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[MARIE-ANTOINETTE]. LÉONARD, Jean-François AUTIÉ dit,

Lettre autographe signée de “Léonard”, adressée au comte d’Angiviller, contresignée par lui, et par les architectes Jean-François Heurtier et (Antoine ?) Leroy

Château de Versailles, 29 avril-13 mai 1788

LÉONARD : LE LÉGENDAIRE COIFFEUR DE LA REINE.

IL RÉCLAME UN LOGEMENT AU CHÂTEAU DE VERSAILLES : RÉPONSE NÉGATIVE DU COMTE D’ANGIVILLER.

RARE MANUSCRIT SUR L’UN DES GRANDS PERSONNAGES DE LA COUR DE VERSAILLES QUI CRÉA L’UNE DES PREMIÈRES MARQUES DANS L’HISTOIRE DE LA MODE EN FRANCE

Lettre autographe signée, 1 p. in-folio (309 x 203 mm), encres brunes et noires : 

Mention autographe signée du comte d’Angiviller à l’encre brune : 

“à M. Heurtier, pour me rendre compte ce 29 avril 1788
d’Angiviller

Mention autographe de J.-F. Heurtier :

“Le 13 May
répondu négativement”

Lettre autographe signée de “Léonard” :

Monseigneur, 
Le logement dont j’ai eu l’honneur 
de vous parlez hier est située
à l’entresolle au-dessus du vestibulle
de la Comédie et à côté du foyer
de la loge de Monsieur [nous : le comte de Provence] et ne 
genne en rien pour le passage 
de Monsieur je serais pénétré 
de reconnaissance si Monsieur 
le Comte veut avoir la bonté de me l’accorder.
Léonard
Valet de chambre Coëffeur 
de la Reine.”

Apostille autographe d’(Antoine ?) Leroy :

“J’ai l’honneur d’informer Monsieur le Directeur Général 
qu’il est de toute impossibilité de pratiquer un logement dans 
le contenu demandé ci-dessus, attendu qu’il n’y a point de moyen 
d’établir de cheminée dans aucun endroit quelconque, ni
même de poële, qu’en outre ce local se trouve entre le foyer 
de la loge de Monsieur et entre les lieux à l’angloise de la Reine,
et nous sert actuellement d’atelier lorsqu’il arrive quelque
travaux à la Salle. à Versailles le 3 Mai 1788
LeRoy

Mention autographe signée de J.-F. Heurtier :

j’adhère au rapport ci-dessus
Heurtier

Le coiffeur Léonard est l’une des grandes légendes du luxe à la française. Et si Rose Bertin (1747-1813) peut à bon droit être appelée la première créatrice de mode française - la Reine Marie-Antoinette l’appellera sa “Ministre des Modes” -, “Léonard”, auteur de ces époustouflantes coiffures aux élans vertigineux, comme “la coiffure à la Belle Poule” (1778), peut alors lui aussi être appelé le premier grand coiffeur français. L’un et l’autre pratiquent pour la Reine Marie-Antoinette et la Cour de Versailles un art détonnant que les temps de la Révolution jetteront dans les fosses communes de la Terreur. Mais le luxe à la française, la mode, se sont bien exprimés là, durant ces quelques années de la fin de l’Ancien Régime, avec une ampleur à la fois contestable politiquement et incontestable du point de vue artistique : The Devil wears Prada.

Comme la Trinité, “Léonard” est un en trois puisqu’il s’agit des trois frères Autié (Léonard-Alexis, Pierre et Jean-François) qui ont tous pris et porté cette sorte de pseudonyme. En effet, “Léonard” est d’abord le nom d’une marque, l’un des premiers brand name du luxe. Le premier “Léonard”, le frère aîné, s’appelle Léonard-Alexis Autié ou Autier (1751-1820). On l’appelle le beau Léonard. Il est originaire de Pamiers, en Ariège, et sort, comme ses frères, d’un milieu bien modeste de domestiques : l’orthographe de son cadet dans cet autographe ne trompe pas. Aucun n’est passé chez les oratoriens... Il a deux jeunes frères Pierre et Jean-François Autié (1758-1794). C’est de ce dernier qu’il s’agit ici.

