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MITTERRAND, François

Poisson d’avril

02 October 2022

FRANÇOIS MITTERRAND S’ESSAIE À LA RÉDACTION D’UN PETIT RÉCIT.

“IL Y A QUELQUE CHOSE DE NOUVEAU DANS LE CIEL ET DANS LA FAÇON QU’A LA TERRE DE SE PRÉSENTER AU LEVER DU JOUR. ON SENT UNE ENVIE DE RIRE, UNE PEINE CHASSÉE, SI VITE OUBLIÉE QUE LE BLEU AFFECTE DE RESSEMBLER À UNE ROBE DE JEUNE FILLE, UNE ROBE SCULPTÉE PAR LE VENT ET QUI SUIT LE MOUVEMENT DU CORPS AVEC UNE PURETÉ CÂLINE”

LETTRE AUTOGRAPHE SIGNÉE

12 pp. in-12 (188 x 134 mm), encre noire

CONTENU : 

Poisson d’avril

J’écarte, avec ma main soigneusement lavée, le voile de ce matin d’avril. Mille soleils luttent sur les toits du village, et les hommes, dans les intervalles, continuent de vivre sans se soucier de rien. Ils ont couché près d’une femme habituée, qui calculait le prix de l’œuf qu’on a diminué de cinq sous ; et puis, la bouche au fumet du café au lait, ils ont mené les bêtes au travail.

C’est agréable la rosée, à voir et à toucher mais cela promet de la sueur pour le milieu du jour. Les animaux le savent qui, des quatre sabots, saccagent cette forêt rampante qu’on appelle fils de la Vierge. Mais un jour ça vaut ce que ça vaut, songe l’homme, et il pique de l’aiguillon, comme hier.

Moi je pense : “la Chine au conseil de la société des Nations jouit d’un siège semi-permanent. C’est une réclame de coiffeur, et une réclame modeste. Les Bonzes et les Mandarins ont pourtant coutume de miser sur l’éternité, une éternité immobile comme le nombril d’un homme qui ne bouge pas. Donc, la Chine est assise la moitié du temps, et l’autre moitié elle reste debout. Mais où se trouve la moitié du temps ? Et qui peut diviser le temps avec exactitude ? Curieuses frontières, que certains nomment naturelles. Et qui peut diviser l’espace avec exactitude ? Encore heureux si un fleuve donne un coup de main à l’esprit, lui qui possède deux rives et le privilège d’être divisible. Mais si la plaine s’obstine à ne pas se plier comme une carte de visite, si elle refuse de laisser pousser du blé d’un côté de la ligne idéale, et des betteraves de l’autre ? Et si l’enfant qui naît chez les hommes aux cheveux bruns s’entête dans ses boucles blondes ? Difficile. Difficile.”

Qui a frappé à ma fenêtre ? Un martin-pêcheur d’humeur gaie. Il en avait assez sans doute de filer à la manière des vers de terre depuis huit jours qu’il pleuvait. Et le voilà qui monte pour réveiller les hommes-marmottes, pour annoncer la venue du maître, le soleil.

Personne ne se met à genoux. Ça paraîtrait ridicule. Et ça, jamais. Personne n’élève les mains, ne dit : “vous voilà” à ce seigneur capricieux ; ne dit : “je vous attendais” ; ne dit : “j’étais triste” ; et encore : “nous voilà, on va pouvoir respirer, transpirer, boire, retrousser ses manches de chemises” ; ne dit enfin : “mille grâces”. Non, c’est fait pour les oiseaux de chanter, pour les fleurs de lever les mains, pour l’eau de réciter des litanies, et pour les toits du village de combattre avec des dagues trempées de lumière jusqu’au soir, où le sang coulera, couleur de tuile.

Je pense : “c’est une vieille histoire. On crie : “délivrez-nous, seigneur”, mais pas : “merci, seigneur, de m’avoir délivré”. C’est trop tard. C’est une autre question. On n’est pas trop de deux dans la tristesse ; et même, raconter sa peine finit par ressembler à une joie qui s’est seulement trompée d’adresse. Mais on est beaucoup trop de deux pour jouir du plaisir de vivre. Il faudrait s’occuper du voisin : et qui commettrait ce sacrilège de perdre une minute ? À plus forte raison s’il s’agit de Dieu. C’est un ami sûr, il comprendra.”

