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[Envoi autographe sur Le Côté de Guermantes I, et correspondance avec la comtesse Adhéaume de Chevigné]
LES ARCHIVES PROUSTIENNES DE LA COMTESSE DE CHEVIGNÉ, L'UN DES MODÈLES DE LA DUCHESSE DE GUERMANTES.
L'UNE DES GRANDES ADMIRATIONS FÉMININES DE MARCEL PROUST, QUI, A LA FIN, SE TOURNA EN DÉPIT.
L'UN DES PLUS CÉLÈBRES ENVOIS DE MARCEL PROUST, AVEC LES NEUF LETTRES AUTOGRAPHES DE PROUST ADRESSÉES A LA COMTESSE DE CHEVIGNÉ, LES SEULES CONSERVÉES. UN ENSEMBLE QUI A TOUJOURS ÉTÉ UN FLEURON DES GRANDES EXPOSITIONS CONSACRÉES A MARCEL PROUST
L’exemplaire avec envoi de Le Côté de Guermantes I, décembre 1920. Mention de troisième édition, avec l’errata sur un feuillet volant.
BROCHÉ.
« Madame, il est vrai que voulant qu’un livre où il y a tant de vous fût sur un papier unique et dans un exemplaire fait pour vous, j’ai perdu beaucoup de temps. Et le moribondage étant revenu, je n’ai plus pu m’occuper de ces affaires d’imprimeur. Au reste il me semblait que le présent (dans le sens cadeau) c’était de vous avoir fait ce livre. Et que l’enveloppe matérielle, et qu’il fut acheté par moi ou par vous, importait peu : vous n’êtes pas d’accord avec moi là-dessus. Voici donc un exemplaire (Hélas, il n’y en a plus que d’affreux, je vais chercher pourtant) puisque vous attachez plus / d’importance aux rames et [kolb :au] papier qu’aux douceurs du cœur. L’infernal du malentendu, mais qui vient de votre facilité à tomber aux embûches, vient du mot snobisme rejeté à 20 ans de distance comme le « Péril clérical » etc... A combien de duchesse n’ai-je pas répondu quand elles s’écriaient : « mais ce n’est pas une duchesse, c’est une femme du monde pour petits salons juifs », n’ai-je pas répondu : « elle a plus de race que vous ». Etrange snobisme qui consiste à n’aller chez personne (Tout ceci trop long à expliquer ici).
En réalité, il fallait montrer que Pays, et Etres perdent quand on les approche. Balbec pour pays, Guermantes pour Etres. Je suis trop fatigué pour vous montrer avec quelle logique j’ai développé cela, cela qu’a très bien compris le grand journal danois, le Politiken, de ces jours-ci. Mais vous avez tout pris par le petit côté. J’aime mieux garder le meilleur rôle quoique en ayant infiniment de peine. Votre respectueux.
Marcel Proust »
EXPOSITION : Marcel Proust and his time, Londres, Wildenstein Gallery, 1955, n° 326 : "This inscription constitutes a painful explanation between Marcel Proust and the comtesse de Chevigné who had reproached him with lack of consideration in not sending the book" Marcel Proust, Bibliothèque nationale, 1965, n° 484 d) Marcel Proust en son temps. Institut de France. Musée Jacquemart-André. Paris, 1971. N° 359 b)
BIBLIOGRAPHIE : Kolb, Correspondance, XIX, 1920, pp. 680-681, daté de décembre 1920 et publié in extenso
Cocteau, avec envoi à la comtesse de Chevigné : «duchesse de Guermantes» Cocteau, Poésie 1916-1923, Paris, NRF, 1925. Demi-reliure vers 1930 Envoi autographe : « à la duchesse de Guermantes, Ma chère voisine, dire que vous ne serez plus ma voisine, j’en ai beaucoup de peine chaque jour je vous embrasse Jean »
Lettre 1.2 pages. [Vers octobre 1909], lettre adressée au comte de Chevigné « Cher Monsieur, Vous ne savez pas ce que votre carte a fait entrer chez moi, où il n’y a guère de bonheur, de consolation. Je remercie de tout cœur. J’ai depuis longtemps un conseil à vous demander à propos d’un livre que j’écris. Si un jour j’allais [kolb : avais] moins mal, je tenterais de vous trouver. Veuillez mettre aux pieds de Madame de Chevigné mon admiration et mon respect, et agréer vous même mon attachement bien respectueux, bien profond Marcel Proust. Je vois que j’ai mis dans la même phrase respect et respectueux. Mais j’aime mieux une répétition de mots qu’une insuffisance dans l’expression de mes sentiments. »
BIBLIOGRAPHIE : Kolb, Correspondance, t. IX, 1909, n° 104.
