Les Enfants terribles. Roman
PRÉCIEUX ENVOI DE JEAN COCTEAU À COLETTE QU’UNISSAIT UNE AMITIÉ DE CINQUANTE ANS.
“QUI ACTUELLEMENT POURRAIT ÉCRIRE LES PHRASES DE COLETTE ? PERSONNE” (JEAN COCTEAU)
L’EXEMPLAIRE FUT RELIÉ PAR LECA, TRÈS PROBABLEMENT À LA DEMANDE DE MAURICE GOUDEKET
ÉDITION ORIGINALE
In-8 (187 x 115mm)
TIRAGE : exemplaire du service de presse numéroté CLXXII
RELIURE SIGNÉE DE LECA, très probablement à la demande de Maurice Goudeket. Dos et coins de maroquin noir, décor doré, filet en encadrement, plats de papier jonquille, tranche supérieure dorée, couverture et dos conservés, témoins
ENVOI AUTOGRAPHE signé, à l’encre noire :
À ma chère et admirable Colette
Jean
PROVENANCE : Sidonie Gabrielle Colette, dite Colette (1873-1954 ; envoi) -- Maurice Goudeket (? ; 1899-1977) – Édouard Dermit (1925-1995, fils adoptif et légataire universel de Jean Cocteau) -- Orphée Dermit, petit-fils du précédent
Les Enfants terribles est l’un des plus beaux livres de Jean Cocteau : “Surtout, il fallait, coûte que coûte, revenir à cette réalité de l’enfance, réalité grave, héroïque, mystérieuse, que d’humbles détails alimentent et dont l’interrogatoire des grandes personnes dérange brutalement la féerie” (pp. 24-25). L’envoi à Colette sur un tel livre rejoint un univers d’innocence et de cruauté qu’affectionnait aussi tout particulièrement l’auteur de Claudine.
Maurice Goudeket, dernier mari de Colette et vieil ami de Cocteau, offrit un grand nombre de manuscrits et de livres de Colette à la Bibliothèque nationale de France. Il nous semble avoir conservé cet exemplaire-ci en souvenir de la longue amitié des deux écrivains qu’il chérissait. La reliure fut probablement commandée par lui à Leca, sans doute sur les conseils de Maurice Chalvet dont il était le relieur attitré comme pour Jacques Guérin. On imagine que Goudeket offrit l’exemplaire ainsi relié à Jean Cocteau ou directement à Édouard Dermit, acteur fétiche et héritier de Cocteau, qui tint le rôle principal dans le film que réalisa Jean-Pierre Melville, Les Enfants terribles (1950), à partir de ce même roman de Jean Cocteau. Georges Auric composa la musique du film. On notera au passage que le film influença fortement Philip Glass (né en 1937) au point que le célèbre compositeur américain donna un opéra des Enfants terribles, pour quatre voix et trois pianos, monté pour la première fois en 1996.
Jean Cocteau (1889-1963) rencontra Colette (1873-1954) dans les premières années du XXe siècle, à une date oubliée d’eux-mêmes, quand elle patinait avec son mari Willy et la comédienne Polaire au Palais de Glace, sur les Champs-Elysées. Lui, jeune homme d’une vingtaine d’années, gagne de l’argent de poche en vendant des dessins ; elle, son aînée de seize ans, commence à publier ses premiers Claudine sous un nom encore masqué par celui de son mari. Cocteau et Colette se croisent parfois le lendemain de ces soirées aux matinées du Châtelet. Colette intrigue Cocteau par son allure tour à tour cocotte et garçonne.
Cocteau et Colette traversent la Grande Guerre comme brancardier et infirmière. Leur amitié s’affermit dans les années 1920. Cocteau lui adresse ses premiers livres. Ils échangent quelques lettres. Tous deux aiment Marcel Proust. Surtout, ils partagent un même goût du spectacle et fréquentent le même monde, celui de Coco Chanel, Misia Sert, Anna de Noailles. Colette, par exemple, fera le portrait de Coco Chanel pour le numéro d’avril 1930 de la revue Bravo : "Si chaque visage humain porte la ressemblance d'une bête à bec, à museau, à naseaux, à mufle, à trompe, à crinière, Mlle Chanel est un petit taureau noir." Une photo de Man Ray illustre l’article.
