicolaï2, de Seuil3 & Dorieux4 qui s’étaient si bien accoutumés à se rouler sur mon argent, depuis vingt-huit ans qu’ils l’ont, qu’il n’est sorte d’infamie qu’ils n’aient mis en usage pour le garder. En fin finale, j’ai eu ce matin un arrêt diffinitif (sic) à ce que, dans six mois pour tout délai, les bonnes gens me rendent gorge, et je vous promets bien de leur serrer le gavion comme il faut.

Il faut que tous ces diables là m’aient fait faire plus de cinquante lieues sur le chemin de Marly depuis qu’on y est. Nous y retournons demain harasser (sic) comme des chevaux de poste ; j’espère avoir maintenant le temps de respirer.

Fontainebleau, fixé le 30 pour durer vingt-sept jours, me fait encore enrager pour La Ferté5, et le temps inouï qu’il fait achèverait de me désespérer s’il n’amortissait mon envie ordinaire d’aller chez moi. Je compte que ce sera à la fin de septembre, au hasard de l’arrière-saison qui, au pis-aller, ne peut être plus fâcheuse que celle-ci.

Comme il sera trop tard pour qu’au partir de chez moi M. d’Englesqueville6 vous trouvât chez vous, je vais lui écrire pour lui persuader d’y aller à temps de me venir trouver à La Ferté à mon arrivée. Il s’est si bien trouvé de son premier voyage que je ne doute pas qu’il ne fasse le deuxième avec bien du plaisir, pour peu que cela lui soit possible ; car il bâtit maintenant chez lui fort et ferme

Je me représente votre grange ôtée avec un effet charmant, n’en déplaise aux mangeuses de muscat7, que je salue en tout respect et affection, mais pour le coup, il faut qu’elles avouent que je suis moins gourmand qu’elles.

Vous êtes excellent de vous souvenir encore avec aise de notre aventure Listenique8. Premièrement, ces sortes d’égueulées qui ont un sexe et un nom m’étourdissent toujours, et puis vous saurez quelque jour pourquoi je fus si stupide. Je l’eusse été alors avec une maîtresse, jugez de ce que je pouvais être avec une si vilaine et si halbrenante9 femelle. Pour achever ma journée, il me fallut aller promener et nous tombâmes au fin milieu de la joyeuse troupe de Madame la Duchesse. Oh ! Riez en tout vôtre saoul car je vous vois d’ici en rire et que les épaules vous vont10. Je ne sais pas, moi, comment je n’en suis mort de dépit et de colère, car j’y rentre encore en y pensant.

Après toutes ces folies que vous me permettez avec vous, je me réjouis de la grossesse de ma grande biche11. Car c’est une bonne chose que la paix de la maison et une autre bonne chose qu’un second fils, pourvu que son benoît père ne lui laisse pas plus de dents que de pain12. Je suis comme vous en peine des chemins. Faites-moi la grâce de me mander des nouvelles de son arrivée.

J’ai été à la noce dont vous parlez, qui fut triste à merveille13. Que votre souhait est chrétien et judicieux ! Sed non bis in idem14, en bien comme en mal. Il a si fort voulu se remarier que le père et la mère ont mieux aimé en sauter le bâton pour régler tout eux-mêmes que le laisser faire après eux. Le parti est si bon qu’il en est surprenant, et je pense qu’elle les régentera tous à merveilles.

Des nouvelles, je n’en sais point d’ici. Honorez-moi des vôtres et de celles de vos dames et de vos amusements puisqu’il ne se peut rien ajouter, Monsieur, à mon entier dévouement pour vous.

Le duc de Saint-Simon

1. Louis-François marquis de L’Aubespine (1676-1758), cousin germain de Saint-Simon par sa mère née L’Aubespine
2. Peut-être Jean-Aymard de Nicolay (1657-1737), marquis de Goussainville, Premier président de la Chambre des Comptes, ou l’un de ses proches
3. Peut-être Pierre de Chertemps (1667-1710), seigneur de Seuil et Président à Mortier au Parlement de Bretagne
4. Sans doute Claude Dorieux, Conseiller au Parlement
5. Son château de La Ferté-Vidame. Saint-Simon est bloqué à Marly depuis le 29 mai par le service de sa femme à la Cour. Elle était devenue Dame d’honneur de la duchesse de Berry en 1710. Saint-Simon a dû effectuer des allers-retours avec Paris. Le 29 août 1713, Louis XIV dort à Petit-Bourg chez le duc d’Antin et arrive à Fontainebleau le 30. La pluie empêche Saint-Simon de se rendre à La Ferté-Vidame
6. Personnage non identifié
7. Les filles de Chamillart
8. Il s’agit probablement de Françoise-Louise de Mailly (1689-1769) épouse de Jacques-Antoine de Bauffremont (1683-1710), marquis de Listenois. La formulation du mémorialiste masque aussi et sans doute une forme d’impuissance sexuelle face à une agression féminine, comme le souligne Georges Poisson (Monsieur de Saint-Simon, Paris, 2007, pp. 321-322)
9. Selon Furetière, se dit “de grandes femmes insolentes et qui tiennent de harangère”
10. Expression signifiant le fou rire : “les épaules en allaient au Roi et à la Reine qui en étaient aux larmes”
11. La duchesse de Lorge, née Chamillart et belle-sœur de Saint-Simon, qui devait mourir en couche de son second fils le 31 mai 1714
12. Guy-Nicolas de Durfort (1683-1758), duc de Lorge, qui se ruina dans la banqueroute de Law. Il se remaria en 1720, après la mort de sa femme, née Chamillart, avec la fille du Premier Président de Mesmes, ennemi personnel de Saint-Simon, déclenchant l’une de ses célèbres colères : “J'appris à Mme de Saint-Simon cette énormité de son frère, dont elle ne fut pas moins surprise ni touchée que moi. Je lui déclarai que de ma vie je ne le verrais ni sa femme, et que je ne verrais jamais non plus Mme la maréchale de Lorge, ni M. ni Mme de Lauzun, s'ils signaient le contrat de mariage et s'ils se trouvaient à cette noce. Je le dis tout haut partout, et je m'espaçai sur le beau-père et le gendre sans aucune sorte de mesure. Cet éclat, qui fut le plus grand qu'il me fut possible”…
13. Le 11 juillet 1713 eut lieu le mariage d’Hélène de L’Aubespine (1691-1710), cousine de Saint-Simon, avec Jérôme Phélypeaux (1674-1747), comte de Pontchartrain, Secrétaire d’État à la Marine et à la Maison du Roi (1699-1715), fameux ennemi du mémorialiste : “je fus donc à la noce comme on va à la potence (…) jamais je ne trouvais deux jours si longs en ma vie” (cité par Y. Coirault, p. 66). On se souvient du célèbre portrait de Phélypeaux : “il était universellement abhorré autant qu'il était mathématiquement détestable (…) Sa taille était ordinaire, son visage long, mafflé, fort lippu, dégoûtant, gâté, de petite vérole qui lui avait crevé un œil. Celui de verre, dont il l'avait remplacé, était toujours pleurant, et lui donnait une physionomie fausse, rude, refrognée, qui faisait peur d'abord, mais pas tant encore qu'il en devait faire. Il avait de l'esprit mais parfaitement de travers”
14. On ne juge pas deux fois la même cause