Lettre 2.2 pages. [Vers octobre 1909], lettre adressée au comte de Chevigné « Cher Monsieur, « Tu m’as comblé de biens, tu m’en veux accabler ». (1) Ces vers, un peu défraîchis d’ailleurs, se présentent seuls à mon esprit pour exprimer le paroxysme de reconnaissance où me jette le surcroît de votre bonté. Hélas la même raison qui m’empêche de sortir, me prive de recevoir. Mais un jour où je serai assez bien laissez-moi aller vous voir. Mon existence est devenue bien précaire et cela me fâcherait de quitter ce monde sans avoir jamais pénétré dans cet hôtel de la rue de Miromesnil où il y a deux des [pas dans kolb] êtres qui d’une façon bien différente l’une et l’autre me tiennent le plus à cœur. Surtout ne prenez plus la peine de m’écrire et laissez-moi seulement vous dire la place que Madame de Chevigné et vous tenez dans mon attachement le plus vif et mon plus profond respect. Marcel Proust ».
(1) Corneille, Cinna, acte V, scène III, v. 1708
EXPOSITION : Marcel Proust and his time, Londres, Wildenstein Gallery, 1955, n° 272
BIBLIOGRAPHIE : Kolb, Correspondance, t. IX, 1909, n° 105.
Lettre 3.6 pages. [Vers novembre ? 1917] « 102 bd Hausmann Madame, vous habitez à quelques maisons de moi (1), et bien plus, que vous le vouliez ou non, vous habitez en moi, dans « la lumière de l’éternel matin ». Tout cela ne m’avance pas à grand chose puisque vous pouvez avoir les plus cruels soucis tout à la fois pour Madame votre fille et pour Monsieur votre fils et sans que je me doute de rien ! Ma pensée toujours occupée de vous, vous quittera moins encore. Vous serez dans mon cœur tant que vous serez inquiète, cette place où l’on revient toujours parce que c’est celle qui fait mal. Même si vous n’avez pas de sensibilité (point débattu entre nous) vous pouvez comprendre ma pensée par l’analogie physique du rhumatisme ou de la rage de dents, du mouvement qu’on fait à chaque minute juste et parce qu’il fait souffrir. Je ferai prendre tous les jours des nouvelles de votre fils et de votre fille et ne vous donnerai pas l’ennui de vous le faire dire parce que je les ferai prendre par intime besoin de / savoir comment ils vont, et non pour que vous le sachiez. Mais – ce n’est pas une contradiction – j’ai voulu vous l’écrire une fois parce que je sais qu’on aime et de même que les autres sont chagrinés de nos tristesses, et puis parce que à supposer, mais non, vous m’avez dit que vous aviez beaucoup de sensibilité, je ne peux donc pas supposer le contraire. Et vous ne savez pas qu’elle est mon admiration pour vous. Quelqu’un avec qui je dînais dernièrement est resté bouche bée et comme je lui demandais ce qu’il avait dit, il me répondit : « C’est que quand vous parlez de Madame de Chevigné, vous en parlez d’une telle manière, je n’ai jamais entendu parler d’une femme avec tant de flamme ». Cela non plus ne m’a [pas] beaucoup avancé. Veuillez agréer Madame mes biens respectueux hommages Marcel Proust Si Francis de Croisset est auprès de vous, vous me feriez grand plaisir en lui disant que je ne lui écris pas parce que je souffre tant des yeux, mais que je prends une grande part à sa [pas dans Kolb] tristesse d’avoir vu Mme de Croisset si souffrante et à sa joie de savoir tout cela fini.» (1) 10 rue d’Anjou, où habitent depuis 1910 le comte et la comtesse de Chevigné
EXPOSITION : Marcel Proust and his timee, Londres, Wildenstein Gallery, 1955, n° 271 (6)
BIBLIOGRAPHIE : Kolb, Correspondance, t. XVI : 1917, n° 146, pp. 284-285
