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CHATEAUBRIAND, François-René de

Mémoires d’outre-tombe

Paris, Penaud, 1849-1850

REMARQUABLE EXEMPLAIRE DE FRANÇOIS GUIZOT, RELIÉ POUR LUI ET PORTANT LE CACHET DE SA BIBLIOTHÈQUE SUR CHACUN DES DOUZE VOLUMES.

LE CŒUR DE L’INTELLIGENCE DU XIXE SIÈCLE : AMITIÉ EN DUEL DE DEUX DES PLUS GRANDS HOMMES DE CE TEMPS.

IL EST TRÈS RARE DE TROUVER LES MÉMOIRES D’OUTRE-TOMBE DANS UNE GRANDE PROVENANCE LITTÉRAIRE ET POLITIQUE

PREMIÈRE ÉDITION

12 volumes in-8 (215x143 mm). Liste des souscripteurs en tête du premier volume
RELIURES UNIFORMES DE L’ÉPOQUE. Dos à nerfs de chagrin brun, ornés de filets dorés, plats de papier marbré, tranches mouchetées
PROVENANCE : François Guizot (cachet sur chacun des volumes ; Paris, 8 mars 1875, n° 1388 : “demi rel. mar. v.”)

Faibles rousseurs habituelles

Débuts d’une amitié

Au début de l’année 1806, François Guizot (1787-1874), en admiration juvénile pour l’auteur du Génie du christianisme, adresse de façon anonyme, par un messager, une épître de louanges à Chateaubriand. Tout semble pourtant séparer les deux hommes, ayant presque vingt ans de différence. L’aîné est un catholique breton, le cadet un protestant cévenol. Le premier sera le fer de lance du Romantisme, en retrait du monde, le second un homme d’État en habit noir mais proche de ses contemporains. On remarque que l’importance du christianisme, affirmée dès le début de leur relation, fut un point commun qu’ils conservèrent jusqu’à leur mort. Le jeune Guizot reçut à son étonnement une réponse de Chateaubriand : “je lirai avec un plaisir extrême le poème que l’Inconnu m’a fait l’honneur de m’adresser” (lettre du 18 avril 1806). Guizot fut si fier de la réponse de Chateaubriand qu’il voulut publier son épître. Sa mère l’en dissuada : “tu sais ce qu’est notre ville [Nîmes]. On ne met pas là son argent”.

Quelques semaines plus tard, Guizot vint rendre visite à Chateaubriand, à Paris, qui habitait alors l’attique de l’hôtel de Mme de Coislin, sur la place de la Concorde. Trois ans plus tard, Guizot, devenu rédacteur au Publiciste, demanda à rendre compte des Martyrs quand ils parurent à la fin du mois de mars 1809. L’enthousiasme de Guizot était semblable à celui qu’il avait eu quelques années auparavant pour le Génie du christianisme. Il écrivit quatre articles consacrés au nouveau livre de Chateaubriand. Le rédacteur en chef du journal dut freiner Guizot tant ceux-ci étaient dithyrambiques. Guizot les adressa à Chateaubriand avant qu’ils ne soient publiés. Chateaubriand le remercia par trois longues lettres dans lesquelles il rangeait le jeune homme parmi ceux “qui sont là pour protester contre la bassesse des temps”, en l’assurant “d’une amitié que nous commençons sous les auspices de la franchise et de l’honneur” (lettres du 30 mai et du 12 juin 1809).