Leurs liens se resserrent d’autant plus que Maurice Goudeket, le nouveau compagnon de Colette, à partir de 1925 - devenu dix ans plus tard son mari -, est un ancien camarade de Jean Cocteau au lycée Condorcet. Cocteau, selon les mots de Goudeket, est “l’ami le plus cher du couple”. Mais c’est surtout leur installation respective au Palais-Royal, au tournant des années 1940, qui va nourrir quasi quotidiennement leur amitié pendant une quinzaine d’années. Leurs appartements forment les deux côtés d’un même angle. Colette emménage au 9 rue de Beaujolais en 1938, et Jean Cocteau au 36 rue de Montpensier, trois ans plus tard. Il y résidera vingt-deux ans, en alternance avec sa maison de Milly-la-Forêt.
Lors de ces années au Palais-Royal, Cocteau est omniprésent dans la vie de Colette. De nombreuses photographies les montrent tour à tour dans l’appartement de l’un ou de l’autre, sous les tilleuls du Palais-Royal, au restaurant (ils ont leur table au Grand Véfour), au théâtre. L’espace de vie de Colette, de plus en plus immobilisée par l’arthrite, s’est réduit. Colette évoque leurs discrètes visites respectives dans L’Étoile Vesper et Le Fanal bleu. Nul autre écrivain que Cocteau ne connaît mieux Colette que lui. Au Palais-Royal, ils savent tous deux la solitude que nécessite leur travail. “Je n’en profite pas pour l’envahir à toute heure, raconte Colette. Mais ses travaux variés rendent jalouse une gratteuse de papier et il y a de quoi !” À son tour, Cocteau décrit son illustre voisine : “Je la distingue à peine. C’est une grosse mouche dorée qui se chauffe au soleil” (Journal, 1942-1945). Ainsi, ils se guettent, évoquent leurs chats, participent ensemble à des enregistrements radiophoniques. “Nous n’avons jamais eu besoin de beaucoup de paroles, avoue-t-elle dans une lettre. Rien ne t’échappe de ce qui m’attache à toi, mon jeune frère qui en tout es mon aîné, magiquement”. Colette publie dans Le Petit Parisien un texte sur “L’entresol du poète […] assis à la poupe de [son] radeau de travail”. Elle avoue guetter la nuit “une autre lampe de bureau suspendue tout au bout de la galerie Montpensier”. À la mort de son amie, Cocteau écrit : “Elle a quitté son corps comme une chatte. Et c’est comme une chatte qu’elle me rendra visite. Sans ouvrir les portes”.
Si Cocteau laissa de sa voisine du Palais-Royal plusieurs témoignages d’une amitié profonde, il conserva aussi un regard lucide sur celle qui devenait monument national. Colette, dans la dernière partie de sa vie, reçoit tous les honneurs. Elle est élue à l’Académie royale de Belgique en 1936, puis à l’académie Goncourt en 1945 qu’elle préside à partir de 1949. Le 3 mars 1948, elle est élevée à la dignité de grand officier de la Légion d’honneur. De 1948 à 1950, consécration ultime, ses œuvres complètes sont publiées aux Éditions du Fleuron créées par Maurice Goudeket. Ses anniversaires font la une de la presse. Les journaux l’appellent “notre Colette”, les membres des différentes académies se retrouvent pour dîner autour de son lit-radeau qu’elle ne quitte presque plus. Les écrivains du monde entier ne viennent pas à Paris sans rendre visite à Colette. Cocteau l’accompagne souvent lors de ses rares sorties. Des dîners les réunissent. Le 5 mars 1948 par exemple, la comédienne Simone Berriau – qui a joué dans Les Mains sales -, invite Jean Cocteau, Colette, Christian Bérard, Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre. Colette, selon leur hôte “fut subjuguée par l’intelligence et la passion froide de Sartre”. Le cinéma et le théâtre convoquent à nouveau Colette. En octobre 1949, sort le film Gigi, d’après son roman. C’est un triomphe inattendu. Quelques jours plus tard, la reprise de Chéri, avec Jean Marais, au théâtre de la Madeleine, lui offre un autre succès. Dans la salle se trouve le Tout-Paris des lettres en présence du président de la République, Vincent Auriol, depuis Roland Dorgelès à Jean-Paul Sartre. Jean Cocteau, monté sur scène à la fin de la représentation, fait l’éloge de Colette sous les applaudissements.
Cocteau cependant n’est pas dupe de l’image de dame respectable du Palais-Royal que véhicule Colette. Il n’oublie jamais l’écrivain vif, indépendant, amoral, dissimulé derrière la femme panthéonisée :
“Colette ou le plus gros mensonge de l’époque, écrit-il […] Quelle est la Colette que j’aime ? Une vieille danseuse nue du Lesbos-Palace. Quelle est la Colette des journalistes ? Notre grande Colette” (Le Passé défini).
