Le Roi des Aulnes
ENVOI DE MICHEL TOURNIER À ALEXANDRE VIALATTE, L’UN DES MEILLEURS LECTEURS ET CRITIQUES DE SON TEMPS.
EXEMPLAIRE ANNOTÉ PAR VIALATTE, TÉMOIGNANT D’UNE LECTURE TRÈS ATTENTIVE.
L’ABSENCE DE GRAND PAPIER FAIT DE CE “SERVICE DE PRESSE” AVEC ENVOI L’UN DES MEILLEURS EXEMPLAIRES POSSIBLES POUR CE GRAND TEXTE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE.
LES NOTES SONT PRÉPARATOIRES AU COMPTE-RENDU DU ROMAN DANS LA MONTAGNE EN NOVEMBRE 1970.
ACCOMPAGNÉ D’UNE CARTE POSTALE AUTOGRAPHE DE VIALATTE, DÉCRIVANT SON EMPLOI DU TEMPS
ÉDITION ORIGINALE
In-8 (205 x 142 mm)
COLLATION : 395-(1) pp., (2) ff.
TIRAGE : exemplaire du Service de presse avec le poinçon. Il n’y a pas de grand papier
ENVOI autographe signé :
À Alexandre Vialatte
en hommage amical
M. Tournier
ANNOTATIONS AUTOGRAPHES D’ALEXANDRE VIALATTE sur les deux premiers feuillets, avec renvois systématiques aux pages :
“39 - frçs
42-43 - Invraisemblance du langage
71 - Les Signes
79 - Double disparition
90 - Christophore
93 - Suradaptés. Danger de la suradaptation
125 - Inspiration ogresse
126 - Réprobation du crime en commençant par la peine de mort
127 - L’exécution de Weidmann
128 - Contradiction, avec 126. Et 138 (dc) en fait de meurtre
130 - Raspoutine
138 et 131 - cf 130 (contradiction en matière de nœuds)
131-132 - Le vétérinaire
137 - Objet d’amour ou de haine ? Cf. son autoportrait p. 140-141 (—> L’Ogre. Vocation “phorique” et ogresque) + 319
144 - La défaite expliquée par le progrès, l’absence de pigeons-voyageurs
150-152 - Les pigeons !!!! 155 155
158 - Nourrit le pigeon
159 - La guerre et le jardinage du Cdt Granet
160 - On mange les pigeons. Il va manger les pigeons (162)
165 - Le message
190 - L’élan aveugle
191-192-193 - Tableau de l’Allemagne (et de la France comparée)
208 - Il flairait à droite et à gauche, disant qu’il sentait la chair fraîche (Perrault)
217 - Apparition de Göring
220-221 : Göring et le lion
225 - Émasculation du cerf
228 (les crottes des bêtes)
235-236 : le bain du rubis
241
254 - L’odeur, la chair de petite fille sent le muguet
257 - Grades et insignes des SS
264 - Les 150 bocaux de têtes humaines
326-28 : maniaqueries : mensurations du corps
329 - Archiatre de Riga
330 - L’Hiver pour R2M
346 - Le bain des cheveux (à rapprocher du “brame”)
354 Le cérumen (!!!)
381 - Les enfants soldats. (Bonbons avant l’attaque)”
NOMBREUSES MARQUES DE LECTURE AUTOGRAPHES : accolades, traits marginaux, quelques soulignements, aux encres noire et rouge. La présence de deux encres différentes suggère deux lectures différentes, ce que Vialatte laisse entendre dans l’article qu’il consacra au livre (voir infra)
PIÈCE JOINTE : une carte postale auvergnate ancienne représentant une vue de l’église et de la fontaine de Royat-les-Bains (Puy-de-Dôme). Au verso, Vialatte a noté l’emploi du temps d’une journée, ½ p. in-12, [s.d.] :
“Emploi du temps
Matin – Agenda. Roman ou Nouvelle ou Critiques ou Contes et Articles. / Le Fluide rouge, L’ [?] de Cromwell, Le Fidèle Berger, Salomé, La Dame du Job, Contes et Articles (Cromwell), Le Trou du Rat
Après-midi – Correspondance
Soir – 23h. Traduction / Karl Marx, Pétersbourg, Dr Gion, La Fayette, Hitler.
