


Acheter
Estimation d'un livre ou d'un manuscrit
Récits des temps mérovingiens
BEL ENVOI À CHATEAUBRIAND DE L’UN DES INVENTEURS DE LA NOTION D’HISTOIRE AU XIXE SIÈCLE.
L’UN DES RARES LIVRES DE LA BIBLIOTHÈQUE DE L’ÉCRIVAIN... QU’IL S’EMPRESSA DE VENDRE
Deuxième édition, revue et corrigée
2 volumes in-8 (211 x 128mm)
COLLATION : (vol. I) : [4]-463 pp. ; (vol. II) : [4]-448 pp.
ENVOI AUTOGRAPHE DE L’AUTEUR, NON SIGNÉ, À FRANÇOIS-RENÉ DE CHATEAUBRIAND :
À Monsieur le vicomte de Chateaubriand
Hommage de vive et respectueuse admiration
RELIURE STRICTEMENT DE L’ÉPOQUE. Dos de veau aubergine, dos lisse orné de filets dorés et à froid, tranches mouchetées
PROVENANCE : François-René de Chateaubriand -- bibliophile inconnu, note manuscrite datée de 1844 et placée sous l’envoi : “Acheté chez le bouquiniste, 14 février 1844” -- Marcel Duchemin, essayiste et grand spécialiste de Chateaubriand, note manuscrite : “Cet exemplaire de l’édition de 1842, offert vraisemblablement dès cette époque à Chateaubriand, a été, dès 1844, acheté par un amateur chez un bouquiniste, qui a daté son achat (14 février 1844). On voit que la détresse de Chateaubriand à cette date de sa vie, où il était aux abois, l’obligeait de faire argent des hommages, même les plus flatteurs. Le livre avait été coté 15 francs chez le bouquiniste. (Je l’ai acquis en juin 1912)” -- Ronald Davis (1886-1931 ; selon une note autographe de Maurice Chalvet de 1931), libraire et collectionneur : “ce livre a été acheté par Davis probablement à Duchemin dont je crois reconnaître l’écriture sur cette fiche. Madame Davis, à la mort si brutale de son mari, me l’a offert en souvenir de la bonne amitié, vieille de dix ans, qui nous liait” -- Maurice Chalvet (1898-1982 ; ex-libris ; note) -- Librairie Métamorphose (Michel Scognamillo)
De 1832 à 1835, Augustin Thierry (1795-1856) publie dans la Revue des Deux Mondes son maître-livre, Nouvelles lettres sur l’histoire de France, qu’il rassemble en un seul volume, en 1840, sous le titre Récits des temps mérovingiens, précédés de Considérations sur l’histoire de France. L’ouvrage séduit un large public dès sa parution en revue, et s’attire les faveurs de la critique. Chateaubriand félicite Augustin Thierry dans une lettre datée du 20 juillet 1834 :
“C'est un véritable chef-d'œuvre de narration, du style le plus sain et le plus approprié au sujet ; c'est une haute leçon donnée à tous les barbouilleurs de nos jours. J'ai été vivement frappé et touché par cette peinture des mœurs de quelques personnages d'un vieux monde qui finit dans un monde qui commence. Jamais on n'a mieux fait sentir une de ces époque historiques de la mort et du renouvellement ďune société”.
Cet ouvrage d’Augustin Thierry devait être une riposte de doctrine et de méthode à la nouvelle école : de doctrine, car il s'attache à mettre en relief l'antagonisme de races dans la Gaule du VIe siècle ; de méthode, car il affirme que la narration seule ressuscite une époque et n'aboutit pas moins qu’une autre forme d’écriture à la “recherche intégrale du passé”. Cette réécriture de quelques-unes parmi les plus célèbres chroniques de Grégoire de Tours fut l’un des grands succès de l’historiographie romantique narrative et pittoresque. Thierry avait l'ambition de “faire de l'art en même temps que de la science”. En ensauvageant l'époque mérovingienne, en noircissant le récit parfois accablant de Grégoire de Tours, il enchanta des générations de lecteurs. Les Récits ont jeté une lueur violente sur une période restée jusque-là dans la pénombre, et laissé jusqu'aujourd'hui une empreinte profonde. Augustin Thierry installa dans la mémoire collective les malheurs de la pauvre Galeswinthe, la rivalité mortelle entre Frédégonde et Brunehaut, la bonhomie sournoise du roi Gontran.
Dans le long prologue intitulé Considérations sur l’histoire France, l’auteur développe sa propre philosophie politique, reprenant et prolongeant des théories qu’il avait élaborées dès les années 1820 en étudiant l’histoire du Moyen Âge et les débuts de la monarchie française. Dans son premier ouvrage, Histoire de la conquête de l'Angleterre par les Normands (1825), il développait l’opposition entre les “races conquérantes” et les “races conquises”, ou entre “l’esprit de discipline civique” des Romains et les “instincts violents de la barbarie” propres aux Francs.
Chateaubriand était l’idole d’Augustin Thierry. Il avait été dans sa jeunesse fortement influencé par sa lecture des Martyrs, notamment le livre VI, qui lui donna le désir de retrouver les lointaines origines des nations et de rendre à cette histoire inconnue ou maltraitée sa vie et ses couleurs véritables. Augustin Thierry doit donc à Chateaubriand une passion pour l’histoire dont il allait devenir l’un des grands créateurs. Il lui avait communiqué les bonnes feuilles de ses Récits des temps mérovingiens et lui rend un vibrant hommage dans la préface de son livre :
“Voilà ma dette envers l’écrivain de génie qui a ouvert et qui domine le nouveau siècle littéraire. Tous ceux qui, en divers sens, marchent dans les voies de ce siècle, l’ont rencontré de même à la source de leurs études, à leur première inspiration ; il n’en est pas un qui ne doive lui dire comme Dante à Virgile : Tu duca, tu signore, e tu maëstro” (pp. 24-25).
Chateaubriand remercia son admirateur dans une lettre datée 5 mars 1840 :
“Je serais trop fier, monsieur, ma pauvre vieille tête tournerait, si je pouvais croire que j’ai eu l’insigne honneur de vous initier à votre admirable talent. Mais, monsieur, vous êtes né de vous-même et de votre propre génie. Je n’en montrerai pas moins cette page avec orgueil, sinon comme un titre légitime de gloire, du moins comme une preuve précieuse de votre indulgente amitié. Je prie Mme Thierry, qui vous lit peut-être ce billet, de vous offrir l’expression de ma reconnaissance et d’agréer l’hommage empressé de mon respect.”
M. Gauchet, “Les Lettres sur l'histoire de France d'Augustin Thierry” dans Les Lieux de mémoire (dir. Pierre Nora), t. 2 : La Nation, Paris, 1986, vol. 1, p. 217-316