Léonard-Alexis commence sa carrière de coiffeur à Bordeaux, puis gagne Paris en 1769. Son succès est rapide. Il coiffe Madame du Barry et des proches de Marie-Antoinette, puis la Dauphine en personne en 1772. On connaît un exemplaire de sa signature illustrée sur sa fiche wikipedia (Archives départementales des Yvelines, cote 4Q33). Léonard s’impose en supplantant assez vite le style classique de Larseneur, ce coiffeur officiel de la Cour adopté par Mesdames, filles de Louis XV. Il avait été envoyé à Vienne pour parer la future Dauphine durant son voyage vers la France. Il la coiffait on ne peut plus mal, à ce que rapporte le Prince de Ligne. Léonard fit donc triompher aisément ses célèbres échafaudages monumentaux : à la mauresque, à la zodiacale, à la Cléopâtre etc.. Fort de son succès, Léonard-Alexis ouvre l’Académie de coiffeur à Paris. Il y fait venir son frère Pierre (1753-1814) qui devient coiffeur de Madame Élisabeth, et le cadet Jean-François (1758-1794), qui prend la succession de son frère aîné à Versailles. Fortune faite, Léonard-Alexis devient en effet à Paris le directeur du Théâtre de Monsieur [le comte de Provence] pour lequel il obtient un privilège le 7 avril 1788. Tous trois portent à présent le même nom de “Léonard”, comme on le voit dans notre lettre, ce qui rendra bien complexe la tâche des historiens.

À la fin d’avril 1788, Léonard le cadet, fort du succès de la “marque” et devenu récemment à la suite de son frère aîné “valet de chambre coiffeur de la Reine”, demande par cette lettre au comte d’Angiviller, l’attribution d’un logement à Versailles. Charles Flahaut de La Billarderie (1730-1809), comte d’Angiviller, avait été nommé Directeur général des Bâtiments, Arts, Jardins et Manufactures du Roi en 1774, en succession du marquis de Marigny. À ce titre, il avait la charge de la gestion et des travaux du château de Versailles. Plus particulièrement, il s’occupait de l’attribution des fameux appartements de Versailles réservés aux membres de la haute noblesse. Ces appartements, devenus de plus en plus petits au fur et à mesure du temps, divisés puis de nouveau divisés, donnaient lieu à une concurrence politique et topographique qui a été analysée par William Richard Newton. La multiplication des cheminées nécessaires au chauffage tout au long du XVIIIe siècle - et dont témoigne cette lettre - illustre cette constante division des surfaces.

On ne peut qu’être frappé du culot dont Léonard fait preuve en réclamant l’un de ces précieux logements. Certes, les “Léonard” ont eu, fait rare, un accès direct à la Reine, pouvant même toucher sa tête. Mais après tout les principaux marchands d’art, comme le libraire G.-F. De Bure pour Louis XVI et sa collection de livres, ont toujours eu, eux aussi, accès direct au Roi.

Cette lettre témoigne aussi de la circulation d’une telle demande dans l’administration du château. D’Angiviller l’annote d’une apostille en tête demandant son avis à l’architecte Jean-François Heurtier (1739-1822), Inspecteur général des Bâtiments du Roi. Ce dernier transmet la requête à l’architecte (Antoine ?) Leroy qui prescrit l’impossibilité d’une transformation. Pour comble, elle porterait atteinte aux fameux “lieux à l’angloise de la Reine” récemment installés. La requête se clôt par un refus formulé par Heurtier.

Le “Léonard” de cette lettre connut un destin tragique. Participant involontaire de la Fuite à Varennes en 1791, la Reine le chargea de transporter ses bijoux. Le fameux Pink Diamond de Marie-Antoinette passa ainsi plus tard dans les mains de la duchesse d’Angoulême avant d’être récemment vendu par Christie’s pour 14 millions de dollars. Jean-François Autié, marqué à vie d’avoir contribué à l’échec de Varennes, finit sur l’échafaud en juillet 1794.

BIBLIOGRAPHIE : 

Will Basho, Marie Antoinette’s head. The royal hairdresser. The Queen and the Revolution, Guilford, 2013 -- W. R. Newton, L'Espace du roi, La cour de France au château de Versailles, 1682-1689. Paris, 2000