En 1811, Guizot cherche encore sa voie. Il lui faut rapidement gagner sa vie, d’autant qu’il songe à se marier : “inspecteur des études, chef de bureau dans un ministère, bibliothécaire, interprète ?” (Mémoires). Guizot deviendra l’un des plus brillants historiens du premier XIXe siècle. Le recteur de l’Université, Fontanes, est très proche de Chateaubriand : “il n’est pas inimaginable que la nomination de Guizot, alors enthousiaste des Martyrs, ait aussi dû indirectement quelque chose à Chateaubriand, meilleur ami de Fontanes” (L. Theis). Fontanes crée pour Guizot une chaire d’histoire moderne. En cette même année 1811, Chateaubriand salue discrètement Guizot dans la préface de l’Itinéraire de Paris à Jérusalem, en vantant “cette politesse et cette noblesse de caractère qui font aimer et respecter le talent”. Guizot entre en Sorbonne, à moins de vingt-cinq ans, pour enseigner l’histoire, sous l’influence plus ou moins directe de Chateaubriand.

Shakespeare

En 1821, François Guizot révisa une traduction des Œuvres complètes de Shakespeare, éditée par Ladvocat en treize volumes, qui devint l’édition de référence de toute la génération romantique. Il plaça en tête de cette cette édition une longue Vie de Shakespeare et donna une analyse littéraire de chacune des pièces. Guizot compare la renaissance de la civilisation à la fin du XVIe siècle en Angleterre, sortant tout juste du Moyen Âge, et celle de la France de 1821. Ce point de vue historique et politique n’est pas sans annoncer l’intérêt que Brecht et Vilar porteront à Shakespeare. Guizot poursuit cette étude dans un autre ouvrage participant de la découverte scénique de Shakespeare en France, Histoire de la civilisation en Europe depuis la chute de l’Empire romain jusqu’à la Révolution française, publié en 1828. La critique littéraire française est durablement influencée par la vision de Guizot étudiant les conditions historiques de l’émergence du génie shakespearien à un moment où toutes les classes de la société anglaise étaient saisies du goût du théâtre, et où le théâtre s’adressait à toute la société anglaise.

Guizot consacrera de nombreux autres ouvrages au XVIIe siècle anglais – principalement une importante Histoire de la révolution d’Angleterre dont il commence la rédaction en 1826. Pour ce faire, il orchestrera encore la traduction en français d’une quinzaine d’ouvrages anglais (soit vingt-cinq volumes) relatifs à la dite révolution anglaise. Chateaubriand saluera l’arrivée de cette importante documentation pour entreprendre, à la suite de Guizot, la rédaction d’un Traité politique historique sur les quatre Stuart (paru in Mélanges et poésies, 1828). Victor Hugo reprendra dans la préface de Cromwell (1827), sans toujours les citer, les idées de modernité développées par Guizot, Madame de Staël, Chateaubriand, Stendhal. En 1836, Chateaubriand publie son Essai sur la littérature anglaise dont toute la deuxième partie est consacrée aux Stuart et à Shakespeare. Chateaubriand commence par attaquer vigoureusement les romantiques qui ont, selon lui, mal compris le grand dramaturge :

“Et toi, Shakespeare, je te suppose revenant au monde et je m'amuse de la colère où te mettraient des faux adorateurs. Tu t'indignerais du culte rendu à des trivialités dont tu serais le premier à rougir, bien qu'elles ne fussent pas de toi, mais de ton siècle; tu déclarerais incapables de sentir tes beautés des hommes capables de se passionner pour tes défauts, capables surtout de les imiter de sang-froid, au milieu des mœurs nouvelles”.

Luttes politiques

Cette amitié naissante fut altérée par leur vie politique, sans pour autant entraver leur admiration réciproque. Guizot reproduira les trois importantes lettres que lui adressa Chateaubriand dans sa jeunesse cinquante ans plus tard, dans ses Mémoires. Il ajoutera un commentaire : “entre M. de Chateaubriand et moi, la franchise et l’honneur ont persisté, à coup sûr, à travers nos luttes politiques ; mais l’amitié n’y a pas survécu. Lien trop beau pour ne pas être rare, et dont il ne faut pas prononcer si vite le nom”.