20h. Art. (P. D. ou autre), (les 5, 10, 15, 20, 25 du mois)”
BROCHÉ, sous sa couverture d’origine à rabats. Chemise-étui signée de Devauchelle
PROVENANCE : Alexandre Vialatte (1901-1971 ; envoi)
Trois ans après le succès de son premier roman, Vendredi ou les Limbes du Pacifique (1967), Michel Tournier (1924-2016) obtint le prix Goncourt 1970 à l’unanimité pour le Roi des Aulnes, aujourd’hui reconnu comme l’un des meilleurs romans français du second XXe siècle. François Nourissier y vit “l’apparition d’un de ces grands livres secrets qui jalonnent, sourdement ou dans l’éclat d’une gloire immédiate, le chemin de la littérature”. L’événement littéraire que constitua la parution du roman à l’automne 1970 donna lieu à “d’innombrables éloges et très peu de réserves” (A. Bouloumié).
Le roman suit l’histoire d’Abel Tiffauges, obscurément attiré par l’Allemagne, depuis le pensionnat catholique Saint-Christophe jusqu’au camp de prisonniers en Mazurie, aux confins de la Prusse-Orientale, où il devient recruteur pour Göring. Là, “roi des aulnes”, parcourant campagnes et forêts sur son cheval baptisé Barbe-Bleue, il est à la recherche de “chair fraîche” destinée à alimenter les armées d’Hitler. Enfin, Abel perd la vie en tentant de sauver celle d’un jeune garçon juif, dans un ultime geste rédempteur, au milieu d’un marais.
“Cet ogre qui porte le nom d’Abel Tiffauges, est une personnalité faustienne pervertie : de Faust, il possède l’insatisfaction, le titanisme ; comme Faust, il rejette, au nom d’une aspiration supérieure, les limites imposées par la société. Quant à la friandise de chair fraîche, liée à la mythologie de l’ogre, elle recoupe aussi la question faustienne de la jeunesse [...] Là encore, Le Roi des Aulnes de Michel Tournier se situe dans la tradition goethéenne du génie faustien.” (E. Tunner).
En revisitant le mythe de l’ogre, Tournier, ayant fait ses études en Allemagne et fin connaisseur de la littérature allemande, livre une “empoignade avec l’Allemagne des années 1938 à 1945” et avec le “génie germanique” (E. Tunner). La figure du roi des aulnes – et depuis le poème de Goethe – est pour Tournier la “quintessence de l’âme allemande”. Le roi des aulnes, le roi-ogre, personnage asocial, n’est “chez lui que dans la forêt sauvage et profonde. Il aime les arbres et les enfants. Tendrement, cruellement” (E. Tunner).
“Dans un monde où mythes et littératures sont tout aussi importants que pour les générations qui nous ont précédées, l'importance de [Tournier] m'apparaît clairement. Facteur de mythes. Aux sens pleins de créateur et de colporteur de ces histoires éternelles et inutiles sans lesquelles nous ne serions jamais des enfants ni des hommes. Et, aurait pu dire un autre facteur de mythes, Alexandre Vialatte, « c'est ainsi que Tournier est grand » !” (P. Guichard).
Alexandre Vialatte (1901-1971) fut indissociablement écrivain, critique et traducteur. Après des études d’allemand, il trouva un poste de rédacteur à la Revue rhénane à Mayence en 1922, où il publia ses premières chroniques. Il en devint secrétaire de rédaction. En 1924 et 1925, il effectua son service militaire à Berlin tout en continuant de donner des chroniques à la Revue rhénane. Il commença également à publier dans Les Nouvelles littéraires et La Nouvelle Revue française. Au tournant des années 1926-1927, Vialatte découvrit Kafka à l’occasion de la parution du Château. Il entreprit peu de temps après a traduction de La Métamorphose, qui parut de janvier à mars 1928 dans La Nouvelle Revue française. Vialatte fut donc l’introducteur de Kafka en France et son premier traducteur en français.
