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CHATEAUBRIAND, François-René de

Lettre autographe à la duchesse de Duras

Londres, 6 [avril 1822].

CES LETTRES APPARTIENNENT À L’ENSEMBLE CHATEAUBRIAND-DURAS.

INSTALLATION À L'AMBASSADE DE LONDRES.

LE PASSÉ DISPARU DU JEUNE ÉMIGRÉ RATTRAPE LE NOUVEL AMBASSADEUR NOSTALGIQUE.

CHATEAUBRIAND ÉVOQUE LE PARC DE KENSINGTON ET LA COMPOSITION DE SES PREMIERS LIVRES

7 pages in-8

“Je suis dans tous les embarras d'un aménagement. Dans une maison assez belle 1 ; mais empestée par les nouvelles peintures, à demi meublée, et où je meurs de froid et j'étouffe de la fumée du charbon ! Je ne sais rien encore de ma réception 2. Il n'y a personne à Londres pendant cette quinzaine.

J'ai au reste été saisi de tristesse depuis que je suis ici. J'ai revu les rues que j'ai habitées, Kensington dont les arbres sont devenus énormes. L'épreuve est rude. Que de temps écoulé ! Ma maudite mémoire est telle que j'ai reconnu jusqu'à des marques que j'avais vues sur des bornes. Tout cela était pour moi comme d'hier et toutes les personnes que je connaissais alors, je ne sais s'il en existe encore deux ou trois. J'ai parcouru en voiture au milieu de la foule les allées de Hyde Park où j'errais à pied en composant René et Atala. Étais-je plus heureux ? Mais au moins j'avais le temps d'attendre.

Dimanche 7

Je reçois votre bonne longue lettre du 2, du 3 et du 4. Que je vous en remercie ! J'en avais grand besoin ! Je ne puis soulever le poids que Londres a mis sur moi. Il me semble que je suis au fond d'un désert et que je ne dois plus revoir mes amis. Vous avez bien raison Berlin était une merveille. Nous étions si près !

Je suis allé ce matin à la messe dans cette écurie devenue chapelle 3 où j'ai assisté au service funèbre de la Reine. J'y ai retrouvé quelques vieux émigrés qui m'ont embrassé malgré moi et en pleurant. Je voudrais bien leur donner mes cent mille écus, dussiez-vous grogner. Votre ami [Louis de] Vignet4, que je n’ai pas encore vu, est venu deux fois à l’ambassade. Votre petit George5 se moque fort de lui parce qu’il passe sa vie à Kensington. J'attends ce pauvre poète pour le consoler et pour le mener à Westminster. Malheureusement la politique et les dîners vont commencer. Veillez à tous ces congrès. C'est là notre salut.

Mardi 9

Je vais demain dîner chez Lord Londonderry6 à la campagne. Je serai présenté le 19 ou le 20 au Roi.

Bon jour, écrivez-moi. Je reçois un billet fort aimable de Lord Lansdowne7

1. L'ambassade de Londres, froide et humide, dans laquelle s'installe Chateaubriand était située dans un hôtel particulier de style géorgien au 50 Portland Place. Elle appartenait à la fille de Lord Shaftesbury et devint au XXe siècle, curieuse rencontre, l'ambassade de la République populaire de Chine avant d'être récemment démolie
2. Par le roi d'Angleterre George IV
3. Les émigrés français eurent en 1795 le droit d'exercer leur culte dans de véritables chapelles ; les catholiques anglais devant se contenter d'un culte secret. Cette chapelle fut édifiée sur Little George Street, à l'angle de King Street sur un terrain appartenant au duc de Portland. Son personnel, sous la Restauration, dépendait de l'ambassade de France
4. Il s'agit de Louis de Vignet (1789-1837), compagnon d'études et ami de Lamartine, grand amateur de poésie et qui servait dans la diplomatie
5. Georges de Caraman, Premier secrétaire de l'ambassade à Londres depuis 1816
6. Robert Stewart, 2e marquis de Londonderry, plus connu sous le nom de Castlereagh, était secrétaire d'État aux Affaires étrangères depuis 1812. Il se suicida en 1822
7. Henry Petty Fitz-Maurice, 3e marquis de Lansdowne (1780-1863), l'un des chefs des Whigs à la Chambre des Lords

"Ma nomination réveilla mes souvenirs : Charlotte [Ives] revint à mon esprit ; ma jeunesse, mon émigration, m'apparurent avec leurs peines et leurs joies. La faiblesse humaine me faisait aussi un plaisir de reparaître connu et puissant, là où j'avais paru ignoré et faible." (MOT)

François-René, devenu ambassadeur, reverra Charlotte Ives. La nostalgie marque cette lettre. Elle est empreinte, ton sur ton, de celui des Mémoires d'outre-tombe, comme si cette missive devenait une sorte de page du grand œuvre. Si Chateaubriand est envahi par les souvenirs du jeune émigré, il l'est aussi par les lieux littéraires qui ont contribué à la naissance de son style, et parmi eux, le parc de Kensington tient le premier rôle. Mieux gardé que Hyde Park, c'était le lieu de promenade à la mode, fréquenté par la bonne société et les élégantes, celui où François-René inventa l'Essai sur les révolutions :

"C'est dans ce parc de Kensington que j'ai médité l'Essai historique ; que, relisant le journal de mes courses d'outre-mer, j'en ai tiré les amours d'Atala ; c'est aussi dans ce parc, après avoir erré au loin dans les campagnes sous un ciel baissé, blondissant et comme pénétré de clarté polaire, que je traçai au crayon les premières ébauches des passions de René." (MOT., t. I, p. 197)

BIBLIOGRAPHIE : 

Correspondance générale, V, 1544