Chateaubriand et Guizot furent d’abord unis dans une même condamnation violente de la Révolution (le père de Guizot et le frère de Chateaubriand ont péri sur l’échafaud) puis de l’Empire. La Restauration place Chateaubriand et Guizot dans deux camps opposés des partisans de la monarchie. Après l’assassinat du duc de Berry (1820), Chateaubriand prend la tête des ultras qui font chuter le gouvernement Decazes, ce qui entraîne par contrecoup la révocation de Guizot comme conseiller d’État et comme professeur à la Sorbonne. Guizot publie à cette époque de virulents pamphlets (notamment Du gouvernement de la France depuis la Restauration et du ministère actuel) répondant à ceux de Chateaubriand dont De la Monarchie selon la Charte. Mais cette opposition n’empêchera pas un rapprochement politique ultérieur. En 1829, Chateaubriand appuya Guizot à la députation du Calvados, ce qu’il rapporte, avec ironie et sans aucune modestie, dans les Mémoires d’outre-tombe :

“M. Guizot lui-même daigna visiter ma demeure ; il crut pouvoir franchir l’immense distance que la nature a mise entre nous ; en m’abordant, il me dit ces paroles pleines de tout ce qu’il se devait : “Monsieur, c’est bien différent aujourd’hui !” Dans cette année 1829, M. Guizot eut besoin de moi pour son élection. J’écrivis aux électeurs de Lisieux ; il fut nommé… Il en est résulté que je suis devenu en partie la cause de son élévation politique : la prière de l’humble est quelque fois écoutée du ciel”.

Ce moment de rapprochement sera le dernier entre les deux hommes, au moins, d’un point de vue politique. La révolution de 1830 les sépare profondément. Chateaubriand n’a que mépris pour Louis-Philippe (qu’il appelle “Philippe”) tandis que commence justement la véritable carrière de Guizot sous la monarchie orléaniste. On considère même Guizot comme ayant été le chef réel du gouvernement français pendant dix-huit ans, de 1830 à 1848 : Ministre de l’Intérieur puis Ministre de l’Instruction Publique, ambassadeur à Londres, et, à son retour en France, Ministre des Affaires étrangères :

“À partir de ce moment, il est intéressant de noter que Chateaubriand et Guizot suivent un itinéraire politique inverse. Chateaubriand part de l’absolutisme de droit divin et de l’ultracisme pour aboutir, sous l’influence notamment de Tocqueville, à une vision monarchique prospective, non pas démocrate, mais populaire”. Quant à Guizot, “d’un progressisme devenu virulent dans la période 1827-1830, il passe à une doctrine du conservatisme et à une pratique de l’immobilisme” (Gabriel de Broglie).

Quand Guizot était Ministre des Affaires étrangères, rapporte Victor Hugo, dans Choses vues, à la date de 1847, “il occupait précisément l’appartement qu’avait occupé vingt ans auparavant M. de Chateaubriand. Il se rasait le matin dans le petit cabinet qui donne sur le boulevard [des Capucines], et il recevait ses intimes et ses dévoués tout en faisant sa toilette, comme dans ma jeunesse j’avais vu faire à M. de Chateaubriand, à la même heure dans cette même chambre”.

Mémoires en miroir

Madame Guizot mère, Sophie Guizot, cultivait de bonnes relations avec Madame Récamier et admirait Chateaubriand bien que son fils et lui ne se parlassent plus vraiment depuis les années trente. Madame Récamier invita donc Sophie Guizot chez elle à rencontrer Chateaubriand. La soirée se passa si agréablement que le vieil écrivain apporta peu après la première partie du manuscrit des Mémoires d’outre-tombe pour qu’on en fit lecture à “cette mère du temps des Cévennes” (Mme Lenormant), parfaitement vive d’esprit, et que Victor Hugo décrit à cette époque, en 1846, au milieu des salons parisiens :

“la vieille mère de M. Guizot a quatre-vingt-quatre ou cinq ans. Elle assiste aux soirées assise au coin de la cheminée, en guimpe et en coiffe noire, parmi les broderies, les plaques et les grands cordons. On croit voir, au milieu de ce salon de velours et d’or, une apparition des Cévennes. M. Guizot lui disait un jour : - “Vous rappelez-vous, ma mère, le temps où votre grand’mère nous parlait des dragons qui la poursuivaient dans la montagne et des balles qui venaient trouer ses jupes ?” (Choses vues).