Le Roi des Aulnes, dans son réalisme magique, sa mythologie crue, son amoralité, sa charge contre l’Allemagne nazie, son intrication de la métaphysique et de la scatologie, sa surenchère et son sacrilège, ne put que retenir Alexandre Vialatte, fasciné par la figure de l’ogre. Il rendit magistralement compte du roman dans l’une de ses fameuses chroniques, celle-ci en date du 8 novembre 1970 (le roman avait paru début septembre 1970), publiée, comme toutes les autres, dans le quotidien auvergnat La Montagne :
“j’ai lu le livre d’un seul trait, et il demande (et il le mérite) d’être lu deux fois. Bref, il s’agit d’un ogre compliqué, à contradictions, à principes, qui considère comme survirile sa virilité atrophiée, qui ne va jamais jusqu’à manger de la chair humaine (bien qu’il en adore le fumet), et qui ne souhaite la mort du prochain qu’en face des foules qui voient avec ivresse exécuter un assassin. C’est un ogre minoritaire, doublé d’une vocation “phorique” en vertu de son prénom de Christophe (qui signifie le porte-Christ) ; fait pour surélever quelque chose, pour avoir un destin cosmique, lié au siècle et aux étoiles, et en complicité avec les éléments par de secrets instincts, d’obscures physiologies ; un Barbe-Bleue contestataire qui finira dans un marais de Prusse orientale en sauvant un petit juif qui se transforme en étoile, comme saint Christophe avait sauvé l’enfant Jésus en lui faisant traverser un fleuve. Un SS raté, un maniaque, et c’est par là qu’il reste humain [...] Michel Tournier a mis dans le mille en choisissant ce personnage de l’ogre. L’ogre est un personnage d’époque (de notre époque ; celui de Tournier est même “suradapté”) [...] Ce n’est plus un personnage de conte. Il est né avec les SS [...]
Quoi qu’il en soit, ce n’est pas au monstre scientifique ni au personnage de l’époque que va l’intérêt essentiel de cette histoire du Roi des Aulnes, mais à l’intention artistique, aux proportions épiques de l’immense personnage, au conte de Grimm, à l’image d’Épinal, à cette fresque ogresque et grandiose, à l’invention, aux trouvailles, au talent, à l’humour, qui ne fait pas défaut, à la fascination qu’exerce une aventure qui se termine dans l’apocalypse de l’embrasement du IIIe Reich, sur une image de vitrail étonnante [...]
Il a eu la passion de la chair comme certains prêtres ont la passion des âmes. Et il meurt en martyr.
Le tour de force de Tournier est de faire admettre son histoire. Elle a l’air d’un reportage précis traversé par un conte de Grimm. À partir de l’Allemagne elle devient fascinante, pleine de châteaux et de forteresses, de forêts domaniales, de chevaliers “porte-glaive”, de réserves d’aurochs et d’enfants, de forceries de petits garçons casqués auxquels l’intendance distribue des sucres d’orges avant l’attaque. [...]
Voilà pourtant comment un garagiste devient ogre d’un archiatre.
Et même contre-ogre.
Et c’est ainsi qu’Allah est grand.”
E. Tunner, “Goethe et la littérature contemporaine (1960-1985). Son image en France et dans les pays de langue allemande”, Recherches germaniques, 1986, n° 16, p. 197 -- P. Guichard, “L'enfant du Nouveau Monde (lectures d’Éléazar)”, Relire Tournier, J.-B. Vray (dir)., Saint-Étienne, 2000, pp. 77-87 -- A. Vialatte, “Le Roi des Aulnes par Michel Tournier, ou l’histoire naturelle et même surnaturelle d’un ogre et contre-ogre parisien”, Chroniques de La Montagne. 1962-1971, Paris, Bouquins, 2000, t. II, chronique n° 875 (8 novembre 1970), pp. 922-925 -- M. Tournier, Romans, Paris, 2017, pp. 1568-1571