Lettre 4. 6 pages. [Peu avant le 8 octobre 1918] « Madame, Je vous remercie infiniment mais je suis trop souffrant en ce moment pour pouvoir faire des projets. Au premier jour, je vous ferai demander si vous voulez venir dîner seule avec moi au Ritz. Les raisons pour lesquelles j’y allais n’existent plus, mais je suis tellement habitué à la température, à tout ce qui m’entoure, que c’est un peu comme ma salle à manger si j’en avais une, et je peux plus facilement y aller qu’ailleurs sans me refroidir. Du reste je sais que vous aimez l’[kolb : cet] endroit. Les dîneurs, seuls, sont odieux. Mais quand vous êtes quelque part, je ne vois que vous. Je viendrais vous chercher en taxi, je vous ramènerais en taxi. Je n’ai pas trop de remords de vous avoir agacée il y a vingt ans, quelque fois ennuyée depuis, puisque j’ai provoqué [mot manquant chez Kolb] l’admirable lettre que j’ai reçue de vous l’autre jour. Vous étiez aussi belle autrefois qu’aujourd’hui (pas plus, n’ayant pas changé) mais de si belles choses, je ne crois pas que vous les auriez écrites. Si vous avez eu du chagrin (votre lettre semble faire allusion à quelque chose de ce genre) c’est sans doute à lui que vous êtes redevable de cette maturation d’un esprit naturellement délicieux. Il faut en revenir au vieux et démodé Musset : « C’est par là que ton cœur s’est ouvert L’homme est un apprenti, la douleur est son maître Et nul ne se connaît tant qu’il n’est pas souffrant » Mettez le mot au féminin « De quoi te plains-tu donc, l’immortelle espérance S’est retrempée en toi sous la main du malheur Pourquoi veux-tu haïr ta jeune expérience Et détester un mal qui t’a rendu malheur Cet infidèle qui fit jadis couler les larmes de tes yeux Mais le destin voulait qu’il eut brisé ton cœur Car il savait la vie et tu l’as fait connaître. Un autre a recueilli le fruit de la douleur. Il a vu la blessure et n’a pu la fermer. Plains-le » etc. (1) Quel sera « l’autre ». Peut-être le savez-vous déjà. Peut-être n’y eut-il jamais personne. Je ne vous oublierais jamais. D’ailleurs vos yeux ne nous disent-ils pas à tous : « Ne m’oubliez pas » puisque ce sont deux myosotis (2). Daignez accepter Madame tous mes respects, Marcel Proust Je n’ai pas besoin de vous dire que le myosotis n’est pas de Musset mais de moi. Vous avez dû sentir tout de suite que cela baissait d’un cran. » (1) La Nuit d’Octobre, 14e Strophe (La Muse au Poète) (2) Cf. Charlus dans la Prisonnière (III, 227) à propos de la duchesse de Guermantes : « ses yeux même nous disent : ne m’oubliez pas puisque ce sont deux myosotis »...
EXPOSITION : Marcel Proust and his time, Londres, Wildenstein Gallery, 1955, n° 271 (5)
BIBLIOGRAPHIE : Kolb, Correspondance, t. XVII : 1919, n° 159, pp. 379-380
Lettre 5.4 pages. [Le mardi soir 12 novembre 1918] « Madame, Quel désespoir d’apprendre presque en même temps que vous avez été malade, que vous avez failli m’attendre ce soir. Je suis rentré grippé (1) mais dès que je serai mieux j’irai vous voir, vous remercier, vous dire comme mon admiration détachée du trouble douloureux de chaque jour, lui a survécu. Du reste si vous le permettez, (nous en parlerons), je voudrais avant de mourir indiquer partout, dans mes livres, les pages où un regard, une attitude, un prestige sont les vôtres. Hélas pourquoi de telles admirations ne sont-elles pas seules à composer notre vie. Dissociée d’avec votre souvenir, le trouble douloureux s’est attachée à d’autres êtres à qui je ne pourrai pas écrire un jour des lettres comme celle-ci. Car ils m’ont fait souffrir sans me donner de raisons d’admirer impartialement. « S’il n’était rien de bleu que / le ciel et la mer S’il n’était de beauté qu’aux insensibles choses Le plaisir d’admirer ne serait pas amer. » (2) Mais il y a de bleu les yeux de Madame de Chevigné et le plaisir de les admirer n’est plus amer pour moi depuis le jour où la rencontre n’a plus été la cause de crises cardiaques. Daignez agréer Madame mes respectueux hommages Marcel Proust » (1) : il semble être question du dîner au Ritz du 12 novembre 1918 (2) : Sully Prudhomme
EXPOSITION : Marcel Proust and his time, Londres, Wildenstein Gallery, 1955, n° 271 (1)