Chacun dans sa sphère ou, comme dit le journal, chacun à sa place.

Le sage : “c’est une chance malgré tout que le soleil s’y retrouve dans ce magma d’astres minuscules, c’est une chance que ces rayons perdus arrivent jusqu’à la peau des hommes.”
La jeune fille : “c’est une chance, ce beau temps, c’est une chance aussi que Philippe n’ait pas raté son train. Les robes claires me vont bien.”
Et celui qui fait ses semis : “c’est une chance, ce changement de lune, on en a pour trois semaines.”
Seule la musique a deviné ; elle dit : “moi, j’entends le cri des bourgeons qui naissent, je vois les cœurs dans le secrets d’eux-mêmes s’apprêter pour la saison nouvelle, je sens l’éveil des désirs morts. Ô ! vie bondissante, biche éblouie par ce rai de clarté que l’ombre a oublié d’intercepter. Ô ! Adorable négligence !

Tout le monde s’en donne à cœur joie. C’est un jour de sortie. Les femmes qui n’ont rien d’autre à faire qu’à vieillir en frottant leurs carreaux, en ballonnant un peu du ventre et en rattrapant avec de longues épingles leurs tresses effilochées, les femmes parlent. Du beau temps, des enfants et de la manière de faire sa lessive ; du prochain aussi (ce ne sera pas la peine de s’en accuser à confesse ; si on a constaté le mal, ce fut pour s’en indigner ; et puis, est-ce de notre faute si la Jeanne court les garçons ? Est-ce de notre faute si on l’a rencontrée comme elle revenait du bois avec de la mousse accrochée aux épaules ? Ce sont des choses qu’il est bon de remarquer pour enseigner aux filles, qui Dieu merci restent encore à la maison).

Jeux de l’hiver et du printemps, jeux du vent après la pluie. La comédie tranquille qui se déroule par-dessus la tête, entrecoupée de rires frais et de courses heureuses, qui l’écoute ? Tant pis pour l’orgie de bleu qui s’étale bien au-delà du chef-lieu, ce soleil vous met dans de bonnes dispositions. On va pouvoir faire le point, depuis bientôt six mois qu’on a pu trier des haricots sur le pas de sa porte.

Je pense : “se pencher par sa fenêtre, et simplement voir, oublier l’article I, ne plus connaître que l’ordre essentiel même s’il commence à sept, saute trois nombres et s’embrouille aux environ de quarante-deux. Effacer les théories parallèles avec leur visage morne. Se rappeler que la déesse Raison était une jolie fille qui se demandait, sans doute avec un peu d’angoisse ce que donnerait son teint sur les vitraux de cette cathédrale habituée à d’autres fêtes.”

Aujourd’hui, un jeune prince couronné de lauriers, de myrte et de jasmin, va vers la Belle qui dort depuis on ne sait plus trop quand. Et, elle, le reconnaît les yeux fermés, cet amant inconnu, sous la caresse de son baiser elle sent que son corps s’évade. Et elle dispute au jour cette minute délicieuse pendant que ses paupières vacillent, pleureuses de lumière. Un brin de parfum, et la nouvelle parcourt les villages plus vite que l’ogre aux bottes de sept lieues. Un appel, et des millions de petites bêtes fourrent le museau dehors. Un coup de clarté contre le pan d’ombre et le choc se répercute jusqu’au fond de la plus infime carcasse. On bouge, on étire les pattes, on se sent révolutionnaire.

En bas, trois garçons s’en vont à l’école. Leurs souliers ferrés cognent la rue qui ne demande pas mieux que de participer au concert. Le cerveau lourd de l’alphabet, de la soustraction et des chiffres qu’on ânonne en chantant, s’occupent-ils de l’invitation qu’on leur lance de là-haut ? Cette histoire de la saison qui naît pendant qu’une autre meurt, ne leur a-t-on pas dite avec les fées, les magiciens et les bêtes qui parlent ? C’est une leçon qu’on ne leur répétera pas, qu’ils feraient bien de retenir.

