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DURANTY, Louis Edmond

La Cause du beau Guillaume

Paris, J. Hetzel - Librairie Claye, 1862

ENVOI AUTOGRAPHE D’EDMOND DURANTY À CHARLES BAUDELAIRE, SUIVI D’UN COMMENTAIRE AUTOGRAPHE DE BAUDELAIRE, AU CRAYON.

ANCIENNES COLLECTIONS NARCISSE ANCELLE ET BERNARD MALLE.

RARE EXEMPLAIRE RÉUNISSANT DEUX FIGURES ESSENTIELLES DE LA MODERNITÉ

ÉDITION ORIGINALE

In-8 (177 x 112mm). Le roman a été réédité par Félix Fénéon aux Éditions de la Sirène en 1920. “Il avait bon goût” (Peter Salt)

COLLATION : 4-340 pp. (1 f.) 4 pp. de catalogue

ENVOI autographe signé, à l’encre brune, sur le faux-titre :

À Charles Baudelaire

Duranty

NOTES AUTOGRAPHES DE CHARLES BAUDELAIRE, au crayon à papier :

Louis Leforgeur est

en mâle ce que Henriette

Gérard est en femelle.

Amour particulier de l’auteur

pour les êtres faibles et violents.

L’article, venant

trop tard, pourra servir

de préface à une 2e édition

RELIURE DE L’ÉPOQUE. Dos à nerfs de percaline prune, dos orné, plats de papier marbré, tranches mouchetées

PROVENANCE : Charles Baudelaire -- Narcisse Ancelle -- Maurice Ancelle (avec sa signature ex-libris au crayon en tête et en fin du volume) -- Bernard Malle (cachet)

EXPOSITION : Charles Baudelaire, exposition B. N., 1957, prêté par Maurice Ancelle

Edmond Duranty (1833-1880) fut, avec Champfleury, l'un des principaux représentants de l'école réaliste. En 1856, ils créent une revue éphémère, Réalisme, où ils s'opposent à l’esthétique romantique. Ami de Manet, de Degas et de Courbet, Duranty sera plus tard le premier à défendre les impressionnistes dans La Nouvelle Peinture (1876). Il rédigea quelques romans dont deux parurent du vivant de Baudelaire : LeMalheur d’Henriette Gérard, paru en volume en 1860 chez Poulet-Malassis, et La Cause duBeau Guillaume paru en 1862. En 1861, Edmond Duranty avait ouvert son théâtre de marionnettes aux Tuileries qui finit par être saisi pour créances impayées, en 1870.

Le commentaire que Baudelaire écrit sur le faux-titre de son exemplaire La Cause du beau Guillaume constitue la preuve matérielle qu’il a lu les deux romans. L’usage du crayon à papier est habituel chez Baudelaire dans les marques de lecture qu’il porte sur ses exemplaires. Ce qui est plus rare est la longueur - huit lignes - et la teneur du commentaire. Associant les deux romans, Baudelaire évoque un projet de préface. Les deux romans de Duranty sont tellement liés l’un à l’autre, dans l’esprit de Baudelaire, que les commentaires pour l’un valent pour l’autre. Baudelaire écrivit à son éditeur, à propos du Malheur d’Henriette Gérard : “son livre est très remarquable. J’ai été stupéfié” (lettre du 21 juillet 1860). Puis à Théophile Gautier, quelques jours plus tard : “Cela mérite d’être lu par toi. Je n’ai pas d’autre chose à te dire” (fin juillet 1860). Il est certain que Baudelaire porta le même jugement sur La Cause du beau Guillaume puisqu’il entreprit, à sa parution en 1862, d’écrire un “article” à son sujet, ce qu’il signale dans la note en tête de son exemplaire : “l’article, venant trop tard, pourra servir de préface à une deuxième édition”. L’intérêt du roman était tel, aux yeux de Baudelaire, qu’il imagina même transformer cet article en préface pour une deuxième édition.

Cet article resta au stade de projet. Des notes de Baudelaire dans son Carnet mentionnent également sa lecture des romans de Duranty et qu’il souhaiterait en rendre compte, d’une manière ou d’une autre : “Pour Hetzel. Dans Le Malheur d’Henriette Gérard, despotisme de la sottise, Émile Germain, homme faible. Dans La Cause du beau Guillaume, Louis Leforgeur, homme faible. Cependant, ce sont deux révoltés. Henriette est une révoltée et Lévise aussi” (juillet 1861-novembre 1863, feuillet 39).