BIBLIOGRAPHIE : Kolb, Correspondance, t. XVII : 1918, n° 189, pp. 455-456
Lettre 6. 2 pages. [Février ou mars 1919 ?] « Madame, Quel chagrin ! Je vous expliquerai pourquoi cela m’est impossible ce soir. Mais j’ai un désir de vous voir, de vous voir souvent ! J’irai chez vous bientôt pour tâcher de voir comment cela serait possible. Je sens que ces années-ci, malgré l’angoisse de la guerre ressentie ensemble, eussent été moins mauvaises pour tous deux. Votre respectueux admirateur qui oublie à peu près tout le monde et s’attache de plus en plus à vous. Marcel Proust »
EXPOSITION : Marcel Proust and his time, Londres, Wildenstein Gallery, 1955, n° 271 (3)
BIBLIOGRAPHIE : Kolb, Correspondance, tome XVIII : 1919, n° 39, p. 117
Lettre 7.1 page. [Première semaine d’octobre 1920] « 44 rue Hamelin Madame, Je vous remercie d’avoir pensé à moi pour si peu de choses [sa Légion d’Honneur]. Dans mon prochain livre (qui va paraître dans huit jours) il y a tout le temps une dame à chapeau de bleuets qd [quand] elle est en visite, et autrement habillée aussi. Si seulement elle vous plaît moitié autant qu’au narrateur (qui dans le livre est fou d’elle), je suis récompensé. Du reste, elle ne cessera plus de paraître. Je ne vous ai pas encore envoyé mon édition de grand luxe des Jeunes Filles. Mais comme ils ont eu la stupidité de ne tirer qu’à 50 exemplaires, je n’en ai pas un seul ici. Votre respectueux admirateur. Marcel Proust »
EXPOSITION : Marcel Proust and his time, Londres, Wildenstein Gallery, 1955, n° 271 (2)
BIBLIOGRAPHIE: Kolb, Correspondance, t. XIX, 1920, n° 263, pp. 509-510.
Lettre 8.3 pages. [Octobre 1920] « 44 rue Hamelin Madame, je ne vous écris pas mais je n’écris que sur vous. Tout mon prochain volume est sur vous. Et je suis si hanté par le souvenir de nos moindres conversations, que le jour même du prix Goncourt, à un conte dans le Matin, j’ai ajouté pour qu’il portât votre marque ces mots que vous m’aviez dits à propos de Me de Beaulaincourt : « Elle lui a mangé jusqu’à son dernier fermage ». Si je vous voyais souvent, comme mes livres seraient moins mauvais ! Du moins on peut toujours y retrouver votre souvenir comme dans cette église de Brou où tous les piliers s’entrelacent avec une tendre monotonie des « initiales » adorées. Ainsi je ne peux rien écrire qui ne répète comme dans les poésies de Lamartine le nom de « Laure ». Je ne me crois pas hélas Pétrarque pour cela, mais je garde la trace ineffaçable de minutes enchantées. Daignez agréer Madame tous mes respects. Marcel Proust »
EXPOSITION : Marcel Proust and his time, Londres, Wildenstein Gallery, 1955, n° 271 (7) Marcel Proust, Bibliothèque nationale, Paris, 1965, n° 484 d) et illustration pl. X. L’unique lettre de Proust illustrée au catalogue de cette exposition célèbre
BIBLIOGRAPHIE : Kolb, Correspondance, t. XIX, 1920, n° 278, pp. 527
Lettre 9. 8 pages. [Vers septembre 1921] « 44 rue Hamelin Madame, Reynaldo me raconte vous avoir répété que j’étais « ulcéré ». Je ne lui avais pas demandé de vous le dire. Mais il n’a pas eu tort de vous le dire, c’est la vérité. La seule chose (accessoire il est vrai) qui m’ennuie là-dedans, c’est de me rappeler que cette « ulcération » ayant eu pour effet qu’écrivant il y a quelque mois à Guiche, j’avais sans assez me contenir dit des choses vous peignant. En réalité ce n’est pas grand malheur, car je ne crois pas qu’il vous ait reconnue (je le lui demanderai). Mais en tout cas si on écrit une chose violente (cette violence fut-elle à base d’une tendresse méconnue) sur une femme, on devrait aussitôt l'en avertir. A peine ma lettre pour Guiche partie, j’ai voulu reconstituer ma phrase et vous l’envoyer. Puis l’état plus que de maladie où je suis, me l’a fait, comme tout, ajourner. Et