PROVENANCE : Archives du château de Courcelles-la-Suze près de La Flèche -- débâcle d’Aristophil, Drouot Estimation, 10 novembre 2022, n° 129 : 2.860€ (la lettre était faussement datée du 9 avril 1713)

Très légère décoloration en haut de la première page

Le destinataire de cette lettre, Michel Chamillart (1652-1721), comte de La Suze, fut à Versailles l’homme nouveau de la fin du siècle. Il était parvenu à capter la faveur royale grâce à son talent au billard. Chamillart sut séduire le Roi lors d’une partie de ce jeu en 1684. Sa grande capacité financière et sa modestie lui firent gagner l’amitié de Madame de Maintenon ; il devint l’un des administrateurs de Saint-Cyr. Sa carrière administrative fut brillante puisqu’il passa successivement par les charges de Conseiller au Parlement de Paris en 1676, de Maître des requêtes en 1686, d’Intendant de Rouen en 1689 puis d’Intendant des Finances en 1690. Il accéda au Contrôle général des Finances en 1699 et devint Secrétaire d’État à la Guerre (1701-1708) :

“il parut un moment être Colbert et Louvois tout ensemble, comme si le Roi, dans les temps les plus difficiles de son règne personnel, éprouvait de nouveau le besoin de se reposer sur un ministre prépondérant entièrement soumis à ses ordres” (T. Sarmant et M. Stoll, Régner et gouverner. Louis XIV et ses ministres, Paris, 2019).

Chamillart avait épousé Catherine Le Rebours (1659-1731), célèbre pour ses reliures sur des grands textes de la littérature de son temps et par sa proximité avec Racine. On la connaît encore pour cette raison sous le nom de Madame de Chamillart dans le monde de la bibliophilie (cf. notre Catalogue 9). Leur troisième fille, Geneviève Chamillart (1685-1714), devint duchesse de Lorge par son mariage avec Guy-Nicolas de Durfort, premier duc de Lorge, et fils de Guy de Durfort (1630-1702), duc de Quintin et maréchal de Lorge, frère du maréchal-duc de Duras. Geneviève de Durfort, duchesse de Lorge, devint ainsi la propre belle-sœur de Saint-Simon. C’est elle que Saint-Simon appelle “ma grande biche”. Le petit duc avait, en effet, épousé sa sœur Geneviève-Françoise de Durfort (1678-1743), le 8 mai 1695.

Il est impossible de posséder une édition originale de Saint-Simon puisque ces œuvres furent publiées longtemps après sa mort. Le seul livre aux armes de Saint-Simon connu est celui passé dans l’une des ventes de Jacques Guérin dans les années 1990. Ses lettres autographes signées, importantes et significatives, sont d’une grande rareté. On n’en retrouve en effet aucune chez Alexandrine de Rothschild, le docteur Lucien-Graux, Louis Barthou, Albin Schram ou Jacques Guérin.

Le style inouï de Saint-Simon rend cet autographe attachant. On se souvient de sa formule dans la lettre au cardinal de Fleury mise en exergue par Yves Coirault à la publication de sa correspondance : “Ce sont des choses qui coulent brusquement de la plume, qu’on ne châtie pas en les écrivant et qu’on oublie aussitôt” (op. cit., p. 15)

BIBLIOGRAPHIE : 

Lettre publiée dans : Les Siècles et les jours. Lettres… (éd. Y. Coirault), n° 44, p. 64 ; H. Chardon, Bull. de la société d’agriculture, sciences et arts de la Sarthe, t. XXIV, 1874, p. 760 ; Mémoires…., Paris, Hachette, 1875, t. XIX, “lettres, mémoires sur divers sujets, remarques”… , p. 264 ; Coirault 19 ; G. Esnault, Michel Chamillart, Paris, Picard, 1885, t. II, p. 233 -- B. t. XXIV, p. 482