Il y a quelque chose de nouveau dans le ciel et dans la façon qu’a la terre de se présenter au lever du jour. On sent une envie de rire, une peine chassée, si vite oubliée que le bleu affecte de ressemble à une robe de jeune fille, une robe sculptée par le vent et qui suit le mouvement du corps avec une pureté câline. La colline arrondie qui domine le village du côté du sud a le geste d’une épaule qui se soulève, nue et surprise par la caresse du matin.

Il faudrait marcher d’un pas égal, assez rapide ; ne pas s’arrêter pour éviter cette bouffée de chaleur, ce commencement de sueur qui vous surprennent au changement de cadence ; ne pas se perdre dans des songes vains, des images. Surtout, atteindre le sommet et là recevoir de tous ses pores cette première offrande du printemps, ces désirs de leur première violence.

Des villages, points de feu, brûlent, dans la campagne. On dirait que l’air tremble, comme parcouru par une imperceptible fumée. Il faudrait fuir. Ou rester là, plutôt, à sa fenêtre, et regarder le soleil insensible gorger d’ivresse les êtres et les choses. Il faudrait seulement laisser les astres suivre leur chemin, laisser les hommes respirer. Ce n’est pas une affaire de kilomètres, ni de capacité pulmonaire. Les distances se brouillent vues de haut, et le sang se moque des raisons qui font pleurer ou rire pourvu qu’il sente cette allégresse qui fuse le long du corps.

Il faudrait peut-être échapper à ce visage qui sourit. Ô douceur, Ô désir, Ô morsure divine ! Pour cela, compter les poteaux télégraphiques, la cohorte étriquée des fils où se posent les hirondelles, se demander pourquoi le coq au haut de l’église ne chante pas.

Mais pourquoi ce cri d’avril criblé d’oiseaux, cette saute du vent, et cette foison de senteurs accourues d’espaces ignorés, pourquoi cette envie d’aller au bout de l’horizon pour découvrir je ne sais quoi ? Qui veut savoir ? Qui tient sa tête dans ses paumes pour mieux fermer ses yeux, ses oreilles, ses narines à l’invitation vaine, aux sortilèges qui déjà frappent de biais le flanc des coteaux ? Pourquoi choisir ?

La solution vient toujours d’elle-même ; il suffit d’attendre que le cœur se ferme aux questions du dehors. Comme des enfants qui ont une leçon à réciter, il ne faut pas s’amuser à se raconter des histoires de fées ; ou on risque de se ficher par terre entre deux phrases, de tituber sur un mot qui ressemble à un autre. Ou on risque d’avoir zéro. Tout à l’heure, il ne sera pas difficile de répondre si on vous demande pourquoi il est si important d’accorder à la Chine un siège semi-permanent. Il ne faut pas se laisser prendre au bleu de l’air, pas plus qu’au regard tendre des jeunes filles ; il y a un tas de bleus parfaitement interchangeables et qui n’y attachent pas plus de prix que ça : bleu marine, bleu de Prusse, et même bleu Wallis ; c’est pourquoi il y a aussi tant de façons d’avoir un regard tendre, depuis le regard tout à fait tendre jusques (y compris) celui qui ne l’est pas. Et d’ailleurs si vous y regardez bien, dans ce ciel bleu, vous ne tarderez pas à percevoir une déchirure, un fil pas à sa place et qui menace de prendre toute la place ; une petite traînée de blanc avec des filaments teintés de vieil argent ; pour peu qu’il y ait du gris et même du noir au centre de ces nuages distraits qui naissent et gagnent de l’orgueil à mesure que le jour avance, ce ne sera plus la peine de s’inquiéter.

C’est une giboulée d’avril. C’est normal et ça aide aussi à comprendre. Tout s’explique avec les giboulées, même ce lac perdu et qui scintille au fond du ciel, au fond de mon cœur.

C’est le moment de fermer sa fenêtre, avant la pluie.

1/4/40 – 5/4/40