je sens que maintenant je devrais le faire, mais je sens aussi que dire à une femme certaines choses, sur elle-même, c’est une vraie indélicatesse. Voilà par où la franchise de Reynaldo m’a gêné, en ce qui concerne du reste un simple à côté et qui n’a rien à voir avec le livre. Quant au livre hélas, je sais que l’éternelle histoire de Pétrarque et de Laure prend toutes les formes, mais reste vraie. Je ne dis certes pas en ce moment dans quelle mesure vous êtes la duchesse de Guermantes dans mon livre. Mais même si cette mesure est moins grande que vous ne croyez, il n’en reste pas moins vrai que tous les journaux d’Angleterre, d’Amérique, de Suisse, etc... ont fait des études sur la Desse de Guermantes en tant que vous coïncidez, c’est-à-dire en tant que vous êtes célébrée sans une réserve, qu’un cours est professé en Suède et que des conférences ont été faites en Hollande et en Suisse, que j’ai reçu à votre sujet plus de 800 lettres auxquelles je n’ai pas eu la force de répondre, et que la seule personne qui n’ait pas eu l’idée de m’écrire est justement vous. C’était à parier, et mes débuts / du Côté de l’avenue Marigny, ne pouvait pas me laisser grande illusion sur leur continuation, purement littéraire cette fois, du Côté de Guermantes. Il arrive pourtant qu’être méconnu à vingt ans de distance par une même personne, sous des formes aussi incompréhensibles, et / sans que les sornettes des rivales trop malignes puissent être une excuse, est un des seuls grands chagrins que puisse ressentir à la fin de sa vie un homme qui a renoncé à tout. Cette lettre inutile (quand je ne peux arriver à répondre à personne !) n’est pas finie. Mais mes forces ne me permettent pas de la continuer ce soir. Je tâcherai de lui donner une suite dans quelques jours. En attendant daignez agréer Madame mes respectueux hommages Marcel Proust »
EXPOSITION : Marcel Proust and his time, Londres, Wildenstein Gallery, 1955, n° 271 (4)
BIBLIOGRAPHIE : Kolb, Correspondance, t. XX, 1921, n° 277, pp. 473-474.
De la réalité à la fiction
"Peu fortunée, mais d’une exceptionnelle prépondérance mondaine, la comtesse Adhéaume de Chevigné [1859-1936], née Laure de Sade, grand-mère de la célèbre Marie-Laure de Noailles, future mécène des Surréalistes dans les années 1920, compte avec Mme Straus, la comtesse Greffulhe et Mme Standish parmi les modèles incontestables de la duchesse de Guermantes. Dès 1892, elle avait fait naître chez le jeune Proust, qui avait dû la rencontrer dans les salons de Geneviève Straus ou de Madeleine Lemaire, un « trouble douloureux » et passionné (Correspondance, XVII, 456) : en 1895, il avait confié à Reynaldo Hahn être allé naguère « chaque matin [...] la voir passer » dans sa promenade – comme le héros du Côté de Guermantes I ira « tous les matins [...] se poster à l’angle de la rue que [la duchesse de Guermantes] descendait d’habitude » (ibid., I, 384 ; Recherche du temps perdu, II, 358). En 1911 encore, il avoue à Francis de Croisset qu’ayant « trouvé dans une vieille Revue illustrée une petite photographie de sa belle-mère », elle ne le « quitte plus », et qu’il « retrouve tous ses rêves » (Correspondance, X, 298). Déjà célébrée, avec son « nez busqué », sous le nom d’Hippolyta dans Le Banquet en 1892, la comtesse de Chevigné prête à Oriane ses caractéristiques physiques – nez « en bec d’oiseau », yeux « myosotis » ou « pervenche », voix « rauque », chapeau de bleuets (Recherche du temps perdu, I, 175 ; II, 312, 353, 361, 503, 731 ; III, 121, 139, 552, 781) – et linguistiques : « Me de Guermantes capitale contiendra l’esprit Straus dans la voix Chevigné... »