Duranty appartenait à l’école réaliste. Mais comme le remarque Julien Bogousslavsky dans une remarquable étude, “il s’inspira du réalisme psychologique de Stendhal, ce qui fait de ses ouvrages des livres largement plus lisibles aujourd’hui que nombre d’œuvres écrites par des célébrités de l’époque”. L’une des techniques romanesques originales de Duranty, tient en “la restriction du champ” qui “annonce celle du nouveau roman” (Claude Pichois). Dans La Cause du beau Guillaume, cette restriction du champ donne lieu à des scènes particulièrement réussies ; par exemple, celle où le jeune Louis Leforgeur dîne entre sa servante et sa couturière, à l’encontre des convenances, parce qu’il est épris de cette dernière. La narration se resserre alors sur cette scène à trois, en cuisine, à la façon d’une focale réduite ; ce qui confère une densité certaine au récit, et un effet de comique.

Il fallut pourtant un certain temps pour que s’instaure entre Baudelaire et Duranty une véritable estime. Celle-ci était toujours doublée d’une défiance importante. Duranty se présente comme le porte-parole du réalisme alors que Baudelaire se considère lui-même comme “l’homme imaginatif”. Duranty croit en un progrès de l’humanité, Baudelaire, non. Enfin, Duranty assimile Baudelaire à Edgar Poe qu’il n’estime guère. Cependant, “l’accusation de réalisme que dut subir l’auteur des Fleurs du Mal lui a peut-être gagné quelque sympathie de la part du porte-drapeau de la nouvelle école du roman” (André Guyaux).

Poulet-Malassis a probablement été l’artisan d’un rapprochement entre Baudelaire et Duranty, dont cet exemplaire témoigne. En février 1860, Baudelaire présente Duranty à Constantin Guys et sollicite la contribution financière du peintre pour le théâtre de marionnettes de Duranty. Le 19 mai, Baudelaire assiste à l’inauguration du théâtre aux Tuileries. À l’automne de la même année 1860, Duranty est chargé par Champfleury et Poulet-Malassis d’écrire une biographie de Baudelaire, lequel lui fournit de nombreux documents : “Je passe la journée de demain à rédiger un paquet de notes pour Duranty”, écrit le poète à Poulet-Malassis, le 18 octobre 1860. Cette biographie a bien existé mais elle n’a pas été retrouvée. Elle avait été jugée “absolument inimprimable” (Poulet-Malassis) par Baudelaire et Champfleury car “entachée de réalisme excessif” (Claude Pichois).

Baudelaire et Duranty tentèrent donc de se rapprocher l’un de l’autre, comme le montrent l’article (ou préface) que Baudelaire n’écrivit pas et la biographie de Baudelaire par Duranty qui ne fut jamais publiée. Il subsiste quelques lettres et témoignages indirects qui rappellent la curiosité qu’ils éprouvaient l’un pour l’autre. Cet exemplaire-ci constitue donc le seul lieu d’échange intellectuel aujourd’hui connu entre le plus important poète de la modernité et l’un des plus singuliers critique d’art et romancier de la fin du siècle : à lui seul, il réunit, exceptionnellement, les doubles marques d’un envoi et de sa réception.

BIBLIOGRAPHIE : 

BIBLIOGRAPHIE : cet ouvrage ne figure pas au Répertoire des Biens spoliés -- André Guyaux, Un demi-siècle de lectures des Fleurs du Mal (1855-1905), Paris, 2007, pp. 954 et suiv. -- Julien Bogousslavsky, De Delacroix aux surréalistes. Un siècle de livres, Lausanne, 2020, pp. 62 et suiv. -- Baudelaire, Œuvres complètes, Paris, 1975-1976, I, pp. 736 et 1516 et II, pp. 245 et 1196 - Baudelaire, Correspondance, Paris, 1973, II, pp. 68, 70, 100, 693 -- Jacques Crépet, “Baudelaire et Duranty”, Mercure de France, août 1939, pp. 66-72