Bibliothèque nationale. Département des Imprimés, Cartes & Collections Géographiques [Carte de lecteur]
LA CARTE DE LECTEUR D’APOLLINAIRE À LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE DE FRANCE : DANS L’ANTRE DE L’ENCHANTEUR, AU LIEU DE FABRIQUE DE LA POÉSIE
Carte de lecteur imprimée recto-verso (69 x 96mm). Cachet “Administration Bibliothèque nationale”
INSCRIPTION AUTOGRAPHE d’Apollinaire, au recto, à l’encre noire : “7 juillet [1904] Kostrowitzky, réd[acteur] à L’Européen. 23 rue de Naples”
PIÈCE JOINTE : fiche imprimée de demande de communication de livre (250 x 163mm) de la Bibliothèque Mazarine, datant de 1915. La demande a été formulée par un certain M. “Crespin” demeurant au “123 boulevard Saint-Michel”, à propos de l’ouvrage “ Zoologie Claus (traduction en français)”
PROVENANCE : archives de Guillaume Apollinaire -- puis sa femme, Jacqueline Apollinaire (1891-1967), qui les conserva jusqu’à sa mort dans leur appartement au 6e étage du 202 boulevard Saint-Germain (Paris, 31 mars 2011, lot 49)
Les mentions manuscrites écrites sur la carte sont autographes de Guillaume Apollinaire. À côté de son nom d’état civil, “Kostrowitsky”, Apollinaire (qui choisit son nom de plume à cette époque) précise sa qualité de “rédacteur à L’Européen”. Apollinaire publie régulièrement, en 1903-1904, des chroniques politiques dans ce “courrier international hebdomadaire”, dreyfusard et antimilitariste. Son récent séjour en Allemagne lui offre une légitimité pour les articles concernant l’actualité d’outre-Rhin. L'Européen disparaît à la fin de cette même année 1904. Apollinaire à cette époque commence à travailler comme employé de banque (emploi qu’il conservera jusqu’en 1908) et multiplie, en même temps, des collaborations avec plusieurs revues et journaux souvent éphémères : La Grande France (où il publie ses trois premiers poèmes, en 1901), L’Intransigeant (il y tient la chronique artistique), La Revue Blanche (qui publie ses nouvelles), Le Mercure de France, L’Europe artiste, La Plume, Le Journal de Salonique, La Revue d’Art dramatique et musical et surtout Le Festin d’Ésope – première revue qu’il fonde et dirige avec André Salmon. Les bibliothèques lui offrent un lieu propice pour rédiger ses articles et faire des recherches pour ses contes.
L’adresse qu’indique Apollinaire sur sa carte de bibliothèque, “23 rue de Naples”, correspond à celle qu’occupait sa mère en mai 1902, alors que lui-même se trouvait en Allemagne. Il ne retrouva Paris qu’en août de la même année. En janvier 1904, Madame de Kostrowitsky déménagea au Vésinet et Apollinaire conserva un temps l’appartement.
Le narrateur du Flâneur des deux rives (1918), dans le chapitre “Les Quais et les Bibliothèques”, admet visiter “parfois la Nationale ou la Mazarine”. Cette litote cache la fréquentation assidue qu’avait Apollinaire des bibliothèques, dès ses années de collégien à Nice. Quand il arrive à Paris à la fin de 1899, âgé de dix-neuf ans, Apollinaire découvre d’abord la bibliothèque Mazarine. Les textes médiévaux qu’il consulte offrent une matière au recueil de contes qu’il entreprend dès son arrivée à Paris, L’Enchanteur pourrissant (une première version paraît dans Le Festin d’Esope en 1903) ainsi qu’à certains poèmes du futur Alcools comme L’Ermite ou Merlin et la vieille femme. Lors de son voyage en Allemagne (août 1901-août 1902), Apollinaire se réfugie à la bibliothèque de Bonn. Quand il revient à Paris, en 1902, il retrouve la Mazarine, puis devient un habitué de la Bibliothèque nationale rue de Richelieu, de la Bibliothèque Sainte-Geneviève et de la Bibliothèque de l’Arsenal. Les bibliothèques auront accueilli Apollinaire toute sa vie si bien qu’il ira jusqu’à établir, en 1913, sans autorisation, le premier catalogue, de près de quatre cent pages, de L’Enfer de la Bibliothèque nationale, avec Fernand Fleuret et Louis Perceau.