Proust écrit en 1918 : « Je voudrais avant de mourir indiquer partout, dans mes livres, les pages où un regard, une attitude, un prestige, sont les vôtres » (cf. la Lettre 5 exposée ici), et encore en 1920 : « Je ne vous écris pas mais je n’écris que sur vous. Tout mon prochain volume est sur vous » (cf. la Lettre 8 exposée ici). Quand la comtesse de Chevigné s’offusque pourtant du Côté de Guermantes I et refuse de lire la suite – comme l’atteste la non coupure des pages du présent exemplaire après la page 137 - Cocteau rappelle à Proust qu’il ne faut pas « demander au ‘modèle nu’ de comprendre le tableau. Il ne voit que le peintre faire quelques gestes incompréhensibles et le côté pile de la toile » (Correspondance, XX, 48). Proust ne fit sans doute jamais de Mme de Chevigné le « portrait minutieux » prévu dans le cadre d’une « suite » au pastiche « Dans les Mémoires de Saint-Simon » (ibid., XVIII, 82 ; Pastiches et mélanges, 46). Mais dans une lettre de 1921 au duc de Guiche, c’est sous son identité romanesque qu’il l’épingle en quelques lignes féroces – « cette violence fut-elle à la base d’une tendresse méconnue » (selon la formule de la Lettre 9 exposée ici) : « Sauf qu’elle est vertueuse, elle (la Duchesse de Guermantes) ressemble un peu à la poule coriace que je pris jadis pour un oiseau de Paradis et qui ne savait comme un perroquet que me répondre ‘Fitz James m’attend’ quand je voulais la capturer sous les arbres de l’Avenue Gabriel. En faisant d’elle un puissant Vautour, j’empêche au moins qu’on ne la prenne pour une vieille pie » (Correspondance, XX, 349).
En écho à la cruauté d’Oriane, la « dureté » et le manque de « sensibilité » que Proust reprochait en 1917 à Mme de Chevigné durent contribuer à l’emprise imaginaire qu’exerça sur lui cette descendante du marquis de Sade (ibid., XVI, 104, 285)" Cf. Dictionnaire Marcel Proust. Paris, Honoré Champion, 2004, pp. 209-210, notice de N. Mauriac Dyer.
De l’admiration au dépit
Le salon de la comtesse de Chevigné était considéré comme l’un des plus distingués de la société parisienne. Proust l’avait aperçue dès 1891 chez Mme Straus et chez Mme Lemaire, et il fut séduit par son profil d’oiseau, ses yeux d’azur et ses cheveux d’or relevés sur la nuque. « J’ai eu des crises cardiaques chaque fois que je vous rencontrais » lui avoua-t-il plus tard, évoquant ce printemps 1892 où il la guettait lors de ses promenades matinales. Leur amitié dura vingt-huit ans - la comtesse de Chevigné faisait partie des intimes de Proust qui l’invitait parfois à dîner au Ritz (voir Lettre 4) - jusqu’au moment où elle fut blessée de son portrait comme duchesse de Guermantes dans le second volume de La Recherche. Proust en fut très affecté et se plaignit à Jean Cocteau : « Lorsque j’avais vingt ans, elle refusait de m’aimer, faut-il lorsque j’en ai quarante et que je lui ai fait le meilleur de la duchesse de Guermantes, qu’elle refuse de me lire ».
Cet extraordinaire envoi accompagné de ces neuf lettres autographes constitue l’un des plus importants ensemble proustien jamais passé sur le marché depuis longtemps. Les relations de Proust avec la comtesse de Chevigné sont passées de l’admiration au dépit en même temps que la personne vivante de Laure de Chevigné a été en partie transposée par l’écriture d’une œuvre (Le Côté de Guermantes I) en un personnage romanesque devenu immédiatement célèbre : la duchesse de Guermantes. Et, de cette transfiguration opérée par la littérature, le Proust malade de 1920, l’écrivain devenu certain de sa gloire à venir, a déjà bien conscience : Guermantes survivra à Chevigné. Les rôles se sont inversés. Le jeune homme snob et secret des années 1900, distraitement repoussé par les « Grands », est devenu le « grand écrivain » qui, désabusé et affaibli, regrette que celle qui semblait le comprendre si bien ne le lise pas, que son admiration pour la comtesse de Chevigné n’ait jamais été réciproque.
Vendu à la Bibliothèque nationale de France