Victor Hugo poursuit :

“à l’époque de la naissance de M. Guizot, 89 n’avait pas encore refait l’état civil des protestants. Ils étaient hors la loi. Ce qui fait que M. Guizot est né légalement bâtard. Il n’a été inscrit, en venant au monde, sur aucun registre, et ne pourrait prouver sa qualité de citoyen français” (ibid.)

Chateaubriand et Guizot réglèrent leurs comptes dans leurs Mémoires. Sous l’influence des Mémoires d’outre-tombe, François Guizot entreprit la rédaction de ses Mémoires pour servir à l’histoire de mon temps. Dès la première page, il fait référence à Chateaubriand pour justifier son désir de voir ses mémoires publiés de son vivant : “voulant parler de mon temps et de ma propre vie, j’aime mieux le faire du bord que du fond de la tombe”. On se rappelle l’avant-propos rédigé par Chateaubriand en avril-juillet 1846 : “on m’a pressé de faire paraître de mon vivant quelques morceaux de ces Mémoires ; je préfère parler du fond de mon cercueil”. De 1858 à 1867 paraissent les huit volumes des Mémoires de François Guizot comptant près de 4500 pages, auxquels s’ajoutent cinq volumes de discours parlementaires.

Chateaubriand n’est pas très tendre avec Guizot (ni avec presque personne) dans les Mémoires d’outre-tombe. Guizot le lui rend de façon plus nuancée : “Je le critique sans le rapetisser. Je le blâme mais je l’admire. Monsieur de Chateaubriand a parcouru toutes les idées, tenté toutes les carrières, aspiré à toutes les gloires, épuisé les unes, touché aux autres. Rien ne lui a suffi”, écrit-il à Mme Lenormant, et de poursuivre : “Il sort plus entier et plus élevé de mes Mémoires que des siens propres”.

De fait, malgré leurs divergences (et à cause d’elles), Guizot n’a jamais cessé de penser à Chateaubriand. Il lui survécut plus de vingt-cinq ans. En exil en Angleterre, dans ce qu’il appela “le troisième tiers de ma vie”, Guizot consacra une bonne part de son temps aux questions religieuses. On trouve plusieurs références à Chateaubriand dans les volumes de Méditations qu’il publia. Il eut l’envie de faire un nouveau Génie du christianisme, dans un retour vers ses premières lectures et une spiritualité chrétienne toujours essentielle. Il renonça devant l’ampleur d’une telle tâche mais rédigea une préface pour la réédition du Génie du christianisme, en 1865.

BIBLIOGRAPHIE : 

Jean-Paul Clément, Chateaubriand, Paris, 1998 -- Robert Legrand, Guizot et son temps, Abbeville, 2002 -- Laurent Theis, François Guizot, Paris, 2008 -- Catherine Treilhou Balaudé, “De l’imitation à l’inspiration. Shakespeare, contre-modèle et figure tutélaire au cœur de la bataille romantique en France”, in Actes des congrès de la Société française Shakespeare, 2017 : https://doi.org/10.4000/shakespeare.3832 -- André-Jean Tudesq, “Chateaubriand et Guizot : trois lettres inédites de Chateaubriand, 1809-1810”, in Bulletin de la Société Chateaubriand, n° XIV (année 1971), p. 24 -- Gabriel de Broglie, “Chateaubriand et Guizot”, ibid., n° XXXIII (année 1990), pp. 107-113 -- Pierre Riberette, “Chateaubriand et Les Martyrs : Trois lettres inédites… Lettre à Guizot, Paris, ce 10 avril 1809)”, ibid., n° XXXVII (année 1994), pp. 39-45_