Les bibliothèques, par la diversité des ouvrages qu’elles proposent, permirent à Apollinaire d’assouvir son goût pour les lectures savantes, spécialisées, insolites et furent condition de sa manière si singulière de composer des textes et des poèmes à partir de matériaux disparates :
“Son érudition procède non d’études systématiques qui épuisent une question, mais de vagabondages à travers des ouvrages rares ou insolites, préférant retenir une note de bas de page plutôt qu’un long développement” (Michel Décaudin).
De cette fréquentation assidue des bibliothèques subsistent de nombreuses traces matérielles - fiches de commande et carnets de notes - très majoritairement conservées dans des institutions publiques. Les fiches de commande d’ouvrages dans les bibliothèques étaient doubles : l’une était remise au bibliothécaire, l’autre conservée par le lecteur (voir l’exemple de fiche jointe à cette carte de bibliothèque). Par chance, Apollinaire a conservé un nombre important de ces fiches qui permettent de comprendre la genèse par l’intertextualité, de ses œuvres. Ces documents furent principalement légués à la Bibliothèque nationale de France et à la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet. La bibliothèque personnelle d’Apollinaire, longtemps conservée au 202 boulevard Saint-Germain, a rejoint la Bibliothèque historique de la Ville de Paris en 1990 :
“Par un juste retour, l’œuvre d’Apollinaire a retrouvé après sa mort le chemin des bibliothèques. Grâce à Jacques Doucet, le fonds Apollinaire de la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet a commencé très tôt à être alimenté. La BnF a bénéficié du don de Jacqueline Apollinaire après sa mort, puis du “don Poissonnier”, enfin d’achats par droit de préemption. La Bibliothèque historique de la ville de Paris, enrichie déjà par le legs de Pierre-Marcel Adéma, a recueilli les livres de la bibliothèque d’Apollinaire ainsi que quelques objets et, après sa mort, les dossiers de Michel Décaudin sur le poète. A Stavelot en Belgique, le musée et la bibliothèque détiennent encore quelques précieux manuscrits et objets. Des documents sont conservés au Harry Ransom Center d’Austin au Texas, à Berlin, à Los Angeles, la liste n’est pas close” (Claude Debon, Dictionnaire Apollinaire, p. 123).
La plupart de ces fonds n’ayant pas fini d’être classés, il est encore impossible de déterminer où se trouvent les autres cartes de bibliothèques que posséda Apollinaire.
Les bibliothèques comme motifs trouveront place à l’intérieur même de l’œuvre d’Apollinaire, notamment dans quatre contes de L’Hérésiarque et Cie (1910), “Le Passant de Prague”, le “Juif latin”, “L’Hérésiarque” et “La Rose de Hildesheim”. Le Flâneur des deux rives (1918), recueil posthume racontant les promenades d’Apollinaire dans Paris, consacre un chapitre aux bibliothèques (voir supra). Toutes les épreuves corrigées de ces textes sont conservées à la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet.
Dictionnaire Apollinaire, Paris, 2020, pp. 120 et suiv. -- Pierre Caizergues, Apollinaire journaliste. Les débuts et la formation du journaliste 1900-1909. Textes retrouvés d'Apollinaire. I. 1900-1906, 1981 -- Gilbert Boudar et Michel Décaudin, Catalogue de la bibliothèque de Guillaume Apollinaire, Paris, CNRS, I, 1983, II, 1987