Cocteau note chez elle “un regard de fauve pensif” et se souvient que “sa patte de velours sortait vite ses griffes”. Il aime à rappeler ses années d’apprentissages lorsqu’elle était l’épouse de Willy, l’amie de Polaire et du Tout-Paris interlope des années 1900 :
“N’allez pas prendre Madame Colette pour une bénisseuse”, prévient-il, “bien souvent, prise à l’improviste, sous le bonnet de la grand-mère, je lui voyais le museau du loup”.
Cocteau résume sa vie dans son Passé défini : “Vie de Colette. Scandale sur scandale. Puis tout bascule et elle passe au rang d’idole. Elle achève son existence de pantomimes, d’instituts de beauté, de vieilles lesbiennes dans une apothéose de respectabilité”.
Colette n’en est pas moins lucide que Cocteau sur elle-même : “Claudine veille”. Tous deux s’amusent du “mensonge” que dénonce Cocteau dans un entretien qu’ils offrent à la caméra, en 1952 (Colette, Films de l’Équinoxe). Au poète qui désire percer le “mystère Colette”, la romancière confie qu’elle aime par-dessus tout ne rien faire :
“Qu’appelles-tu ne rien faire ?”, demande Cocteau, en tirant sur sa cigarette. La belle voix de Colette, avec son fort accent bourguignon, anime tout à coup son visage fatigué : “j’appelle ne rien faire me livrer à des occupations nombreuses et différentes. Car l’oisiveté est aussi un métier”.
Ce joyeux entretien constitue l’une des pièces centrale de l’exposition Les Mondes de Colette actuellement en cours (automne 2025) à la Bibliothèque nationale de France. Tous deux, Colette et Cocteau, se prêtent à un jeu rusé : ils partagent depuis toujours ce goût des masques et du travestissement que l’on trouve aussi bien dans le théâtre et les films de Jean Cocteau que dans tous les avatars féminins des romans de Colette (Claudine, Renée Néré dans La Vagabonde, Léa la cocotte dans Chéri) autant que dans ses débuts au music-hall. Cette distance du jeu leur offre d’être vrais l’un avec l’autre en s’amusant de ceux qui voudraient saisir leur image. Le poète évoquera ce court-métrage, trois ans plus tard, dans son Discours de réception à l’Académie royale de Belgique :
“Une fois, on sollicita mon aide. Il s’agissait d’un film sur Colette et on attendait de moi que je l’incitasse au dialogue. Or, à peine avait-on prononcé le solennel : “Ça tourne” que, pareille aux animaux qui se figent dès qu’on désirerait qu’ils s’animassent, Colette se statufiait, rentrait en elle-même et, pour obtenir d’elle un mot, il me fallait la haler de toutes mes forces au bout d’une corde”.
Cocteau réalisa également plusieurs portraits de Colette dont deux figurent aussi dans l’exposition Colette de la BnF : un frontispice gravé à l’eau-forte pour Le Pur et l’Impur (1941) et un grand portrait à la farine et au charbon qu’il réalisé à même une table de cuisine, en 1944 (aujourd’hui conservé au Centre Georges Pompidou). Cette exposition présente également la maquette que réalisa Cocteau en 1953 pour la pochette du disque L’Enfant et les sortilèges de Maurice Ravel, avec un envoi à Colette qui en avait écrit le livret trente ans plus tôt (1925).
Étrange coïncidence : en 1955, Jean Cocteau, après avoir été son voisin pendant presque vingt ans, occupa le fauteuil de Colette à l'Académie royale de Belgique. Il écrivit à cette occasion un remarquable discours en l’honneur de son amie.
Les premiers et les derniers mots de la biographie que Gérard Bonal consacra à Colette sont empruntés à Cocteau : “C’est Cocteau qui a vu juste, c’est lui qui a compris la solitude littéraire de Colette”.
cat. expo. Les Mondes de Colette, Paris, Bibliothèque nationale de France, 2025 -- Claude Pichois et Alain Brunet, Colette, Paris, 1999 -- Gérard Bonal, Colette l’Affranchie, Paris, 2014 -- Claude Arnaud, Jean Cocteau, Paris, 2003 -- Jean Cocteau, Colette, discours de réception à l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique, Paris, 1955
WEBOGRAPHIE : entretien filmé de Colette et Cocteau : www.youtube.com/watch?v=5tt3MGORPp4


